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fredericgrolleau.com


Colm Toibin, Le maître

Publié le 17 Juillet 2012, 10:36am

Catégories : #ROMANS

James n’aura en définitive jamais été là où le besoin s’en faisait sentir.

 

 

Vivre ou créer, là est la question

 

 

Célébré en 2005 dans L’auteur ! L’auteur !, une biographie romancée de David Lodge, Henry James eut aussi dans le même intervalle de temps, les honneurs de Colm Toibin, évoquant dans Le maître non pas tant les difficultés rencontrées par James pour s’imposer en Angleterre aux côtés de Hardy, Kipling, Wilde... etc. que son univers psychologique et la genèse de son œuvre.
Loin de l’hagiographie platonique et de la biographie événementielle , Toibin parvient de fait à dépasser le cadre de la documentation historique imposante pour s’attarder sur les menues fissures du quotidien - où les femmes n’ont guère de place - et sur les élans passionnels constamment réprimés d’un Henry James rendu honteux par l’échec retentissant de sa nouvelle pièce, Guy Domville, à Londres en 1895.

 

 

Battant en retraite, l’auteur américain (voir les superbes Voyages en Amérique) se livre à une anabase solitaire rédemptrice jusqu’en Irlande. Là, coupé du monde, perdu entre ses fantômes de papier et ses personnages de prédilection, en proie au vertige de l’autocensure des sens, il se fait romancier en exil et revisite les morts et les matériaux du quotidien sur les vestiges desquels il pourra construire son œuvre.
Ainsi suivons-nous pendant cinq ans la trajectoire du rentier James, marqué notamment par la mort de sa sœur, le procès d’Oscar Wilde et le suicide de son amie, la romancière Constance Fenimore ; une existence dédiée à la fiction où la vie privée semble ne pas avoir de place quoique Toibin ne se prive pas de nous faire accéder aux pensées intimes de James, quand bien même la troisième personne du singulier (d’où la préciosité du texte) à laquelle il se cantonne tout du long de cette biographie romancée témoignerait d’une prude distance.

 

 

La subtilité et la culture de Toibin sont telles que non seulement nous avons l’impression d’être au contact de l’âme même de James mais qu’en plus la connaissance de l’œuvre de ce dernier n’est pas nécessaire pour intelliger ce qui est en jeu ici, soit les sacrifices requis par tout processus de génie créatif. Un dévouement à l’art cher payé puisqu’il semble interdire l’amour sensible et voue James à une mélancolie qui n’est pas sans s’alimenter de zones d’ombre entêtantes, dont la lâcheté face aux autres et aux dangers (comme la guerre de Sécession). Vivre ou créer, là est la question. Sauf dans ses livres majeurs, laisse entende dans ce vibrant hommage Toibin, James n’aura en définitive jamais été là où le besoin s’en faisait sentir.
Un coup... de "maître", récompensé par le Los Angeles Times Book Award et ayant valu à son auteur une reconnaissance internationale.

   
 

frederic grolleau

 

Colm Toibin, Le maître (traduit par Anna Gibson), 10/18 coll. "Domaine étranger", mars 2008, 427 p. - 8,60 €.
Première édition : Laffont, 2005.

 
     
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