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Mercredi 7 novembre 2007

O Révolutions atteste jusqu’au bout des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde et revisite l’Histoire.

Rentrée 2007

L’Identique n’est pas le Même

 Après l’expérimentation hors normes de La maison des feuilles qui a fait en 2002 tant le bonheur que les choux gras des éditions Denoël, Danielewski revient avec un nouveau roman tout en exubérance qui explose littéralement à la tête du lecteur. L’objet O Révolutions - le qualifier de livre serait le rabaisser au rang d’un vulgaire opus standardisé - multiplie en effet, à l’envi et jusqu’au tournis, notes invasives dans les marges, caractères de formats différents, textes tête-bêche et lettres de couleur, faisant éclater la mise en page de la typographie classique.

 Le contenant visuel et formel l’emporte donc d’emblée sur le contenu, le fond substantiel. Pour autant, est-ce nécessairement un bien ? demanderez-vous ; n’y a t-il pas là promesse d’un artifice/simulacre sur le modèle de l’arbre cachant la forêt ? Ce serait encore aller vite en besogne dans la mesure où ce long poème en prose qu’est O révolutions nous présente, au travers d’une dérive automobile semi-réaliste dans une Amérique de carton-pâte (laquelle ne déplairait pas à un Baudrillard) et d’un siècle séparant l’abolition de l’esclavage de l’assassinat de Kennedy, un périple de deux adolescents fougueux comme fugueurs, Sam et Hailey, escortés de tout un cortège d’animaux et de plantes dans une Nature personnage à part entière de cette épopée, qui ne manque pas de panache.

Ce road-movie/trip livresque qui repense le mythe antique de l’amour éternel et moque les codes narratifs en les dynamitant de l’intérieur propose au passage, ce n’est pas le moindre de ses mérites, une méditation plus soutenue qu’il y paraît sur le cercle. Entre le tour complet sur soi-même qu’implique toute révolution et les 360 degrés renvoyant à la figure du O, le lecteur saisit combien ses repères usuels vont être mis en danger dans cette mise en page systèmatiquement inversée (le premier cercle) au gré des 360 pages (chacune composées de quatre blocs de texte de 90 mots, dont la police va en diminuant !), le tout strié de sortes de dépêches journalistiques qui offrent un relatif cadre chronologique à la saga des deux amis. La forme circulaire du roman confine de facto à un point de fuite quasi physique, comme si l’histoire se développait dans un cadre non seulement temporel mais aussi spatial la menant vers une chute inéluctable (il n’est pas dit que l’amour nous sauve tous des vicissitudes de notre époque).

Indépendamment de la trame du récit, on pourrait souligner alors combien la structure imposée au cadre empêche paradoxalement le texte de se libérer de ses propres modes énonciatifs. Ce qui fait, de ce point de vue, que l’expérimentation initiale tourne court, hormis pour le traducteur Claro* qui signe là un véritable exploit tant les délires verbaux, les emprunts argotiques, les néologismes, les syntagmes intraduisibles et les mots-valises abondent, l’on s’en doute, dans le texte originaire de ce qui est à part égale roman et objet.
Ceux qui s’engagent dans ce voyage infernal à travers les USA doivent s’attendre à un matériau littéraire où le moyen l’emporte sans cesse sur la fin, l’accent étant porté, comme c’est le cas de tout bon road movie à l’écran (on pense à Sailor et Lulla ou à Thelma et Louise, le genre cinématographique supposant souvent un couple qui chemine), davantage sur les conditions du voyage que sur sa destination. Encore est-on emporté vers ce lieu de nulle part par une syntaxe aussi hallucinante que jubilatoire, ce qui n’est pas rien.

Le fou furieux Mark Z. Danielewski, qui n’est ni un enfant de la beat generation ni un écrivain "de la route", réussit ainsi son pari de mettre en scène un nouveau chef-d’œuvre graphique qui n’est pas sans loucher du côté du blason médiéval avec un texte aligné en quatre quarts, dont la moitié de la page imprimée à l’envers. Certains cependant seront peut-être lassés par la systématicité des nombreuses polices, des diverses couleurs et des majuscules qui sont légion. Sans parler ici du fait, on a gardé le meilleur pour la fin, que l’éditeur conseille de lire huit pages de chaque récit, d’un côté l’autre du livre, étant entendu qu’ils sont imbriqués l’un dans l’autre. Il est vrai que parfois trop de symétrie tue la symétrie et que ce roman qui se peut lire par les deux bouts (en tournant le livre à 360° !), afin de passer d’un narrateur à l’autre, est fort répétitif.
Mais c’est là que se trouve justement tout l’interêt de la démarche, qui fait penser à l’apologie de la répétiton que clamait le sage Kierkegaard : la reprise du récit en changeant le point de vue (et la sexuation) du locuteur invite à relire, réinterpréter les mêmes événements, lesquels s’ouvrent alors à une autre dimension. Voici l’écart, entre événement brut et réminiscence d’une situation déjà narrée, mais autrement vécue, où s’installe désormais le lecteur qui parvient à dépasser les artifices graphiques d’un texte lancinant.

On est assez loin alors d’une geste de la jeunesse américaine (qui serait le grand livre manquant à la litterature US) ou d’une vague resucée de la quête d’un Romeo et d’une Juliette punk dont ni la pente sexuelle ni le versant trash ne sont novateurs. O révolutions atteste jusqu’au bout, digne héritier de l’Ulysse joycien, des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde - tout en s’écartant résolument de la matière de ce dernier - et revisite l’Histoire. Tout en attirant notre attention sur le fait que la société américaine, n’en déplaise à nos deux chantres jeunistes, malgré son hymneà l’initiative individuelle et à la conquête, n’est guère parvenue qu’à accoucher d’un individualisme mortifère... auquel la Nature elle-même est en train de céder.

frederic grolleau

* Claro a reçu au printemps 2006 le prix Baudelaire de traduction de l’anglais à l’occasion de la sortie de Shalimar le clown de Salman Rushdie (Plon).

Mark Z. Danielewski, O Révolutions (traduit de l’américain par Claro), Denoël coll. "& d’Ailleurs", septembre 2007, 365 p. - 25,00 €.

par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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Mercredi 7 novembre 2007

Une grande civilisation n’est conquise de l’extérieur que si elle s’est détruite de l’intérieur...

L’histoire

Amérique centrale du XVIe siècle. Crépuscule de la civilisation maya, peu avant la conquête espagnole. Une tribu de chasseurs sylvestres est victime d’une terrible attaque portée par des guerriers mayas. Après la destruction de leur village, les prisonniers survivants sont conduits jusqu’à la cité de pierres de ces Mayas pour y être sacrifiés.

Mon Maya, mon ami


Le cinéaste dont on connaît l’engagement religieux, semble faire d’une pierre plusieurs coups en jouant dans cette apocalypse maya - causée par une raison qui demeure encore assez mystérieuse aujourd’hui : révoltes, crise écologique, épuisement des ressources ? - avec l’idée de la fin de notre propre monde mais aussi en mettant en scène l’écologisme inquiet devenu depuis peu le credo de sociétés occidentales en mal de repères. Et voici, dans une nature sauvage idéalisée à outrance, Patte-de-Jaguar qui se transforme en apologue des premières origines loin des enfers climatisés rurbains que la cité maya semble condenser de façon assez curieuse au regard des récits de voyage dont on dispose à cet égard.

Comme la volonté de sonder les sociétés préhispaniques n’a pas toujours procuré au cinéma ses plus grands chefs-d’œuvre, Mel Gibson ne risquait-il pas toutefois, en s’emparant de ce thème, de nous livrer un avatar du 1492 de Ridley Scott truffé de contresens historiques ? Sans doute l’habileté du réalisateur lui permet-elle d’éviter d’emblée l’accusation d’ethnocentrisme occidental, à partir du moment où les acteurs s’expriment en yucatèque. Sans verser pour autant dans l’archéologie d’un savoir anthropologique il y a là du moins une inscription louable dans le symbolique. Reste que les Amérindiens qui n’étaient certes pas des saints avant l’heure sont présentés pour l’essentiel ici sous un angle des plus binaires ; soit de bons sauvages qui roulent des yeux, soit des monstres assoiffés de sang. La marge de manœuvre est assez faible entre les deux postures... à moins de voir dans l’œuvre une méditation plus générale sur le peuple maya qui souffre (ses villageois, ses soldats, ses enfants, ses travailleurs).
Cette civilisation maya réduite dans Apocalypto à une cité en proie au déclin et à un peuple forestier ne fait donc qu’illustrer le vieux précepte selon lequel l’histoire humaine n’est qu’un bain de sang. Dont acte et tant pis pour "les Grecs du Nouveau Monde" !

L’Autre, un miroir impossible

Mais le film pèche aussi par ce qui l’élève : plutôt que de nous présenter les prototypes mêmes du bon sauvage, Gibson choisit d’exploiter ad nauseam leur intolérable violence fratricide. Ainsi l’on peut bien interpréter les interrelations entre les protagonistes comme un hymne à une prise de conscience d’une altérité encore mal pensée : en substance, les gentils Mayas qui sont méchants avec le tapir qu’ils chassent et tuent dans la première séquence du film vont devenir la proie de vrais méchants Mayas qui vont les sacrifier avant que ces derniers eux-mêmes ne deviennent la cible des conquistadores qu’on voit débarquer dans les dernières images fort anachroniques. Moralité : nul ne saurait jamais reconnaître à temps la nature de l’alter ego qui apparaît, ce qui fait qu’en tout homme sommeillerait un tapir injustement traqué qui s’ignore ! Preuve en est qu’un des poursuivants de Patte-de-Jaguar succombera au même piège ayant servi à triompher de l’animal innocent dans la scène d’ouverture.

Mais l’on peut aussi comprendre cette violence ruisselante, à l’instar de La Passion du Christ et de Braveheart - contraction filmique entre les premiers hommes de l’état de nature (fictif) de type hobbesien dans le Léviathan et les Tahitiens du Diderot du Supplément au voyage de Bougainville - comme une justification de la future conquête par les hommes blancs de populations d’Indiens polythéistes ne sachant plus comment s’attirer les grâces de dieux ayant déserté les pyramides. N’est-ce pas le sens de la formule préliminaire de Will Durant (Une grande civilisation n’est conquise de l’extérieur que si elle s’est détruite de l’intérieur dans son Histoire de la civilisation), auquel cas Mel Gibson proposerait là une lecture assez simpliste et unilatérale pour comprendre la chute des Mayas et la victoire des Espagnols ?
Autant dire que les conquérants ne sont pas responsables (ils n’en sont que l’occasion) du génocide unique conséquence d’une décomposition interne des sociétés précolombiennes. Tout le problème historique de la thèse gibsonienne est là d’ailleurs car, pour informé que l’on soit, rien - sauf une illusion rétrospective - n’indique que la civilisation maya était en pleine décadence quand les Espagnols débarquèrent. L’effondrement de n’importe quelle civilisation peut s’expliquer à chaque fois par ce fallacieux prétexte !

 La version de Gibson expliquant que les gigantesques empires d’Amérique ont été mis à bas aux XVe et XVIe siècles de notre ère par quelques centaines de soldats espagnols parce que le géant maya était malade de sa violence et de son cannibalisme consacrés à d’inquiétantes idoles, est au moins polémique.

 

Le Jaguar était un bouc
S
i la richesse d’une œuvre se reconnaît à la multiplicité des exégèses qu’elle est à même de susciter, soyons rassurés sur ce point : Apocalypto interroge sur la légitimité comme sur la condamnation de toute violence supposée fondatrice au service des civilisations. Dans cette perspective, l’on pourrait aussi bien interroger le nomadisme eschatologique final de Patte-de-Jaguar aux confins de la Nature, "dans la forêt", à l’aune des thèses de René Girard et de Derrida sur la nécessité du bouc émissaire pour consolider le fait social : n’est-ce pas le propre du pharmakon que d’intuitionner combien une civilisation plus développée entraîne une cruauté plus grande ?
En écho à cela on retrouve dans le film cette autre abyssale et lancinante question : Qu’est-ce qui élève ou détruit une civilisation ? Pourquoi, civilisés ou non, les hommes ne cessent-ils jamais de se haïr ?
Toujours est-il, et il sera difficile de le lui contester, que Mel Gibson marque les images d’Apocalypto d’une puissance visuelle quasi hallucinatoire.

Apocalypto
Réalisateur :

Mel Gibson
Avec :
Rudy Youngblood, Raoul Trujillo, Gerardo Taracena, Dalia Hernandez
Durée :
2H18
DVD format PAL, Studio TF1 Vidéo, 6 septembre 2007 - 17,99 €.

par frederic grolleau publié dans : critik DVD
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