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fredericgrolleau.com


Et la purge était blanche

Publié par frederic grolleau sur 13 Mai 2006, 13:37pm

Catégories : #Nouvelles perso - poèmes & projets divers

Paru dans Le crochet de la Cédille/ L'Harmattan, 2005.

ET LA PURGE ETAIT BLANCHE


“Grise, cher ami, est toute théorie
Et vert l’arbre d’or de la vie.”
Goethe, Faust, Méphistophélès (vers 2037-39).



La pluie balayait en rafales le boulevard. L’ange tomba sur l’asphalte avec le bruit d’un linge détrempé au contact d’une surface rugueuse. Une artère de la Ville-lumière était devenue le linceul d’un de mes congénères. Personne pour assister à ce triste spectacle : un corps gisait là, étalant des segments désarticulés. Il avait une “gueule d’ange”. Normal, c’en était un...
Encore un échec, un “ange-pour-rien”. Nous appelons ainsi ces êtres tourmentés qui n’ont pas su s’adapter à leur nouvelle situation angélique et s’écrabouillent sur Terre de désespoir. Comme une gigantesque bouillie, un agrégat d’étoiles errantes consumées dans l’ardeur de leurs trajectoires. Difficile déjà d’être un homme, mais le parcours qui mène aux ailes de noblesse est bien fastidieux. Vous devez faire vos preuves comme ange-gardien du Troisième Ordre, renoncer au Mal. C’est le passage obligé pour s’élever au deuxième Ordre : celui des Seigneuries. Direction vers la lumière divine, et hop ! au boulot pour ordonner le monde. Il ne reste plus qu’à attendre avant de plonger dans le Premier Ordre.
Mais depuis peu, le nombre des “anges-pour-rien” augmente de manière inquiétante…

Drapé dans l’humidité, j’honorai la mémoire de la Seigneurie 103452 (les membres du Premier Ordre jouissent d’un nom, les autres de numéros). C’était révoltant : pourquoi choisir la chute alors que l’illumination divine est si proche ? Depuis des mois j’allais rechercher ces anges éphémères qui s’écrasaient sur ces lumières des cités terrestres dont ils ne pouvaient même plus percevoir la couleur...
Mon travail consiste à consigner les trépas des anges de tous acabits dans des registres que personne ne lit jamais - jusqu’à cette recrudescence de décès. Je suis le négatif de Saint-Pierre en quelque sorte. Sauf que c’est quand même plus agréable de s’occuper des morts en attente d’angélisation, que de s’occuper d’anges néantisés. Je suis surnommé “le moissonneur d’anges” ou “le récolteur de bouillie”.
J’avais bien connu 103452, sorti comme moi de l’école des Enquêteurs de l’Interciel Limitrophe (E.I.L). Il s’occupait de la protection des Séraphins du Premier Ordre. Mais pourquoi donc était-il allé s’aplatir sur un trottoir? Ca ne collait pas. Pas logique. Conclure comme d’habitude à un suicide semblait compromis.
Le Traître était-il de retour ?
Un vent frais soufflait sur le boulevard. 103452 et moi étions aussi invisibles que l’Interciel est gris. Lorsqu’on devient un ange, cette grisaille permanente est lourde à supporter. Notre cercle chromatique ressemble à un lavis d’encre de chine. Nous n’oublions pas tout avec la mort terrestre. L’agressivité du rouge nous hante d’abord, puis la vision d’un vert insolent, ensuite nous rêvons du réconfort bleu des yeux jadis aimés… Après, le blanc calfeutré devient intolérable. Seule l’accession au Premier Ordre permet de retrouver la vision des choses colorées. Encore quelques échelons à gravir, et moi aussi je baignerais dans la lumière divine. Je deviendrais Prisme divin.

Pour l’heure, je devais rédiger le rapport destiné au patron, 425. M’approchant de 103452, je constatai les dégâts : on aurait cru un corps passé à travers une succession de portes vitrées, acharnées à lui rappeler leur force de résistance. Voltigeant de-ci de-là, quelques plumes me firent relever la tête. J’aperçus une lueur : la lampe du réverbère faisait briller une pièce métallique, accrochée à une antenne parabolique. Je me propulsai à sa hauteur et ramenai les ailes de 103452. Son harnais de vol.
En effet, aucun ange ne “vole” naturellement comme le croient les hommes, trompés par les descriptions des époques passées : nos ailes sont artificielles ; les anges se déplacent en utilisant ce subterfuge lorsqu’ils se rendent sur Terre.

Les plumes s’étaient prises dans le réseau des fils électriques. Le harnais ne s’était pas trop abîmé malgré la chute. En l’auscultant, je compris que la surface sustentatrice gauche ne s’était pas déployée : les rémiges semblaient flexibles au toucher, comme si elles avaient été coupées. Vertige. La Seigneurie ne s’était pas écrasée sur terre, rendue folle par l’attente de cette lumière colorée interdite. 103452 n’était pas un ange-pour-rien, il avait été assassiné.
Je pris mon envol vers l’usine de fabrication des harnais. Les membres de l’atelier confirmèrent mes impressions. S’élancer avec ce harnais, c’était la vrille piquée garantie ! Tout avait été accompli pour que 103452 ne puisse respecter les paliers de décompression atmosphérique exigés. Brûler les étapes du trajet l’avait métamorphosé en bouillasse à l’arrivée.

Je décidai de rejoindre 425 afin de mettre la brigade des EIL en alerte. Je lui annonçai, sûr de mon effet :
-“J’ai un crime. La dernière bouillie était une Seigneurie, n° 103452. Tout sauf un dépressif. L’atelier a confirmé un acte criminel !
- Un meurtre, rien que ça ! Vous délirez, ma parole ! aboya-t-il.
- L’atelier est formel, répliquai-je. Le matériel de 103452 a été saboté. Si les anges se mettent à s’exécuter entre eux, c’est tout le système solaire qui s’effondre ! Je voudrais… « 
Il me congédia d’un hochement de la tête.

Sa réaction m’étonnait. Le meurtrier était pire ici qu’un ennemi extérieur à nos murs, facilement repérable: il était l’un de nous. Bien des travers obscurs restaient à explorer ici-haut... Je décidai de me rendre à la B.D.A.
La Banque des Données Angéliques ressemble à un véritable labyrinthe, mélange de savoir et de mystère. Je remplis le formulaire d’un archiviste.
- Une Seigneurie ! me lança-t-il. Depuis quand les Seigneuries s’écrasent-elles aussi ?
- Pour celle-là, c’est tout récent, mais j’en connais d’autres qui feraient bien de s’écraser un peu, vu qu’on ne leur demande pas leur avis”.

Frustré, le scribe tapa un code sur un clavier puis me tendit une disquette.
Enfance tranquille, des études de théologie à l’université de Bologne de 1338 à 1347, une vie prometteuse et, là, ça s’arrêtait. Une dispute avec un étudiant ivre, un coup de couteau fatal. La suite concernait l’histoire angélique de 103452. Ange-gardien efficace, il avait sauvé Gutenberg de la noyade en 1458, deux ans avant l’impression de la Bible et s’était retrouvé au service des Séraphins. Puis, à nouveau, une trajectoire brisée : si trépasser en tant qu’homme s’apparentait à une formalité de passage, se faire aplatir en tant qu’être céleste était rédhibitoire.
J’enregistrai machinalement le rattachement de 103452 au service du Séraphin Enguerran, son tuteur avant l’accès au Premier Ordre. Mais qui aurait eu intérêt à sa néantisation ? L’initiation administrée par Enguerran avait de quoi faire des envieux. Il était un des Elus qui baignent dans l’aura colorée de Dieu. Peut-être était-ce lui qu’on cherchait à atteindre à travers 103452...
Je fus tiré de ma réflexion par mon contacteur. La fréquence provenait de 425 : « vous êtes convoqué sur Terre. Plage des Quatre-vingt milles. Une brigade des E.I..L est sur place. »

Le décès était difficile à évaluer à cause du séjour dans l’eau de mer. 425 avait appris la veille la disparition du Séraphin Michaël. Je comprenais mieux son attitude lors de notre entretien. L’absence de Michaël pouvait être signe de culpabilité : mêlés d’algues et de coquillages, les restes spongieux du Séraphin l’innocentaient désormais. Il avait les yeux crevés, une entaille dans chaque globe.
Le patron m’autorisa à reprendre l’enquête.

Le fichier de la B.D.A m’apprit que le Séraphin Michaël était Alcuin d’York, un théologien appelé par Charlemagne pour organiser l’école du palais d’Aix-la-Chapelle en 790. Alcuin s’était battu pour imposer la théologie augustinienne comme seule référence, et faire disparaître la philosophie. A sa mort terrestre, le mouvement théologique “dur” du Troisième Ordre l’avait accueilli. En terminant ses gardiennages par Léonard de Vinci, il avait hérité de son goût des sciences. Il était passé de Seigneurie à Séraphin sans connaître le statut de Chérubin. La célérité de son éducation sentait le piston sérieux ! Je cherchai le nom du Séraphin responsable de cet avancement. Enguerran, encore !

Un nouveau séjour à la BDA m’apprit que le Séraphin Enguerran n’était autre que l’ex-Apôtre Mathias ! Un canonisé ! L’information n’avait pas de quoi me surprendre. Sa fonction impliquait un passé plus que « glorieux ». Mathias n’était pas un Apôtre comme les autres. N’avait-il pas été choisi pour occuper une place difficile, marquée du sceau de la Traîtrise : celle de Judas ? Un mémento m’indiqua une requête singulière. Enguerran avait désiré faire un gardiennage avant le plongeon dans la nature divine. Les êtres du Premier Ordre ne revenaient jamais sur Terre ; pourtant, il y avait eu un amendement : Enguerran était allé protéger un peintre, Federico di Marcassini. Il me fallait plus de renseignements.

- « Votre protégé n’est pas un ange, commenta l’archiviste. Vous savez ce que ça veut dire... Son âme est en Enfer! ». Quelle monstruosité avait-il pu commettre ? L’employé consulta le fichier parallèle des damnés ayant vendu leur âme : Di Marcassini était un apprenti prometteur du Titien. Si exceptionnel qu’on voyait en lui le remplaçant du célèbre coloriste. Il avait quitté Venise et suivi incognito l’enseignement de Vinci au château de Cloux. On l’avait retrouvé poignardé peu après, les globes oculaires vides.
Venise, Florence ; Vinci, di Marcassini morts la même année, en 1519... Michaël et Enguerran avaient dû se rencontrer à travers leurs protégés. Quel lien unissait donc ces deux êtres ?
Le signal de mon contacteur retentit à nouveau : j’appris les résultats de l’autopsie.

J’étais abasourdi. Un ordre commençait de s’imposer, logique passionnelle et meurtrière oubliée depuis mon angélisation. L’affaire était d’autant plus dramatique qu’il s’agissait d’un Séraphin, un être quasi divin. La plongée dans la couleur pouvait-elle rendre aux êtres suprasensibles les passions dont souffrent les hommes ? Notre formation n’avait pourtant pour but que de nous restituer la diffraction colorée. La couleur était notre Souverain Bien, ce qui se surajoutait à la vertu chèrement acquise. La nature divine ne différait pas de cette saisie simultanée de toutes les variations du prisme... Englobait-elle en son sein, comme le rehaussement de sa grandeur, la présence du Mal?

Accédant au Deuxième Ordre, j’y interpellai une Seigneurie en formation, lui demandant de remettre un document à Enguerran. C’était ma dernière chance. Je pris ma respiration en voyant mon émissaire revenir vers moi…
Puis je pénétrai dans l’Ordre Premier. Déception. Nulle luminosité merveilleuse. Cela respirait l’harmonie, mais aucune trace d’embrasement particulier. Soudain, un être céleste apparut.
- « Vous n’êtes pas accompagné ? me lança-il.
- Certaines affaires ne cherchent pas la publicité, répondis-je. Les anges ont peur car ils craignent le Démon. Leur crainte les empêche de découvrir la manière dont le vrai se dit. Je viens donner la parole à la vérité.
- Aucun savoir n’est demeuré longtemps secret. Ce n’est pas la découverte qui est malaisée, c’est le poids qu’elle fait peser sur celui qui en est le détenteur. Il est difficile de savoir, quand l’être ne sait pas quoi faire de ce savoir. Vous aimez plus encore la vérité que la sécurité, 6667 ; c’est une qualité rare... mais dangereuse ».
Son ton était presque menaçant par sa confidentialité. Pourtant, je n’avais pas peur. Le néant était moins angoissant qu’une éternité passée dans le grisâtre du gardiennage.

- « Que voulez-vous vraiment ? me demanda-t-il. Pourquoi m’avez-vous écrit que les yeux de l’homme ne rendaient pas la couleur ?
- Je suis venu vous dire que l’autopsie de Michaël a été formelle : la greffe n’a pas pris. Mais à quoi les yeux de di Marcassini devaient-ils vous servir, vous qui participiez déjà à la lumière divine ?
- Vous voulez la vérité ? siffla-t-il. Vous l’aurez, mais en gris ! Car notre Clarté est aussi blanchâtre que les lèvres d’une mourante. Le Premier Ordre n’est pas plus coloré que les autres. Cette fumisterie a la couleur des volutes de fumée qui s’échappent de la cheminée pontificale ! Les êtres célestes ne pourront jamais revoir la couleur qui rend la vie terrestre si belle. Notre beauté est froide, notre coeur est sec sans le jaune des fleurs, sans le vert du printemps et sans le rouge du sang La sagesse ne s’embarrasse pas de la poésie des couleurs, l’illumination divine n’a que faire de la coloration de nos sentiments. Nous vivons dans un purgatoire permanent qui ne mène à aucun paradis, autant dire un enfer déguisé. Tout n’est que supercherie.. L’angélisation n’est qu’une étape vers le néant ».

L’anathème me suffoqua. Mon corps réclamait des molécules de pigments : de l’ocre, du sienne, du pourpre, afin que je me remplisse de cette minéralisation visuelle.
- « Le Démon n’y est pour rien, poursuivit-il. Devenu séraphin, j’ai su que le “retour” des teintes multiples, assimilées au Verbe dans le Premier Ordre, a été inventé de toutes pièces. Ce stratagème doit motiver les anges dans l’élévation de leur âme, leur sagesse devant suppléer au désir de la couleur. C’est pourquoi j’ai décidé de surveiller le meilleur élève du Titien. Quelle rage de le voir s’extasier de coloris que je ne pouvais percevoir ! Toutes ces gammes chromatiques m’étaient interdites. Son rêve était de parvenir à rendre visible la beauté des anges. S’il s’était douté à quel point notre Lumière est laide par rapport à celle de ses pinceaux ! Lorsqu’il côtoya Vinci, j’ai rencontré Michaël. L’idée de greffes d’organes germa ensuite dans notre cerveau.
Une nuit, je promis à di Marcassini qu’un ange se manifesterait à lui s’il acceptait de me léguer ses yeux à sa mort. Il signa le « contrat « au matin. Nous nous propulsâmes alors vers l’Interciel. Rien ne se passa comme prévu. Ce n’était pas la preuve de mon existence qui le troublait, mais que je lui apparaisse grisâtre. Il espérait enrichir sa palette d’une vision colorée qui deviendrait geste sur la toile, et se trouvait face aux teintes les plus pauvres. Revenu dans sa chambre, il déchira le pacte. Je me jetai sur un couteau posé sur la table…, récupérai ce qui me revenait de droit.
Muni de mon tribut, je regagnai l’Interciel. Ses yeux ne pouvaient pas s’altérer dans notre monde, hors de corruption. J’inscrivis son décès à La B.D.A, notant qu’il avait vendu ses pupilles à Lucifer contre son talent pictural. Restait à attendre que Michaël devienne Séraphin et tente l’opération.
- Mais si la greffe avait réussi, qu’auriez-vous eu à contempler ? Le Premier Ordre n’est pas un monde de couleur. Alors?
- J’avais emporté avec moi un tableau peint par di Marcassini. J’espérais que cette beauté se manifesterait à moi. Mais Michaël m’a trahi : un jour, les yeux disparurent. Je me précipitai chez lui, au musée des instruments médicaux. Il hurlait encore plus fort que moi, se débattant dans le vide et se cognant partout. Comprenant son acte, je saisis un des scalpels sur le mur et effaçai ce regard étranger qui ne serait jamais mien. Puis…
- …Vous avez fait appel à 103452 afin qu’il l’expédie sur Terre. Vous avez ensuite saboté son harnais afin qu’il s’écrase !
- Sur Terre, on dit que le blanc rend fou. Le gris ne vaut pas mieux pour les anges. Aucun n’aurait la force de persévérer sur la voie du savoir s’il ne pensait y rencontrer la lumière des arcs-en-ciel. Personne ne peut rien pour nous. Nous ne sommes plus des humains et nous ne sommes pas des Dieux. Apôtres de la purge blanche, il ne nous reste que le choix entre la sainteté et la bestialité. J’ai été un saint parmi les humains, je suis devenu une bête parmi les anges. La hiérarchie céleste s’effondrera avec moi, car je suis la Loi. Vos moissons s’annoncent fécondes, 6667. »
Sur ces mots, le Séraphin se dirigea vers un mur, retira d’une cache un objet rectangulaire. Je m’inclinai vers l’emballage vieilli par les siècles, dissimulant avec peine un tableau dont il m’était impossible d’apprécier les nuances. Tout au plus distinguai-je un arbre dont les branches maîtresses étaient comme des cheveux d’anges se déployant processionnellement entre terre et ciel. Je quittai la pièce, l’oeuvre serrée contre moi.
La clarté qui nimbait le Deuxième Ordre me paraissait moins chaleureuse qu’à l’accoutumé.
J’appartenais à un monde gris. Le blanc et le noir n’y avaient pas leur place.








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