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Le premier mars ou la longue soirée d’un bobo détroussé

Publié par frederic grolleau sur 13 Mai 2006, 14:51pm

Catégories : #Nouvelles perso - poèmes & projets divers

Paru dans le mensuel Figures le 01 03 04.

Le premier mars ou la longue soirée d’un bobo détroussé

Prend-on suffisamment le temps de regarder les étoiles, cette sphère des fixes qui nous surplombe ? Non sans doute, mais que penserait le premier venu s’il voyait soudain un quidam s’affaler le soir venu sur le sol pour s’y repaître de la vue des diamants céleste ? A chacun toutefois le luxe de s’inventer son propre dés-astre. J’écris cette page le 02 mars en début d’après-midi, nanti de quelques hématomes au bras et à la jambe. Hier au soir deux sarrasins et un malotru m’ont foulé au sol, près de la gare du Nord, quasi sous mes fenêtres. Fauché par derrière, vêtement d’apparat chic déchiré, sac arraché, papiers et affaire personnelle volés.

En deux temps trois mouvements, triste valse urbaine d’un quotidien désenchanté, je me suis retrouvé au sol. Par delà trois faces patibulaires – a priori les anges ne vous molestent pas pour vous dépouiller – j’ai vu scintiller cette voûte étoilée que je n’observe jamais. Combien de fois n’ai-je pourtant médité la formule de Kant, à la fin de la Critique de la raison pratique  : « Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi. » Avant mon coeur n’y était pas, là c’est mon corps qui y était, qui m’y propulsait. Que la nuit était belle soudain, une fois mesurée à la terrible possibilité de m’être ravie par ces triste sires pour la bagatelle de 4 euros.

On dit que dans un cas d’agression urbaine plutôt que d’appeler à l’aide et de crier au voleur (ce qui est assez démodé, convenons-en) il vaut mieux s’époumoner « au feu ! » car on a plus de chance d’être entendu. C’est-à-dire non ignoré par ses semblables, bien au chaud sécuritaire à ce premier étage, juste au-dessus de votre tête. Entre vous et les étoiles du firmament. Si près. Si loin. Ce n’est pas tout à fait faux. Une rue n’est jamais aussi déserte que lorsqu’une agression caractérisée vient de s’y produire. Vous ne vous sentez jamais aussi seuls que lorsque vous êtes entouré d’une poignée de mécréants qui ont un air d’en avoir deux (airs). On sent moins la loi morale en soi qu’une théorie d’horions sur sa peau.
Je suis sur le dos, dans la position du cafard kafkaïen et je me sens étrangement seul, abandonné pour ainsi dire. Isolé. Esseulé. Désolé. Mais la vraie solitude, c’est moins d’être seul que de se sentir seul. On m’arrache violemment les pans de ma veste dont les boutons giclent sur le trottoir, façon dégradation dans la cour d’école militaire. Ca me fait penser illico à La guerre des boutons. « Si j’avais su… » Et puis les malfrats s’en vont ; je me relève. Il suffit d’être debout sur ses cannes pour apprécier le monde d’un nouvel œil. On se sent « plus » maître.

Pourrait-on me dire pourquoi le fait de reposer sur le macadam est toujours dans nos sociétés le comble du grotesque, du ridicule ou de l’infamie ? Bergson, qui a parfois écrit des conneries aussi grosses que lui, a défini la cause du rire comme « du mécanique plaqué sur du vivant », ce qui se discute. Pour ma part je suis enclin à penser que c’est surtout là une définition du tragique, qu’on peut également assimiler à du vivant plaqué sur du bitume, comme ventousé à lui tandis qu’il devrait l’arpenter…
Marcher, c’est renaître, souffrir c’est respirer, tempêter c’est revivre. Demain j’apprendrai qu’un double attentat a fait au moins 143 victimes en Irak. Qu’il y a eu jadis de l’eau sur Mars. Dans deux jours j’enregistre l’émission « Culture et dépendances » du 10 mars où je présenterai mon nouveau livre, Le cri du sanglier, paru chez Denoël. Je serai là, fidèle au poste, avec quelques bosses, à parler du général de Gaule, thème de l’émission (cherchez l’erreur !). Le sanglier, précisément, a la peau dure : on ne l’abat pas comme ça, au coin d’une rue, fût-ce celle de New India.
Il est des cheminements que nul ne peut briser. Nous sommes des larves rampantes sur une boule lancée à l’infini. Et Philippulus le Prophète a bien tort de prédire la fin d’un monde où plus aucune étoile ne saurait nous demeure mystérieuse.

frederic grolleau

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