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fredericgrolleau.com


Descartes, le corps est une machine déterminée

Publié le 15 Septembre 2011, 13:02pm

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Expliquer le texte suivant :

 

"Je ne connais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu’une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il est à un arbre de produire des fruits. "

                                                                                                                                        René Descartes


La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 



1. Détermination du problème

1.1. Détermination du thème

Descartes opère dans l'extrait une comparaison entre les machines produites par l'industrie humaine et les corps engendrés par la nature.


1.2. Définitions

Le texte ne présente aucune difficulté lexicale majeure, à l'exception notable de "nature". Dans une première définition, on pourrait entendre par là l'ensemble des processus chimiques et biologiques de l'univers ; mais on peut également entendre par là - c'est en particulier le cas dans la fin du texte - une forme de normalité.


1.3. Détermination de la thèse

Descartes nie qu'il existe une différence fondamentale entre les machines construites par les artisans et les corps générés par la nature.


1.4. Détermination du problème

On oppose de manière très classique les objets "naturels" - en particulier les êtres vivants - et les produits tirés du travail humain. Les premiers se "génèrent" par eux-mêmes ("nature" vient du latin nascere, "naître" : est naturel ce qui possède en lui sa propre génération) ; les seconds sont "produits" par une cause humaine (l'usage des verbes corrects importe beaucoup).

L'opposition entre nature et machine paraît évidente : il n'existe pas de locomotive dans la nature ; et par ailleurs, les objets naturels atteignent une perfection très supérieure à tout ce que l'industrie humaine a su produire jusqu'à présent (et à plus forte raison à l'époque de Descartes). Montaigne écrivait déjà : "Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'utilité de son usage".

A mettre en question cette opposition banale, Descartes nie la différence entre le naturel et l'artificiel, entre le vivant et l'interte, entre production mécanique et croissance organique. Il fait vaciller l'un des repères conceptuels centraux de la pensée occidentale.


1.5. Plan du texte

Trois phrases dans ce texte. Même si la première s'étale dans une longueur plus ample que les deux suivantes, néanmoins les deux dernières phrases du texte portent une telle densité qu'elles méritent un traitement séparé, me semble-t-il. Il était néanmoins possible, à titre exceptionnel, de présenter un plan en deux parties (première phrase d'une part ; deux dernières phrases d'autre part).

D'abord, Descartes présente son affirmation principale selon laquelle la seule différence réelle entre machines et corps consiste en une simple question d'échelle.

Ensuite, il justifie cette affirmation par le recours aux sciences physiques.

Enfin, il illustre cette justification par l'exemple de l'horloge qui marque les heures.


2. Explication

2.1. Première partie

D'autre part, si effectivement rien ne distingue les productions humaines des êtres naturels sinon l'échelle des "tuyaux et des ressorts", alors il suffit d'inventer une technologie assez précise pour que les humains soient capables de reconstruire une machine très proche de ce que la nature peut accomplir. L'essor actuel des nanotechnologies laisse ici présager des réussite admirables (ci-contre, une
nanoguitare

dont les cordes mesurent dix microns de long !). Descartes intervient ici dans un débat très soutenu à son époque, celui de l'automate parfait : imaginons un artisan capable de construire un automate dont la précision le rende en apparence indiscrenable d'un humain. Imaginons-le encore capable d'accomplir toutes les tâches humaines normales. A quoi, néanmoins, reconnaîtrait-on un tel automate ? Ce débat connaît actuellement un regain d'intérêt par le biais de l'informatique. Peut-on, par un "cerveau électronique", imiter la pensée humaine ? Descartes, sur ce point, est parfaitement clair : encore une fois, il faut distinguer, et même opposer, corps et pensée. L'automate en question n'aurait pas le pouvoir de penser : il serait donc incapable de raisonnement, d'imagination, et d'une quelconque autonomie.


2.2. Deuxième partie

On pourrait se demander pourquoi Descartes conteste la distinction entre machine et corps naturel, entre nature et artifice, si c'est pour réaffirmer aussitôt la spécificité humaine par rapport à l'animal en prétendant que l'humain possède quelque chose "en plus" par rapport aux animaux (en l'occurrence, la pensée) - d'où cette théorie choquante des animaux machines, où toutes les bêtes, y compris les mammifères supérieurs, sont réduits à un simple mécanisme agité de réflexes incontrôlés. Il semblerait plus simple, ou bien d'admettre une différence entre machine et corps naturel, ou bien de réduire l'humain à un animal parmi d'autres, comme le fera plus tard Darwin.

En réalité, Descartes use à cette fin d'un argument de poids : toutes les choses existant dans l'univers matériel doivent relever de la physique, si toutefois cette science exprime effectivement les lois de la nature. Si cette table ne s'effondre pas ni ne s'envole dans les airs, c'est parce qu'elle obéit aux lois physiques de la gravitation universelle et des corps solides. Mieux encore : l'artisan qi l'a conçue l'a précisément façonné eu égard à ces contraintes physiques (le but consistait à faire tenir un plateau horizontal en équilibre sur des pieds verticaux), et grâce à ces mêmes contraintes physiques (les outils employés pour façonner la table, mais aussi les chevilles, les tenons et les vis qui la font tenir, "fonctionnement" grâce aux lois de la nature).

Perspective dont il faut au moins esquisser l'ampleur. Avec un tel raisonnement, aucun objet physique ne peut jamais sortir de la "nature". Une locomotive serait ici naturelle, tout comme un cachet d'aspirine ou encore les déchets nucléaires sortis d'une centrale : l'humain apparaît comme une puissance naturelle parmi d'autres, et parfaitement incapable de jamais rien produire d'artificiel.


2.3. Troisième partie

Pour illustrer ce point, Descartes rapproche une horloge (sommet d'lingénierie mécanique à son époque) et un arbre, pour affirmer leur profonde parenté : il est aussi "naturel" à celui-ci de produire des fruits qu'à celle-là de donner l'heure.

Pourtant, cette dernière phrase paraît indiquer une profonde équivoque sur le terme "naturel". On peut assurément entendre par là l'ensemble de l'univers matériel, vivant compris - et si le deuxième terme de la comparaison cartésienne est l'arbre, c'est assurément à dessein. Cependant, cet univers matériel semble bien se distinguer entre objets inertes (étudiés par la physique) et objets vivants (étudiés par la biologie et la médecine). Peut-on vraiment réduire la biologie à la physique et à la chimie ? Il paraît clair qu'un arbre se trouve soumis à des contraintes mécaniques (un vent violent le déracinera) ; mais n'est-il pas tout aussi clair qu'il présente des caractères plastiques de croissance, de cicatrisation, de reproduction, d'évolution, qui le différencient radicalement des pierres ou des gaz atmosphériques ?

Si en revanche "naturel" désigne ici "normal" (il est aussi normal pour une horloge d'indiquer l'heure que pour un arbre de produire des fruits), on peut sans peine donner raison à Descartes ; mais une telle thèse paraîtra bien moins novatrice que les premières lignes laissaient entendre - sans compter que, dans tout le début du texte, il semble nettement établi qu'on parle des phénomènes environnementaux.

On pouvait conclure, en demi-teinte, soit sur la polysémie gênante de la notion de "nature", pour le moins confuse (s'agit-il du seul univers physique ? Y intègre-t-on l'univers biologique ? Si oui, pourquoi ne pas reconnaître que la pensée elle aussi relève de la mécanique), soit sur la prudence cartésienne dans une époque encore dominée par l'intolérance religieuse. La thèse outrée opposant "animaux machines" et pensée humaine divine paraît intenable, eu égard à la proximité évidente entre tous les vivants ; mais assurément, Descartes n'a pas le droit d'écrire en toutes lettres un matérialisme radical où l'âme serait réduite à une série de processus chimiques. Il n'en ouvre pas moins la voie à Darwin et aux neuroscience modernes.

 

 

source :

 http://lelabyrinthe.over-blog.net/article-2283928.html



 

 

 

 

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