
L'univers littéraire de frédéric grolleau
Voyage dévastateur au pays des livres dans une Angleterre alternative.
Avant-goût :
Cette semaine, on a une promotion sur les chagrins d’amour : pour un acheté, vous avez un frère cadet toxicomane sans supplément.
Disons les choses sans ambages : parachuté dans ce puits ffordien qui n’est pas sans fond j’ai éprouvé un
pur moment de plaisir littéraire, empporté par la strucutre réticulaire assumée de l’histoire se déroulant dans une Angleterre alternative. Certes le lecteur qui découvre en béotien l’univers de
l’héroïne Thursday Next est quelque peu embarrassé par le renvoi, via force sigles et autres mentions de l’ordre du hiéroglyphe et de l’arcane sémantique à ses yeux de béjaune, au premier roman
de l’auteur, L’Affaire Jane Eyre, mais cette position
relativement inconfortable fait paradoxalement partie intégrante du plaisir ressenti.
Lire ce troisème opus de la série concoctée par Fforde revient à participer à une soirée où, ne connaissant personne, vous ne doutez point de lier connaissance au cours du repas - les commensaux
ne manquent pas à l’entour - mais n’en êtes pas assuré non plus !
Pour le lecteur curieux mais prudent nonobstant, qui voudrait savoir où il risque de poser les pieds (enfin,
les yeux), je tente une synthèse : après avoir sauvé l’univers de la dévastation dans Délivrez-Moi, Thursday Next qui attend un enfant et cherche à échapper aux OpsSpecs et aux employés de la firme Goliath (ne me demandez pas qui sont-ce ni
pourquoi) trouve refuge dans le monde des livres - entendez un monde où les livres ont une vie propre. Apprentie à la Jurifiction - la police des livres, composée de personnes du monde
Extérieur et de personnages fictifs - Thursday est chapeautée par la redoutable Miss Havisham (personnage des Grandes Espérances). Elle vit désormais dans Les hauts de
Caversham, un roman policier basique et si mauvais qu’il semble, et sa trame narrative convenue et tous les personnage qui le peuplent, promis à une destruction prochaine, n’atteignant
jamais le sacre d’une édition dans le monde réel, toutes les lettres qui le composent retournant alors au magma originaire qu’est la mer de texte...
Reposant sur une enquête toute policière, avec complot et cadavres à la clef, menée par Thursday sur un nouveau procédé de conception des intrigues littéraires, UltraWordTM, qui révolutionne
le monde des livres, Le Puits des Histoires Perdues plonge le lecteur dans la vie interne et tourmentée du monde des livres, dans une sorte de décomposition - tant structurale que
matérialiste - du processus de création littéraire. Le tout saupoudré d’apparitions de personnages du panthéon littéraire tels que Humpty Dumpty, Ma mère l’oie, les trois sorcières de
McBeth, Le chat de Cheshire, le Minotaure, Falstaff de Shakespeare, Godot (éternellement en retard à la réunion de la Jurifiction)... sans compter tous les personnages de comptines
engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées...
D’où de véritables trouvailles avec l’invention d’un personnage (passant d’abord par la forme Générique), le
mode de Communication des Notes en Bas de Pages par lequel les protagonistes parasitent les récits, le marchandage d’intrigues et de figures secondaires pour étoffer les romans, le rôle des
grammasites, ces formes de vie parasitaires vivant à l’intérieur des livres qui se repaissent de grammaire, celui des vyrus ortografiques ( !) ou
encore la modification sous les yeux du lecteur devenu voyant/voyeur d’une prose initiale (en gras dans le roman de Fforde) grâce à miss Thursday afin de doper le récit.
Jasper Fforde, qui a trouvé là un incontestable filon créatif, revisite ainsi de grands classiques - et les œuvres de ses coreligioniaires - pour montrer ce qu’il advient, par exemple, quand
l’intrigue résiste aux changements que l’auteur veut y apporter ou quand la disparition d’un pan de texte entier suppose alors une intervention urgente pour réparer le dommage. Relevé par le
délire typographique, ceci compense un rythme parfois bancal et systématique, de même que la persécution de (la mémoire de) Thursday par une certaine Aornis qui semble ne jouer qu’un rôle
superficiel dans le texte, déjà assez surchargé graphiquement par les mises en abyme dont se joue le romancier.
Je conseillerai donc aux amateurs, pour plus d’intelligibilité, de lire dans l’ordre de parution les opus
précédents qui surfent sur cette même veine de polar/science-fiction/exègèse litteraire et de ne pas hésiter, tant qu’à faire, à investir dans la suite déjà disponible chez Fleuve Noir de ce
Puits... - à savoir Sauvez Hamlet !
Ici, on en redemande sans sourciller.
frederic grolleau
Télécharger le premier chapitre du livre sur le site de l’éditeur 10/18
Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues (traduction Roxane Azimi), 10/18, novembre 2007, 445 p. - 8,50 €.
Première publication : Fleuve Noir, septembre 2006, 463 p. - 22,00 €.
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