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fredericgrolleau.com


Bret Easton Ellis, American Psycho

Publié le 16 Juillet 2012, 18:42pm

Catégories : #ROMANS

L’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique.

 

À quiconque prendrait le risque, entre deux orangeades, de mettre le nez dans ce roman, il est important de rappeler que son auteur avait été mis au défi, en la matière, d’écrire le livre qui choquerait l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, vu le tollé général et la renommée internationale qui s’est ensuivie dès 1991 pour B.E.E, c’est qu’il y est parvenu.
Faut-il en conclure pour autant que la provocation seule a contribué à cet essor ? Que Ellis serait demeuré un auteur moyen sans le fer de lance antiamércain de ce boulet de canon ? Rien n’est moins certain, et il est des auteurs français qui pour s’être essayés en vain à cete exploitation du filon "je-fracasse-toutes-les-valeurs-donc-on-me-lit-all-around-the-world" n’ont point tenu la promesse des aubes apocalyptiques qu’ils annoncaient via parfois de grands tonnerres médiatiques.

 

Transposé depuis avec succès à l’écran, American Psycho vaut dorénavant comme référence inévitable d’une certaine représentation de l’Amérique des années 80, en proie au reaganisme et aux mélodies de I.N.X.S, ce qui ne constitue pas une des moindres raisons de le lire. L’Américain psychotique en question a pour nom Patrick Bateman, jeune yuppie de 27 ans, travaillant (on ne saura jamais au juste quelles sont ses fonctions) chez Pierce & Pierce, à Wall Street, et passant le plus clair de son temps à énumérer les coûteuses tenues de marque qu’il porte (ou celles des gens qu’il rencontre), les gadgets high tech dernier cri dans lesquels il investit, de même que les restaurants in et les boîtes branchées où il ne saurait pas ne pas être vu.
Tout cela - qui occupe une bonne moitié du roman, si on laisse de côté quelques apartés ultraviolents dont le sens nous échappe à ce stade - est plat, fastidieux, à la limite de l’ennui et du (mauvais) ridicule.
Jusqu’à un certain moment.

Ce moment où le sémillant golden boy amateur de mousse à cheveux et de crèmes corporelles diverses, cette fois, c’est sûr, le lecteur n’a plus aucun doute, pète un câble en plein journal lénifiant pour révéler sa face des plus obscures : l’accro à Hugo Boss et Armani, qui se répand en éloges sur Genesis et Withney Houston, notre ami Pat donc, est un taré de première. Un fêlé total qui viole, torture, tue et mange ses victimes.
Autant de scènes abominables où le sexe orgiaque intervient comme prélude à un dépeçage froid et clinique des corps, sans qu’aucune justification, aucun remord, aucun état d’âme ne soient mentionnés. Pas de différence pour Bateman, que ses interlocuteurs confondent souvent avec un autre (sans qu’il s’en offusque : l’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique), entre un récepteur digital Toshiba, un gilet de Paul Smith et une bouche agrandie à la perceuse pour mieux y jouir : ne sont-ce pas là que des topoi de la consommation ? Quand tout s’achète tout se vend, tout s’annule et peut aussi bien être détruit, tel semble le credo de Bateman qui ne s’encombre guère de philsosophie au demeurant (ce qui rend plus énigmatique encore son comportement, commençant comme il finit dans American Psycho : sans raison) et se contente de jongler avec son emploi du temps - son seul ennemi, avec lui-même - entre exercices de gym, visionnage en boucle de vidéocassettes ou d’émission journalière (le Patty Winters Show) et soirées au Tunnel.

 

Produit type de la superficialité de l’Occident contemporain, Pat est un paumé qui vous veut du mal parce que le meurtre sadique et immoral est la seule chose qui excite encore ce zombie dans une société où nul n’existe aux yeux des autres, vieille morale machiavélienne, pour ce qu’il est mais pour ce qu’il apparaît. Dans une bulle superficielle (le vertige financier des années 80) où le trop-plein d’argent s’installe comme norme, et où l’essentiel du débat citoyen porte sur le fait de savoir si l’on peut ou non porter des mocassins à gland avec un costume de ville, si les cols ronds sont trop habillés ou trop décontractés, qui ne voit que le culte du corps et des passions libidinales ne peut déboucher, entre deux lignes de coke snifées dans les chiottes à l’aide d’une carte AmEx, que sur des obsessions autrement plus fratricides et fondamentales ?
Tel le mystère, répété, de la vie qui se retire d’un corps entrant dans son ultime convulsion. Seul pendant concret et métaphysique pour ainsi dire face à la vacuité environnante. Diogène clivé des temps modernes, le serial killer cherche l’homme générique, et pour ce faire ne cesse de le tuer. Logique.

 

L’âme doit bien se trouver quelque part sous les lambeaux de peau et les os. N’ayant rien d’autre à faire, ce monstre issu de la fin du XXe siècle, reflet de ses contemporains s’anéantissant mutuellement dans une vaine course au pouvoir - qui aurait pu à une lettre près être un super héros - égorge donc des chiens errants ou des enfants à la traîne dans les musées, arrache les yeux des clochards qui mendient, découpe ses ex de la fac et les putes qu’il racole, faisant au passage force utilisation de gaz asphyxiant, de pistolet à clous, de rat et autres perceuses. Une folie qui est sans foi ni fin, Bateman l’asocial parvenu au faîte de la pyramide sociale demeurant impuni et réapparaissant même plus tard dans un autre roman de l’auteur, Glamorama...
L’insoutenable, pour le lecteur est au rendez-vous, et celui qui poursuit malgré tout la lecture ne peut s’empêcher d’interroger son indécrottable fond voyeuriste et instinctif. Il en est qui protesteront sans doute qu’il ne s’agit pas là de littérature au noble sens du terme, d’autres qui crieront au génie. L’objectif de l’auteur, et de son éditeur, est dès lors atteint : la cruauté gratuite vient de faire son entrée dans le monde des lettres, un monde dont Bret Easton Ellis, pour informés qu’on soit, n’est toujours pas sorti.
Il y a même des critiques qui, dit-on, presque quinze ans après sa parution, lisent encore son American Psycho dans le métro parisien quand la ville se vide un peu, l’été, c’est dire. Un roman à lire donc, si on sait laisser son âme au vestiaire et se protéger des soleils noirs.

   
 

frederic grolleau

 

Bret Easton Ellis, American Psycho (traduit par Alain Defossé), 10/18 coll. "Domaine étranger", avril 2005, 526 p. - 10,00 €.

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