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fredericgrolleau.com


Sumo ou le jour où j'ai tué Nicolas Rey (partie 1)

Publié par frederic grolleau sur 13 Mai 2006, 14:29pm

Catégories : #Nouvelles perso - poèmes & projets divers

Diffusé en juin 2005 sur le site www.ecrivainsenligne.com, texte novelisé à partir d'un roman éponyme non publié.

SUMO ou le jour où j'ai tué Nicolas Rey


Avertissement :
L'auteur tient à rappeler la dimension purement romanesque et fantaisiste de ce récit où les personnes citées ne valent qu'au titre de personnages fictifs.


 C’est un samedi, fin juin, que ça m’a pris. Trop, c’est trop. Fidèle à mon habitude d’homme récemment marié et empêché de ce fait d’aller bambocher le samedi soir, je me suis avachi dans le canapé du salon, attendant le début des festivités/hostilités. Etant entendu qu’il importe de se sustenter dans les grandes occasions, je me suis muni d’un pot de mayo, d’un demi-poulet fumé (encore sous cellophane d’origine) et de trois canettes de Hoogarden (j’aurais préféré de la Kriska parce que la vodka mêlée au citron a le don de me faire oublier sur le champ – enfin, un champ de trois canettes  : le chemin de l’enfer n’est-il pas pavé de bouteilles outrageusement vides  ? – mes soucis).
 Je ne sais pas pourquoi mais je manque rarement un Tout le monde en parle, semblable en cela aux milliers de personnes qui croient sans doute par cet intermédiaire vaguement médiatique où trônent de veilles lunes côtoyer la vie parisienne dans ce qu’elle a de plus originale et attirant.

Poulet ardissonien
 Je me suis bien rendu compte, pourtant que les invités jet set d’Ardisson sont comme l’émail  : à force ça raye l’image (tous ces gens à l’écran sourient de leur blanches dents comme si, jamais, ils n’avaient eu de caries, enfants. D’ailleurs, je me lave toujours les dents deux fois de suite après avoir vu l’émission, une sorte de rite barbare post-cathodique, car je me sens souillé par la «  jauneur  » des miennes – allez trouver un comparatif qui sonne avec blancheur, on en reparle  ; la jaunisse c’est pour ceux qui ont mangé trop de cachous).
 Qui fait le décompte sur le fil de l’année s’aperçoit sans mal en effet que, excepté les grosses pointures internationale style (prononcez staï-le) Lenny Kravits, Sting ou les fondateurs de Kool and the Gang – ce sont souvent des chanteurs les même stars vont et viennent sur ce plateau néo-baroque de la jachère intellectuelle comme si elles se rendaient chez leur crémière (ce qui n’est pas loin d’être le cas tant l’animateur les fait mousser parfois).

 Notez que je n’ai rien contre le fait de voir à longueur d’émissions, en s’enfilant du poulet et de la bière blanche (un cérémonial est un cérémonial, quoi qu’on en dise, tant pis pour les détracteurs de tautologie), Djamel, Florant Deutsch ou Marina Foïs – tiens, que des acteurs cette fois  ! mais je m’étonne de ce que le paysage culturel français soit si pauvre que le téléspectateur est condamné à mirer toujours les mêmes crabes s’agiter au fond du même bocal trônant dans le salon des classes moyennes et laborieuses. Ce qui me gêne surtout, c’est de voir Ardisson embrasser la plupart – sur la bouche pour les moins laides ou les plus valeureux, on ne sait avec beaucoup de chaleur avant de présenter leur dernière actu. Là, il y a comme qui dirait une baleine sous le rocher.
 En toute lucidité pourtant, je le confesse, je prends grand plaisir à suivre cette messe sacro-sainte du samedi soir, pour cette bonne raison qu’Ardisson sait aussi, de temps à autre, fracasser un invité, de préférence un jeune se lançant dans la carrière et qui vient ici s’exploser sur les récifs de la virtuosité pour avoir trop cabotiner le long des côtes sous la lunette du vieux roublard à qui on ne la fait pas. Une baffe, un cadeau, une baffe, un cadeau, c’est la règle d’or de toute bonne interview. Pas de sucre sans épices, les enfants  !

 J’en ai vu, donc, des artistes faire leur com’ à l’antenne sans foi ni loi, des cartes de bon client voler de balustrades romaines en colonnes doriques et fresques néogrecques, des bad boys s’élever au rang de prophètes de l’âge du Silicium et des bimbos blondasses lardées de bretelles superfétatoires s’abîmer dans les hauts fonds de la plastique sans cervelle. Non seulement ça ne m’a pas dégoûté, mais en plus j’en ai redemandé. Redemandé oui, comme le lépreux quête sa pitance pour survivre.
 Une goutte toutefois a fait déborder le vase à ma grande surprise. Une goutte de rien, une goutte de peu. Qui allait avoir une incidence majeure pour la suite de mon existence, comme vous le verrez plus loin. A trois émissions d’intervalle, alors qu’on s’approchait sans s’énerver et sans accrocs des vacances pour tout le monde (qui en parle – parce que Ardisson et son pitre de service, fort honorable scato-bouffon du roi au demeurant, c’est «  tout le monde  », c’est vous et moi, quoi, au cas où l’évidence du titre ne vous aurait pas frappé), deux personnes ont été conviées à nous faire partager la profondeur et l’originalité indubitables de leurs œuvres respectives.
 Et là, ça a été trop. Comme je vous le disais. Beaucoup trop.

Les envahisseurs new age
 La soirée n’est donc ni pire ni meilleure qu’à l’accoutumé ce soir de juin. Idem pour le poulet (la bière est, avec l’investissement dans la pierre, une valeur sure). Les joueurs de l’équipe de France de football ont certes été éliminés en quart de finale de l’Euro, mais il y aura d’autres matchs, et moult autres occasions de se racheter. Il ne doit pas être loin d’1 heure du matin lorsque l’homme en noir les annonce en cerises sur le gâteau pafesque, derniers invités qui clôturent une année de bons et loyaux se(r)vices télévisuels. Nicolas Rey et Louis Lahner sont de retour  !
 Je ne peux, même avec le recul dont je dispose aujourd’hui, fournir d’explication rationnelle à ce qui survient alors. A l’instant même où j’entends leur nom une sorte de voile rouge s’interpose entre l’écran de télévision et moi  ; je vois d’abord tout trouble puis tout rouge. Cette curieuse sensation de filtre ne dure guère longtemps, une minute à peine, mais pendant le temps que le rideau rouge s’impose à moi je ressens une violente émotion, une bouffée de rage froide (je me demande à quoi pourrait ressembler une rage chaude quand j’écris ces lignes mais il ne faut pas que je délaisse le coeur de l’action, le lecteur ayant horreur du réchauffé  : je préfère donc froide) qui me submerge. J’ai l’impression que mes connexions neuronales sautent les unes après les autres, qu’elles produisent toutes un ultime arc électrique avant de mourir et de me plonger dans le noir complet. Je suis dans l’incapacité d’enregistrer ou récupérer la moindre information. Disque dur HS hacké par le virus Reylahner 4000. Si l’enfer existait, il ressemblerait à la géhenne représentative où je me trouve.

 Quand je secoue la tête comme pour me débarrasser d’un mosquito envahissant, la chose a disparu. Je ne le sais pas encore mais je viens de subir ma première pulsion meurtrière. Le temps de cette «  apparition  », pour moi, n’aura aucune commune mesure avec la durée effective qui a été la sienne. Et qui est irrévocable.

Cela m’a dessillé. Nicolas Rey et Louis Lanher ne sont pas de mauvais garçons, loin s’en faut. Le premier est un écrivain mondain dont les piètres livres se vendent mieux que les petits pains bibliques, essentiellement en vertu des prestations télévisuelles de leur auteur  ; le second est aussi un jeune romancier (car seul existe ce qui est écrit dans les romans, les autres vestiges de l’humanité n’ont pas la parole et ne donnent rien à ressentir), moins beau et moins journaliste que Rey, donc moins en vue, donc à la ramasse. Mais ils sont tous les deux amis, édités dans la même maison d’édition tendance et, tels des témoins de Jéhovah en mal de prosélytisme, ne se quittent plus (puisqu’ils vont toujours deux par quand ils frappent à la porte d’entrée, comme les testicules). Jusque là, «  pas de quoi fouetter un chat, c’est leur droit  », etc.

 Je les ai rencontrés à plusieurs reprises dans les soirées comme il faut organisées par la garde montante des critiques-littéraires- trentenaires-blasés-qui-aimeraient-bien-qu’on -parle-davantage-d’eux (le nerf de la guerre). Encore et encore. On ne s’admire pas, on ne se craint pas, on ne se déteste pas non plus. A peine si on se voit, en vérité. Bref, je n’ai rien, mais alors rien de rien à leur reprocher  : chacun fait son boulot ,et vogue le navire  !
 Mais.
 Mais je me souviens très bien avoir vu 15 jours plus tôt dans ce même décor le jeune journaliste-romancier, posant souvent à la belle âme dandy décatie grisée par les vertiges & foucades de la vie, défendre son dernier roman face au sempiternel animateur tout de noir vêtu. C’est son droit une fois de plus, «  il fait ce qu’il veut  », etc. Simplement, lors de cet enregistrement, l’écrivain invité a convié un ami l’attendant (comme par hasard  ?) en coulisses à le rejoindre sur le plateau. Ardisson l’a pris au mot et Lanher est apparu, échevelé, grotesque et bredouillant, qu’importe, c’est un romancier très drôle et stylé. Jusque là tout va bien (deux copains ont bien le droit de se soutenir devant les feux des projecteurs, n’est-ce pas  ?), et ce récit, puisque sans matière, n’a pas encore commencé.

 N’empêche. Lorsque, ce soir de juin, avachi sur mon sofa grenat, devant les reste d’un poulet tout ce qu’il y a de plus froid, j’entends Ardisson appeler les deux camarades tels des chantres de la Littérature Ouvrière, mon sang ne fait qu’un tour (à vrai dire, il a certainement effectué plusieurs loopings, mais comment mesurer les tours du sang dans votre organisme  ?, je choisis donc cette option qui a le mérite de connoter l’idée d’immédiateté) et, bientôt, je n’en crois pas mes yeux. Ils sont là. They’re back  !
Les envahisseurs new age sont de retour. Les plus habiles parmi vous, ou ceux qui auront vu l’émission, parfois les deux, l’auront deviné  : cette fois-ci, c’est Louis Lanher l’invité, pour son roman qui paraît dans les bacs (chez la même maison d’édition, on l’a dit, que celle de Rey  : décidément le destin s’acharne sur eux deux. Tu vas les lâcher, fuckin’ hasard  ?) et comme il est entendu que le susdit doit avoir peur de s’exprimer, une nouvelle fois devant la France entière (deux fois en trois semaines  : il a peut-être peur que ça raye, l’émail hertzien  ?), le blondinet lettré s’est fait comme de juste accompagné par son chaperon. Sa duègne à la mèche rebelle et au regard-laser envoûtant en diable.

 Si j’ajoute à cela que deux jours plus tôt le sieur Rey s’auto-invitait (tant qu’à faire (on ne prête qu’aux riches)) dans l’émission télévisuelle hebdomadaire dont il est un des chroniqueurs attitrés, sur le thème «  Ecrivains, la nouvelle vague», je commence à trouver que ce chevalier à la triste plume est présent dans trop d’endroits à la fois. Que l’excès de lumière qui l’éclabousse accroît de manière symétrique inversée ma part d’ombre. (m’enfin, quand on a goûté aux tournis des cortèges avec motards, on ne marche plus seul les mains dans les poches dans la rue  !) Y en a marre de ceux qui se tapent toujours les parties gratuites parce qu’ils s’arrangent pour rebondir entre les mêmes bumpers entristes et relationnels  : là ça a fait tilt, je me suis mis à flipper, j’ai vu rouge et j’ai perdu la boule. Moi, le dernier innocent parmi tous ces coupables.

 Tout le monde en parle est un programme.
 La vie est un programme.
 Nicolas Rey est un programme.
 Je suis le bug anti-gabegie du programme. Je suis la possibilité d’un changement.


Du reygicide
 Louis je n’y pense même pas, il est trop hommasse et bonnasse à la fois, c’est un brave garçon  : on sent qu’il sera toujours à un semi-remorque à la traîne derrière son mentor pseudo romantique. Mais Nicolas, je vais me le faire aux petits oignons. J’en ai la certitude. Il me faut desceller le piédestal de ce dieu de trop (peu). Je n’ai pas une nature de disciple. Non plus que le besoin d’être reconnu. Plus on m’ignore, mieux je me porte. Qu’on cesse en toute simplicité de me prendre pour un con, ce sera déjà un beau début.
 Voilà comment votre vie bascule un soir estival. Vous êtes installé avec tout le confort souhaitable en train de regarder une émission parmi d’autres sur une télé inoffensive – en apparence. Et puis le monde vous rattrape, l’épaisseur des choses sensibles, la matière même des autres, étalés autour de vous, dans les rues, dans les immeubles en face, dans les autres villes, de la France, du monde, de la Terre vous saute à la figure. Et vous vous dites, immanquablement  : damned  !, je ne suis pas seul, je ne peux pas faire coïncider à l’envi mes désirs et la réalité, il y aura toujours (au moins) un obstacle entre ce que je veux et ce que je peux.

 La conséquence surgit alors d’elle-même, sans qu’il soit besoin de la camoufler derrière un rouge rideau pulsionnel  : tant qu’il y aura Nicolas Rey je ne serai pas le maître de mon moi (ni de mon émoi). Il faut que le précité disparaisse pour que je puisse à nouveau respirer. La couleur du monde environnant demeurer normale.
 L’heure du reygicide est venue. Mort au roi des paillettes et du fast thought  !

 Ces sombres pensées s’agitent sous mon crâne pendant qu’une jeune femme bronzée explique dans l’émission à quel point elle est dépitée de l’expérience qu’elle a vécue dans une «  ferme  » (je n’y comprends goutte, ayant visiblement manqué un épisode), qu’un homme politique clame qu’il faut en finir avec le blanchiment de l’argent noir et qu’un rappeur ex-taulard (ou l’inverse, on s’y perd dans ce magma communicationnel), fort économe dans ses propos («  ben ouais  », «  c’est ça  », «  exact  »), soutient que le communautarisme est la seule porte de sortie de la République vacillante. A chaque fois que ma bouche bée, j’avale une gorgée de bière et j’enfourne une portion de poulet-mayo (les bons mélanges font les bonnes digestions).

 Cela doit être fonction de la pourpre cotonneuse qui m’a obscurcit l’esprit tout à l’heure, je reçois avec un temps de retard les paroles des invités par rapport à l’image, ce qui me met aux prises avec une espèce de post-synchronisation mal réglée, comme cela arrive parfois dans les mauvais films X ( au cas où il y en aurait des bons, je ne veux pas fâcher avec les intermittents de cette profession où l’on sait mouiller, entre autres, le maillot (là-dessus nul ne me contredira je pense) ), et je perçois la réponse de la fermière pulpeuse (si elle était poulpeuse, je m’inquiéterais) tandis que c’est le rappeur à la coupe Yul Bryner qui répond à Ardisson.
 Les frisouilles d’un Lanher hilare entourent ensuite le visage de Rey et je vois l’homme politique tomber la veste avant de décrocher un coup de boule de sa mère au bouffon chauve du Roi quinta désormais détrôné par le bordel ambiant. La méchanceté, basse et sauvage, est plus facile à prodiguer que la bonté, laquelle n’est pas sans quelque intelligence. Cela fait longtemps que la jalousie carnassière et la différence de classe l’ont emporté, jusqu’à la télévision, sur les valeurs de l’amitié et de la noble philia des Grecs, tout juste bons à organiser des Jeux Olympiques standard en mondovision multiplex.
Je crois que je me suis endormi sur le canapé.

 Il fait nuit noire (si la nuit était blanche, ça se saurait, on est dans un pur roman mais quand même). Mes mains sont enchaînées dans mon dos. Je suis nu comme un ver (même remarque que précédemment, dont il ne faut pas abuser par respect du lecteur  : si les vers s’habillaient chez Jean-Paul Gaultier, l’opinion publique en serait alertée depuis longtemps, ce me semble). Un mal de tête phénoménal me taraude et je ne reconnais pas l’endroit où je suis planté.

 J’émerge peu à peu du coaltar. Pour être objectif (nécessité est de l’être parfois), je suis prisonnier dans un simili tribunal où de mystérieux juges commencent de me questionner sans relâche, répétant à l'infini, en anneau de Moebius insécable, la même question : «  Pourquoi le poulet a-t-il traversé la route ?  » Défilent alors à la barre, dans un absurde désordre, des personnages aux curieuses déclarations. Mon ancien professeur de philo : «  Pour aller de l'autre côté  ». Platon : «  Pour son bien  ». Aristote : «  C'est dans la nature du poulet de traverser les routes  ». Karl Marx : «  C'était historiquement inévitable  ». Arlette Laguiller : «  Parce que c'était le seul trajet que son entreprise lui accordait de suivre  ». Saddam Hussein : «  Ceci était un acte de rébellion qui justifie pleinement que nous ayons laissé tomber cinquante tonnes de gaz dessus". Ronald Reagan : «  J’ai oublié  ». Capitaine James T. Kirk : «  Pour aller là où aucun autre poulet n'était allé avant  ». Louis Lanher  : «  Platon disait que l’homme n'est qu’un bipède sans plumes. Formule malheureuse que raillait déjà Diogène dans l’Antiquité qui, un beau jour, lança un poulet déplumé sur l'agora, la place publique où se réunissaient les citoyens pour débattre, et s'écria : "Voici l'homme selon Platon". Le poulet traverse donc la route parce que c’est un homme. Je me fais bien comprendre  ?  » Hippocrate : «  A cause d'un excès de sécrétion de son pancréas  ». Martin Luther King, Jr : «  J'ai la vision d'un monde où tous les poulets seraient libres de traverser la route sans avoir à justifier leur acte  ». Moïse : «  Et Dieu descendit du Paradis et Il dit au poulet : "tu dois traverser la route  » ; Et le poulet traversa la route et il jubila  ». Nicolas Rey  : «  Rien à battre du poulet, je ne m’intéresse qu’au sort des poulettes.  » Richard Nixon : «  Le poulet n'a pas traversé la route ; je répète : le poulet N’A PAS traversé la route". Machiavel : «  L’élément important, c’est que le poulet a traversé la route. Qui se fiche de savoir pourquoi ? La fin en soi de traverser la route justifie tout motif qui soit.  » Freud : «  Le fait que vous vous préoccupiez tous du fait que le poulet a traversé la route révèle votre sentiment d’insécurité sexuelle latente.  » Bill Gates : "Je viens juste de mettre au point le nouveau Poulet Office 3000 qui ne se contentera pas seulement de traverser les routes mais couvera aussi des oeufs, classera vos dossiers importants et...  » Darwin : «  Les poulets, au travers de longues périodes, ont été naturellement sélectionnés de telle sorte qu'ils soient génétiquement enclins à traverser les routes  ». Einstein : «  Le fait que le poulet traverse la route ou que la route se meuve sous le poulet dépend de votre référentiel  ». Bouddha : «  Poser cette question renie votre propre nature de poulet  ». Hemingway : «  Pour mourir. Sous la pluie  ». Rambo : «  J’en ai raté un ?  »

 Il me semble avoir rêvé après que j’étais kidnappé par la secte des Adorateurs du Poulet Libre (APL) qui voulait me tuer pour avoir profané le corps de l’un de ses thuriféraires  ; je me vois encore, Gulliver déchu par Liliput, ligoté sur les plaques d’une gazinière géante, avec flottant sur le mat auquel on m’a saucissonné l’emblème de la secte  : une tête de squelette humain entre deux pilons géants de saint Gallimathias.


Viens-t-en dans mes bras
 Fort de mes contacts et de mon réseau, j’ai  fait savoir auprès de quelques oreilles confidentielles, qui se sont empressés d’aller le rapporter dans le village Schtroumpf à des bouches avides de commérages, que j’organisais pour fêter le printemps une fiesta hype dans la villa du Tréport qui me sert à la fois de point de chute le week-end et de bureau occasionnel. Le piège ne pouvant fonctionner que si un torrent de thunes est englouti en boissons et banquets préparés par un grand traiteur, en venue de V.I.P et, afin de couronner le tout, en la création d’un«   carré   » où viendront se trémousser au bord de mer la jet set des lettres, j’ai placé la barre assez haut. Aux platines, s’il vous plaît, l’immense Carl Cox se déchaînera pour des mix non stop de Phuture 2000, Global, Pure Intec et du Cafe Cox bar avec ce qui se fait de mieux en matière de riffs et de pulsations technoïdes. La déco jouant aussi un rôle considérable, j’ai fait l’emplette aux puces de Vanves d’une série de candélabres très gothic metal où pourront dégouliner au rythme des percussions de la sono des centaines de bougies rose indien tremblantes.
 Je veux pour le requiem de Nicolas une débauche d’alcools et de filles graciles (je n’ai pas dit faciles), une apocalypse de sons et de lumières. Total Kheops.

 Ainsi que je l’avais prévu, Nicolas Rey a débarqué à la gare du Tréport cet après-midi par le train corail de 17 H 34. Avant tout le monde. Il le fallait pour les besoins de ma mise en scène.
 Aussi palot qu’à l’ordinaire il a cru opportun de me faire la bise quand il a mis le pied sur le quai. Cela m’a gêné, moins toutefois que la remarque qu’il a émise lorsque nous remontions la rue vers les Cordiers, ses cheveux fouettant son visage telles des larmes d’encre: «  Tu vois, j’ai toujours rêvé de faire partie de ces gens simples. Ils vaquent à leur occupation, comme si de rien n’était, sans se poser de question métaphysique sur la mort et le sens de l’existence. Je les envie, au fond, de pouvoir ainsi chaque jour se lever, manger, travailler dans les parages, aller aux courses, élever leurs mioches, coucher avec une personne qui leur ressemble et mourir au bord de l’océan qui léchait leurs pieds quand ils étaient enfants.  »
Se moque-t-il de moi ou est-il un tant soit peu sérieux, le doute s’insinue en moi.

 Ce que je m’apprête à faire me semble du coup déplacé, pure folie arbitraire sans queue ni tête. Quelle est donc cette pieuvre noire qui me dévore de l’intérieur  ? Tout ça me semble aberrant. Je suis seul face à une concaténation de causes et d’effets dont je peux encore décider de l’ordre principiel en m’abstenant d’aller plus loin. Si vous en êtes d’accord, j’aimerais poser un nouveau concept, la solissitude  : le fait d’être tout à coup pour un être seul rendu à un sol lisse, sans aspérité, mélancolique patinoire sans reflets que rien ne saurait rayer (reyer  ?), pas même les serres du regret. Je n’ai rien quoi me raccrocher…
 Je ne hais pas Nicolas en définitive (haïr est comme boire une eau salée  : la soif redouble), j’estime juste qu’il est par trop existant. En un certain sens, je l’aime même (Nicolas, malgré qu’il en ait, est un personnage public, bientôt les romanciers qui sont les antennes de la notoriété s’en empareront, c’est couru, c'est une icône pop). Je l’aime ab-so-lu-ment, au point de vouloir le dissoudre aux feux de ma flamme. Je l’aime jusqu’à vouloir le manger pour le protéger des atteintes des autres et du monde au-dedans de moi. A le sentir à côté de moi, si blanc et si fragile, si hiératique et si immaculé, l’envie me prend de planter mes incisives aiguës dans son tendre avant-bras ou son doux mollet. Faire perler quelques cabochons vermillon au pourtour de son duvet. L’anacondaïser. N’en faire qu’une bouchée. Et qu’on n’en parle plus. Ma canine de vampire déchiquettera-t- elle ce cou blême d’ici peu  ? Je me sens très Underworld…

 Heureusement il ajoute, relevant tel Albator le col de son manteau noir aux poils de laine frangeuse  :
 - «  Mais j’aurais trop peur de m’ennuyer. Au moins à Paris j’ai l’illusion de faire quelque chose qui donne sens à ma vie. Non pas mes romans, car j’y consacre trois fois rien de temps, pour moi c’est juste un jeu depuis l’émission télé, ça me permet de poser à l’écrivain. Non, moi ce qui me plaît c’est les cocktails, les rencontres avec des gens importants du milieu littéraire, les femmes inaccessibles et si fragiles, qui craquent parfois quand tu fais rougeoyer l’extrémité de ta cigarette dans l’obscurité et que tu leur dis  : «  attends  »… Je crois que je suis fait pour mourir d’aimer en soirée  ».

 C’est sûr, les affres du dating dans les bars troubles le soir où les garçons et les filles trentenaires en mal d’âme soeur se croisent sans se trouver, en 7 minutes de rendez-vous avec les petites clochettes, il ne connaît pas, Nicolas.
 - Eh bien, ce soir tu ne vas pas être déçu  », lui ai-je répondu avec un sourire entendu, si l’on peut considérer comme sourire l’étirement des deux coins de la bouche vers les oreilles auquel je me suis astreint afin de m’intégrer à son étrange soliloque.

 Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, pensais-je. J’ai su que j’avais raison de faire ce que je voulais faire lorsqu’il a abattu son jeu, quand nous remontions le dernier tronçon de la rue à angle gauche (tout de même une position géométrique autrement plus stimulante et inquiétante qu’un sage angle droit) pour arriver devant la maison  :
 - Laure Adler sera bien là, au fait  ?
 - T’inquiète, mon Bogie, je maugrée, tous les gens qui comptent seront là ce soir et ils seront pendus à tes lèvres.
 - Pardon  ?
 - Oui oui, elle sera là.
 Puis, le regardant sans qu’il y comprenne goutte, je lui balance à plus forte voix: «  Tu es pratiquement l’homme le plus insolent du journalisme littéraire et je vais faire venir jusqu’ici cette fille un peu plus insolente que toi .»

 Nous entrons sans patienter devant la porte vitrée au parement en fer forgé car je l’ai laissée déverrouillée (aucun voleur n’a jamais voulu pénétrer ici depuis que je suis propriétaire, ce n’est pas maintenant que ça va arriver). Je précède Nicolas dans le long couloir sectionné par une douzaine de lithographies aux couleurs éclatantes (Cocteau, Dali, Miro, Tanguy, Matthieu) et il m’emboîte le pas sans rien dire. Il ne remarque pas la crédence au milieu du corridor dans les tiroirs de laquelle ma femme range non sans malice ses dessous et autres froufrous. Je ne me rappelle pas avoir allumé la chaîne midi avant de partir le chercher à la gare. La radio locale, RFM si je ne me fourvoie pas, déverse à l’instant une mélodie assez tonique malgré son vieil âge.

 … sur des paroles de Jacques Plante et une musique de Charles Aznavour en 1964. Montez le son si votre amoureux ou votre amoureuse est à vos côtés.

 You are the one for me, for me, for me, formidable
You are my love very, very, very, véritable

 - C’est une grande maison  ?, s’enquiert le visiteur soudain intimidé d’accéder dans un lieu dont il ignore tout.

 Voir ainsi Nicolas Rey debout dans un lieu de vie familier, qui est mon antre, me chavire  : le voile rouge revient s’interposer entre lui et moi, entre la poussée thanatique et la réalité. Je n’y peux mais, tout autour de moi ressemble au décor organique du moderne Tristan et Iseult donné à l’Opéra Bastille il y a peu. Je ne vois que plaies sucrées, cartilages de suif, rougeurs anatomiques, veinules violacées et canaux sanguins étiolés. Un manteau de riche hémoglobine en instance de me recouvrir et de m’enfouir au plus profond de la Terre, de l’océan jusqu’au centre du globe, où m’attend par-delà des marécages de globules neigeux, le cœur magmatique et abrasif d’une gigantesque pompe chtonienne en surfusion, celle-là même qui bien des siècles plus tôt avait vomi son dédain et sa colère sur Pompéi.
 Une fois tous les cent ans le village de Brigadoon sort des brumes de l’oubli et se donne le temps d’un rêve avant de se rétracter  ; une fois tous les cent ans le voile rouge se lève et danse devant les yeux d’un quidam  : alors l’impossible a-t-il lieu. C’est-à-dire devient possible avant de s’évanouir pour de bon. Heureusement, le rideau pourpre se dissipe comme il est apparu  : avec l’évanescence délétère de l’arbitraire.
 Je peux répondre à mon hôte  :
 - Euh…non, elle me sert surtout de bureau, mais pour faire une fête au printemps avec des gens qui viennent de Paris pour prendre un bon bol d’air, c’est l’idéal  !
Ici, c’est le salon principal.

 Et je voudrais pouvoir un jour enfin te le dire
 Te l’écrire
 Dans la langue de Shakespeare

 Le salon jaune (ma femme l’a peint en bouton d’or le premier week-end où elle était venue après l’achat de la maison) est toujours le préféré de ceux qui séjournent parmi nous. Lumineuse et vaste, la pièce, près de 70 mètre carrés (un palace pour un parisien), composée d’un salon et d’une salle à manger autrefois séparés dont la cloison a été abattue, bénéficie d’une grande baie vitrée en métal brossé design qui ouvre sur le jardin que domine un noyer. Des étagères sur mesure en médium 19 mm accueillent, du sol au plafond, encadrées par un réseau rectangulaire de lampes très basse tension, des ouvrages de tout genre et toute taille, des bande dessinées au beaux livres, en passant par les romans… et les DVD.
 Dédiée à la détente et au travail studieux, la pièce respire l’art de vivre normand avec ses meubles chinés, plus bas vers l’intérieur des terres, à Pont-l’Evêque, Fécamp, Livarot ou Orbec, et ses tapis baktiar ramenés du quartier Wazemmes de Lille formant comme un puzzle dément et anachronique sur le vieux parquet de chêne. Une monumentale cheminée XVIe à hauteur d’homme occupe tout le pan du mur opposé à la porte d’entrée. De chaque côté du manteau ont été apposés des supports pour recevoir des livres de décoration, et une paire de fauteuils crapauds vieux cuir corrodé.

 My daisy, daisy, daisy, désirable
 Je suis malheureux d’avoir si peu de mots
 À t’offrir en cadeaux
 

 Je prends la pelisse et le sac de Nicolas, qui apprécie la vue sur l’arrière de la maison. Par les fenêtres des deux étages ouvertes au grand vent du large, un courant d’air circule dans toute la maisonnée en s’engouffrant dans la cage d’escalier. Une fois dépouillé de son lourd tissu en col d’astrakan, Nicolas ressemble à un vampire pâle, désencombré de sa voilure de chauve-souris  ; je ne lis nulle tempête au fond de ses yeux.

 - «   Tu veux boire quelque chose avant qu’on fasse le tour du propriétaire à l’étage  ?, lui ai-je proposé. C’est presque l’heure du thé après tout…
 - Volontiers, va pour un thé, le parfum que tu veux, s’est-il écrié, enjoué par le tiède confort du salon jaune qui augurait d’un soirée forte en émotions si le reste était à l’avenant. Pas si barbare que ça Le Tréport, devait-il se dire à cet instant précis.

-  Mets-toi à ton aise, Nicolas… Tu veux un Moods  ? lui dis-je en lui proposant un des cigarillos au tabac exotique, les seuls que je fume, dont un paquet trône toujours sur le guéridon qui flanque le fauteuil. 
-  Merci, oui. D’habitude je ne fume pas de cigarillos, mais l’atmosphère qui règne ici m’incite à enfreindre tous mes tabous  !  »
 Je craque une allumette que je lui tends dans la conque de mes mains. Dans le reflet igné, je vois ses trais empreints d’une gravité que je ne lui connais pas, à l’image des stars destinées à mourir jeunes dont on se demande a posteriori si elles ne pressentaient pas que leurs jours étaient comptés, d’où l’espèce de sérieux et d’intensité qui formaient en permanence sur leur visage comme une ombre à leur vie.
 Darling I love you, love you, darling I want you
 Et puis c' est à peu près tout
 You are the one for me, for me, for me, formidable

 Je dépose ses affaires personnelles sur le banc d’Eglise XVIIe qui se trouve au pied de l’escalier. J’entre dans la cuisine puis je retrouve Nicolas qui s’est assis dans une chauffeuse anglaise à oreilles de Mickey que j’ai ramenée d’une brocante de Mers-les-bains l’année dernière (ma femme n’a pas encore eu le temps d’en changer le tissu à armoiries, dont le vert passé tranche avec le bouton d’or dominant).
 
 You are the one for me, for me, for me, formidable
 But how can you
 See me, see me, see me, si minable

 Je me poste dans le dos du fauteuil, les yeux braqués sur sa nuque et sa chevelure hachée par de multiples petits cheveux blancs (lorsqu’il avait dix ans, une voyante en caravane de la place Denfert-Rochereau a prédit au jeune Nicolas Rey qu’il serait poivre et sel dès quarante ans. Elle s’est interrogée aussi, sans le dire à son client, sur le dilemme astral de savoir s’il sera seulement un joli cœur ou un joli coeur salaud).

   Je ferais mieux d’aller choisir mon vocabulaire
 Pour te plaire
 Dans la langue de Molière 

 Je ne pense pas qu’il m’a entendu arriver derrière lui. Je sors la corde que je suis allé cherchée dans un tiroir de la cuisine de ma poche et je la lui enroule autour du cou d’un geste sec.
 Toi, tes eyes, ton nose, tes lips adorables
 Tu n’as pas compris tant pis
 Ne t’en fais pas et viens-t-en dans mes bras
 

 Il aurait été moins facile d’attraper à main nue un poisson rouge dans son aquarium. Il fait arrrrghhhh, peut-être comme quand il jouiit dans les trous des filles (ou l’inverse) lors des innombrables soirées qui sont le sel de sa triste vie, il hisse ses mains de chaque côté de sa jugulaire martyrisée par la corde, battant des pieds en furie et faisant avec son ventre des sauts de capri.
 Darling I love you, love you,
 Darling, I want you
 Et puis le reste on s'en fout
 You are the one for me, for me, for me, formidable

 J’accentue la pression de mes mains, les deux pointes d’un V dont l’origine est sa gorge, dorénavant broyée en grande partie par le lien de fer qui la resserre, la resserre, la resserre tel un étau. Mes phalanges sont comme ossifiées autour de son œsophage. Je crois entendre exploser une à une en feu d’artifice les pétéchies dans ses yeux.
 Je me demande même
 Pourquoi je t'aime
 Toi qui te moques de moi et de tout
 Avec ton air canaille, canaille, canaille
 How can I love you

 Il se débat moins, ses mains retombent le long de son flanc, après un dernier mmm… sa tête dodeline puis s’affaisse sur la droite, bientôt calée par une des oreilles de Mickey du fauteuil. La violence, quand elle est insoutenable, est une parole sans signifié, un déni d’humanité, un texte sans lecteur. Chaque borborygme consenti devient alors un exploit, une victoire sur l’aphasie victimaire.
 Je desserre la corde, contemple ce qui est déjà le cadavre de Nicolas Rey dans le salon de ma maison, puis je marche vers la section des La Pléïade de la bibliothèque où j’ai aménagé un espace pour la chaîne hi-fi Sony à chargement vertical (j’aurais préféré une Bang & Olufsen, mais c’était hors de prix). L’accompli est tout autant une joie qu’une tristesse  : enfin ce qui était à faire a été fait, mais du coup il ne pourra jamais plus être défait, sauf dans le temps du rêve. What’s done cannot be undone, écrit Shakespeare dans Hamlet. Que faire, après ?

…Voilà, c’était Charles Aznavour et For me, Formidable,  2 mn 13 de bonheur sur BFM Le Tréport. Rendez-vous tout de suite avec Pablo de Jarossay et …
 J’éteins le tuner. C’est tout ce dont je me souviens.

Man raie
 Le soir même j'ai vu ses amis journalistes, éditeurs et critiques littéraires manger les restes de Nicolas préparés à une sauce à ma façon. J’avais en un premier temps placé le cadavre dans un coffre faisant office de table  car je souhaitais, genre La corde d’Hitchcock, que ses proches puissent se repaître le soir venu au-dessus de sa dépouille, son corps-substrat devenant pour une fois utile à quelque chose. Puis j’ai réfléchi et me suis dit in fine que le mieux serait encore qu’ils le consomment, mélangé à d’autres aliments dans le cadre de la réception  : Au commencement était la transsusbstantiation médiatique.
 Qu’y a-t-il d’étonnant, quand on s’y arrête, à consommer de la chair humaine  ? Transformer autrui en bien de consommation, c’est se l’approprier, ni plus ni moins. Se le rende propre. Non plus dire  : «  il est à moi  » (pâle délire de serial killer cannibale éructant In tenebris) mais revendication anthropophagique (donc culturelle) assumée du sujet posant  : «  il est mien  ». Comme l’outil est le prolongement de l’organe, le corps du romancier m’est devenue extension naturelle. Goûter Nicolas m’a révélé l’essence même, inexhaustible, de la vie. Ce faisant, pour ma part, je m’estime assez virtuoso puisque je n’ai point chu, équilibriste sur le fil existentiel, dans cet écart innommable entre ce que je suis et ce que je croyais être.

 Ainsi la reyification à laquelle je m’adonne, moi l’Hannibal Lecter (in fabula) de la critique littéraire, sans relâche depuis plusieurs mois est-elle achevée.
En beauté, avec un parangon de gastronomie. Et un doigt d’interdit freudien.

Ma recette du rey au beurre noir
Origine : France/Bretagne
Temps de préparation : 15 minutes
Temps de Cuisson : 30 minutes
Difficulté : Assez Facile

Ingrédients :
1,2 à 1,5 kg de rey, que vous trouverez chez votre meurtrier le plus proche
1 sachet de court-bouillon en poudre
5 c. à s. de câpres
1/2 verre de vinaigre
200 g de beurre
800 g de pommes de terre
 Citron (facultatif)
 4 c. à s. de persil haché
Vinaigre de vin blanc (environ 1/2 verre)
Carotte (1 pièce)
Sel - compter 12 g. de sel au litre d'eau
Poivre en grains (équivalent d’une cuillère à moka)  
Câpres - facultatif (environ 1 cuillère à soupe) 
1 oignon
- Thym, laurier

Préparation :
Prenez un Nicolas Rey d’une trentaine d’année, critique littéraire, romancier et homme de média de son état. Choisissez le sujet pas trop faisandé si possible.
Mettez le rey à nu, lavez-le à l'eau froide. Eliminer les traces de sang. Attention en le manipulant  : sur sa peau se trouvent quelques aspérités qui sont de véritables aiguillons ayant vite fait de vous piquer au sang.
Puis découpez-le en morceaux de choix avec une scie. Couper alors le rey en tronçons représentant chacun une portion (on obtient 2 à 3 portions dans un corps de rey entier de taille courante). La coupe se fait dans le sens du squelette cartilagineux (os).·
Préparer un court bouillon avec : 4 litres d’eau, oignon émincé, carotte émincée, brins de persils, grains de poivre, brins de thym, 1 feuille de laurier, sel et la moitié du vinaigre.( Nota : il est possible d’utiliser un fumet de poisson en guise de court bouillon).

Cuisson du rey  :
Placez les tronçons du Rey dans un grand faitout, saupoudrez de court-bouillon, mouillez d'eau froide pour que le rey soit bien recouvert.
Mettez sur le feu, porter à frémissement, maintenez frissonnant sans bouillir de 15 à 20 minutes suivant l’épaisseur du rey. Puis mettre hors du feu et laisser pocher ainsi environ 20 mn (raison pour laquelle le volume d’eau ne doit pas être trop faible). Cette opération commence donc environ 30 mn avant le service.
Laissez légèrement refroidir, sortez le rey qui a été réduit, égouttez, coupez à la hachette ou aux ciseaux les éléments incomestibles, enlevez délicatement les peaux ingrates, ôter également la partie gluante en faisant glisser le dos d’un couteau. Oter (ou non) les cartilages selon le service
Partagez les parts pour disposer dans le plat de service tenu au chaud..
Beurre noir  :
Mettre dans une poêle une quantité suffisante de beurre, selon le goût de chacun, pour pouvoir napper le rey ; faire chauffer vivement. On utilisera du beurre doux plutôt que du beurre 1/2 sel ou salé et, si on en a le temps et le savoir-faire, du beurre doux clarifié.
Faites fondre le beurre jusqu’à belle couleur noisette. Remuer tout le temps de beurre à la cuillère en bois. Lorsque le beurre ne crépite plus (l’eau s’est évaporée et les "impureté" commencent à brûler) et qu’il devient mousseux avec une couleur brune, retirer immédiatement du feu (vous pouvez ajouter un peu d`huile d`olive dans le beurre pour l’empêcher de noircir), jeter un filet de vinaigre dedans (déglacer), une pincée de fleur de sel de Guérande, un tour de moulin de poivre blanc et un peu de persil frisé concassé grossièrement.
Hors du feu, ajoutez lentement, en versant sur le bord de la poêle, le vinaigre et autant de court-bouillon passé, puis les câpres. Versez sur le rey.
Servez avec pommes vapeur et citron en dressant la chair du rey sur un lit de tranches de pommes de terre. On a déjà vu un service avec du riz (et on parle aussi de légumes de saison), mais c'est inhabituel. Finir avec quelques feuilles de persil haché.

Quand y a pas, y a pas
 Le rey au beurre noir a fait un tabac. Un vrai ouragan s’est abattu sur la maison du Tréport pendant cette soirée, certes, mais le bilan est fort positif  : j’ai rencontré pas mal de clients pour mes projets, j’ai remboursé ma dette envers tous ceux qui m’ont convié à des fiestas chez eux sur Paris…et j’ai vudemesyeuxvu ses amis manger Nicolas en le savourant à la lueur des chandelles halorées avec un bon vieux Bechevelle ambré (le bourgogne blanc aligoté n’ayant plus la cote). Ils en ont tous repris, séduits par le beurre noir, par le goût (la différence entre le bon et le mauvais goût ressemble à un melon trop mûr en été  : dégustée un jour trop tard, la pulpe douce et sucrée se métabolise en une pâte âpre et acide  ; à une cuillerée près vous passez du bonheur fondant à l’abjection purulente) ou par mon apologie de ce plat interdit en gastronomie. Sans se douter que, sous la nappe en lin recouvrant le coffre, se tenaient les restes de Nicolas qui n’avaient pas été accommodés à ma façon. Alors qu’il a été le grand absent de la soirée, Nicolas était présent d’un bout à l’autre des festivités, ce dont personne ne s’est rendu compte.

 J’ai été remercié, félicité, congratulé, porté aux nues par les participants sur les coups de 5 heures du matin (ils m’auront oublié dans 3 jours). Faire le ménage dans les étages, les salons, l’escalier et le jardin me prendra au moins une semaine, qu’importe, il n’y a pas d’offense dès lors que la finalité obtenue ne contredit pas les moyens employés. La morale ne peut être qu’un luxe de belle âme et je préfère la laideur active à la perfection sans mains. L’agir, singulier, est le principe viral qui corrompt toute éthique,  universelle.
 Je me suis activé à peine partis les traînards qui squattaient encore le salon jaune à 6 heures. Le gong rouge du soleil naissant ciselait l’horizon parfait du monde. L’avenir appartient à ceux qui ne se couchent plus, n’est-ce pas  ?

 Les restes du coffre (cette peau de mort à la nuance mastic) et du plat au beurre noir se sont retrouvés enserrés dans la nappe, celle-ci jetée dans le coffre de la Guilia GTV avec une palanquée de candélabres et d’énormes piles de livres, puis direction le port. Je ne me suis pas pressé  : courir à l’infini, nous apprend la tortue, consiste à revenir à son point de départ puisque tel le veut la courbure de l’espace – courir à l’infini, stase supérieure à toutes les spirales de la décomposition puisque vectrice d’éternel retour, comme quand Eli Wallach court, éperdu, entre les tombes du cimetière dans l’hénaurme western spaghetti Le bon, la brute et le truand.
 Pas d’âme qui vive sur le trajet entre le coteau et les quais d’appontage. J’ai transporté toute ma cargaison à bord de la barcasse vétuste à fond plat, rachetée à un pêcheur, dont je me sers parfois pour longer les côtes et me suis dirigé, à la rame puis au moteur dans le petit matin brumeux, vers une anse que j’avais repérée un mois plus tôt.
 
 L’air était frais et je frissonnais sous ma légère chemise Kenzo. Des lumières et fanaux étaient encore allumés autour de l’entrée du port et du radier, sorte d’écailles de la civilisation. Une poignée de mouettes piaillaient, moâ moâ moâ, rasant de leurs ailes les enrochements répartis autour. Toute une faune maritime invisible animait les flots à l’haleine saline et faisait remonter des bulles indéchiffrables à la surface.
 L’endroit était désert. Les vaguelettes grises formaient une surface maussade, un démenti aqueux à tout optimisme auquel participait le teuf-teuf de la barcasse. Le calme est revenu comme par magie dès que je l’ai éteint, l’embarcation abandonnée au fil sisyphien de l’eau. J’ai noué la nappe et son contenu à la vingtaine de candélabres achetés pour la soirée et aux deux gros pieds de parasol en béton qui pourrissaient dans la remise du jardin depuis que j’avais fait l’acquisition de la maison, ajouté à l’ensemble les gros pavés de la production littéraire de ces cinq dernières années envoyés par des services de presse complaisants, autant de «  perles  » que j’avais enfilées dans une grosse corde en ayant transpercé, lors de mon dernier séjour au Tréport, chaque titre à la perceuse (mèche de 40 cm de long) dans l’intention moins de lester le reliquat anatomique reyen que de l’auréoler, en symbole pur, d’une sorte de couronne mortuaire esthétique inspirée des colliers de fleurs hawaïens.

 Il me semblait bon que, pour son dernier voyage, Nicolas soit entouré de ces livres qu’il aimait tant. Telle est l’épitaphe que je composai sur place, penché sur le plat-bord au dessus de l’étui beige - objet de culte sélénique tant il rayonnait entre mes mains - qui était entré en glougloutant dans l’eau opaque aux reflets pétrole, et qui s’estompait désormais du regard – ce sac de peau, coruscant fretin spongieux empli de gaz de macchab et de pisseux abats, est mon ressac -, poids destinal (bientôt bleui par le sel) ensanglantant la mer et phagocyté par les milliers de créatures vengeresses aux bouches vertes acérées que je devinais tapies sous la surface rendue écumeuse par la langue froide du vent qui se levait et commençait d’accroître le flux, faisant moutonner les vagues selon son bon vouloir.
 «  Tu es mort comme tu as vécu, Nicolas, entouré de livres  ». Rien d’original ni de pompeux, mais j’avais intérêt à ne pas trop m’éterniser sur place. Le trésor qui allait ainsi reposer par le fond ne risquait pas d’être pillé par de quelconques chasseurs d’épaves, il serait protégé par la plus incoercible des murailles  : la profondeur. Mais qui sait si disséminer ainsi ces restes dans les profondeurs ne reviendrait pas à faire surgir bientôt des milliers d’autres Nicolas (une hégire reyenne), par ramification souterraine et ramification sous-marine…
 
 La dissociation mentale ne remplit qu’une fonction  : nous empêcher de devenir fous. Je viens de découper un jeune homme brillant en cubes (moi qui aurais besoin de me saouler au whisky pour zigouiller une poule) , je l’ai servi en sauce à ses amis, j’ai dressé un banquet sur sa dépouille, j’ai largué ensuite le tout à la baille pour que les poissons le bouffent et je pense uniquement aux Erynies des profondeurs.
On ne peut pas en venir à tuer comme ça, en claquant des doigts, si  ? Est-ce à cela qu’on reconnaît qu’on a franchi la ligne, qu’on a rompu avec la société des hommes pour devenir soi-même une bête sauvage, pour fouler les terres du Mal-mystère  ? A ce qu’il paraît, tous les serial killers répondent à un facteur déclencheur qui provoque leur premier meurtre. Je ne suis pas sociopathe, seule la répétition du vide, le vide au carré, me pousse à agir. Car si la répétition est le véritable enfer, comme le bonheur noir de l’île d’Ithaque qui fuit toujours devant Ulysse, alors l’oubli ne peut transiter que par le vrai recommencement. Et puis nous sommes tous en nos entrailles des enfants cruels, des êtres de lumières néanmoins baroques et meurtriers…

 La mer couleur vin sombre était redevenue étale. J’ai relancé le moteur de la barque et suis reparti vers le port, fendillant ce terne miroir du ciel. Malgré les ports de l’angoisse, la mort en mer est la plus douce de toutes. En aucun cas elle n’est la fin de tout, c’est toujours un (re)commencement.
Plonger ce sac dans l’eau fut comme se débarrasser d’un être humain réduit à n’être rien de plus qu’un sac d’ordures dissolvable. Le monde se divise en deux catégories  : ceux qui, débités en tranches napolitaines, coulent au fond de l’eau, connement, et ceux qui les regarde depuis une barque s’enfoncer au pays des algues. Les cercles concentriques qui se formaient tout à l’heure à la surface étendaient de plus en plus leurs orbes, jusqu’à se confondre dans un dernier remous avec la platitude salée. Un mouvement de dispersion qui m’a rappelé les plis de mon visage vus dans la glace au sortir du lit.

suite et fin dans Sumo partie 2

frederic grolleau  (coyright : www.frede

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