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fredericgrolleau.com


Benoît Duteurtre, Tout doit disparaître

Publié le 16 Juillet 2012, 14:29pm

Catégories : #ROMANS

A lire en tant que typologie de la pédanterie ridicule et passage au crible des inévitables réseaux...

 

 

L’avantage des livres bien conduits est qu’on peut les appréhender sous divers angles. Troisième opus d’un écrivain révélé à sa maturité avec Le voyage en France (prix Médicis 2001) - on l’écrit en toute objectivité puisqu’on n’a pas lu cet ouvrage fort célébré - , Tout doit disparaître se savoure comme un amuse-gueule des plus réussis. Non pas tant parce que l’auteur, à ce qu’il semble (mais c’est tout l’art du créateur que de faire accroire ce qu’il veut) se raconterait en ces pages ou révélerait à la foule ignare les curieuses moeurs des élites de la critique musicale et journalistique, que parce qu’il nous offre - le plus simplement du monde dans un univers complexe - le récit d’une initiation. Donc d’une désillusion.

 

 

Apre combat de chaque jour d’un jeune homme qui, féru de Debussy et fort de ses études de musicologie, croit trouver un nirvana relationnel dans l’activité de critique musical. Monté à la capitale pour y connaître gloire et fortune, il va surtout plonger dans l’abîme inextricable des piges et taches ingrates qui dessinent son seul horizon social. Autant dire une ligne de fuite ne valant en rien la félicité d’un bain de mer ou la contemplation des cimes des sapins vosgiens. Pris entre ces deux lignes de crêtes (se réaliser soi-même /se perdre ; se confondre avec la nature / la répudier pour affirmer son urban attitude), le roman devient rhizome laissant le soin à chacun de choisir entre douce ironie et légère amertume. Si d’aucuns préféreront s’appesantir sur la critique en règle de la société de communication, du journalisme et de ses "incestes professionnels", d’autres se plairont, livrés aux montagnes russes des réussites et échecs de l’impétrant, aux prédictions : tombera, tombera pas ? Disparaîtra, disparaîtra pas ? Et à souligner qu’il est avant tout question ici du libre arbitre et de la singularité de la culture.

 

 

Tour à tour spécialiste de la musique ancienne pour un magazine féminin surcoté, enquêteur de faits divers (camps de nudistes, parcs de loisirs) puis rédacteur hors pair de saynètes érotico-pornographique, le jeune homme trouve en effet sa place en renonçant de plus en plus à ses convictions fondées pour épouser, sur fond barrywhitien sirupeux, la doxa d’une poignée d’intellocrates influents... Benoît Duteurtre en profite mine de rien pour nous éveiller à l’art de l’Opérette, dont il est par ailleurs un chantre remarqué, et laisse percevoir derrière la sommation des trahisons crescendo un inaltérable fond d’honnêteté intellectuelle et de bon goût qui ne se manifeste qu’en fonction de l’éloignement du journaliste de ces lieux bruyants et artificiels que sont les grandes villes. C’est que la carte de presse si prisée a ses limites et ne recoupe pas exactement, tant s’en faut, la carte de France, où demeurent en retrait des havres de paix sans doute en voie de disparition : les villages gaulois microcosmiques qui résistent à l’envahisseur.

 

 

Innocence touchante de l’auteur ou véritable aveu, que bien peu font, du vide qui remplit leur existence ? Tout doit disparaître est à lire à la fois en tant que typologie de la pédanterie ridicule (voir notamment la "Tauriphonie" musicale en Avignon avec taureaux et chevaux de Camargue) et en tant que passage au crible des inévitables réseaux où la création a été supplantée par le factice et l’indépendance d’esprit par la compromission arriviste. Nul étonnement alors, à ce stade de son cheminement propre, que Benoît Duteurtre trouve réconfort dans l’évocation d’un bestiaire, qui ne ment pas. La seule chose, peut-être, qui ne devra jamais disparaître car elle est aussi le début de la (vraie) musicalité au monde. Mais « tout n’explique pas tout, et inversement », a dit le philosophe.

     
 

frederic grolleau

Benoît Duteurtre, Tout doit disparaître, Gallimard, Folio, 2003, 238 p. - 4,60 €.

Première édition : Gallimard coll. "L’infini", 1992, 198 p. - 14,48 €.

 

 
     

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