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Mardi 25 juillet 2006

Un thriller du septième art indispensable à tous les amateurs de l’érotisation de la salle obscure chantée jadis par Roland Barthes

 

« Plus le mal est fort, plus le film est fort » (Alfred Hitchcock)

 

Sur le papier, La conspiration des ténèbres ("Flicker" en V.O) ressemble à un énième thriller supplémentaire à promener partout avec soi l’été venu. Mais il y plus, beaucoup plus dans cet imposant ouvrage de Theodore Roszak, sérieux professeur d’histoire et d’écopsychologie à l’université de Berkeley (Californie) et écrivain connu pour son roman S-F Puces tout comme son essai sociologique Vers une contre-culture, qui fit grand bruit en 1970.
C’est ici la fascination d’un jeune homme pour le septième art qui se trouve au centre d’une histoire géniale, machiavélique et absolument maîtrisée de bout en bout (vingt ans de travail pour en accoucher tout de même !) où se téléscopent cinéma, mystère et littérature.

 

Passionné d’image et voulant faire un thèse universitaire dans ce domaine, Jonathan Gates hante les salles obscures de Los Angeles, notamment le crasseux Classic, où il découvre l’amour des vieux films et des femmes (en la personne de celle qui deviendra une célèbre critique US, Clarissa Swann). Il s’intéresse rapidement au cas d’un metteur en scène maudit, Max Castle (venu d’Allemagne en 1925 pour conquérir Hollywood et disparu en 1941), avant de partir à la recherche d’un film mythique réalisé par ce dernier : la première adaptation, mystérieusement évanouie, de Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad (l’oeuvre qui inspirera à Coppola le fameux Apocalypse Now).
L’enquête qui commence alors en 1961 (qui l’occupera pendant une grande partie de sa vie ) va emmener le jeune homme à la rencontre des plus grands monstres du cinéma - Orson Welles entre autres - et à s’interroger, par delà les arcanes du milieu de la réalisation/production cinématographique, sur le secret que peut receler la pellicule. Un secret qui a partie liée avec les croyances de la secte des cathares depuis la nuit des temps et qui pourrait bien conduire tout droit l’imprudent qui s’y risque à ouvrir des ténèbres tapies dans le coeur et l’esprit des hommes...

 

Comment en effet Castle, connu pour n’avoir réalisé dans toute sa carrière que des films de série B ou Z (vampires, revenants et sexe pour l’essentiel) a-t-il pu alors influencer à ce point Welles ou John Huston ? Quel sens, surtout, confère-t-il à ce scintillement de la lumière (« flicker ») sur l’écran entouré de pénombre pour que son enseignement et sa pratique d’effets très spéciaux à consonance subliminale lui aient valu la disgrâce américaine et la répudiation des mystérieux Orphelins de la Tempête, organisation caritative internationale qui semble avoir pesé sur sa destinée plus qu’on ne pense ?
Fasciné par la force des images des films d’épouvante du réalisateur dont le credo tient dans cette formule : « Tout l’art réside justement dans le fait de cacher. On travaille toujours sous la surface. C’est la seule façon de pénétrer les esprits. Quand ils ne vous voient pas venir. », le narrateur traverse bientôt à ses risques et périls l’envers du décor tandis que Roszak nous achève par son érudition (en particulier en ce qui concerne le cinéma d’avant-guerre) et la chute parfaite de son roman.
Nous n’avons d’ailleurs pas été les seuls à être convaincus par la qualité de cette réflexion en abyme sur l’image puisque La conspiration des ténèbres sera prochainement adaptée à l’écran par le cinéaste de Pi et Requiem for a dream, Darren Aronofsky et le scénariste Jim Uhls (Fight Club).

 

Des Etats-Unis à l’Europe, au fil des siècles, des dualistes, manichéeens aux templiers et autres cathares, voici une fresque sur le cinéma de l’Âge d’or hollywoodien, enrichie d’une machination pluriséculaire ourdie par une minorité religieuse, qui se révèle un thriller du septième art indispensable à tous les amateurs de l’érotisation de la salle obscure chantée jadis par Roland Barthes.

frederic grolleau

Théodore Roszak, La conspiration des ténèbres (trad. Edith Ochs), Le Livre de Poche, 2006, 829 p. - 8,00 €. 1ère édition : Le Cherche-Midi, 2004, 765 p.- 23,00 €.

copyrights : www.lelitteraire.com & www.fredericgrolleau.com

par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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Mardi 25 juillet 2006

Un petit bijou qui transpose avec talent les méandres de l’ONU dans la SF

 

 Imperfection humaine
versus austérité E.T

 

XXIIIe siècle. Caleb Swany et Mézoké, deux jeunes recrues de l’Office Diplomatique Intermondial - les premiers de leur espèce : un humain (ô exploit quand on sait que les humains sont considérés comme un peuple sous-développé, voire assisté, par les autres populations de la galaxie) et un alien Sandjarr -, sont envoyés sur la planète Senestam où un groupe d’humains connaît des relations fort conflictuelles avec les extraterrestres Jävlodes, qui leur reprochent d’exploiter illégalement une mine leur appartenant.
Nœud gordien récurrent, les "cicatrices" (le drame familial et fondateur des premières pages de l’album) sont bien ce qui sépare en les reliant des sociétés interplanétaires qui se réfléchissent à merveille dans le couple de héros plutôt en froid (imperfection humaine versus austérité E.T)

 

Sur fond de frictions politiques entre isolationnistes intégristes, intégrationnistes respecteux et terroristes omnipotents, la menace de chaos civilisationnel semble aussi proche qu’inévitable. Les deux diplomates-enquêteurs parviendront-ils donc à l’enrayer ?
Le scénario a l’air d’une simplicité élémentaire mais il constitue en fait la véritable mine d’or de ce récit. Tout d’abord parce que l’histoire repose sur le contexte cosmo-politique d’une confédération interplanétaire où de grandes évolutions technologiques ont été accomplies grâce aux contacts noués avec les extraterrestres. C’est du passé de cette association quasi contre-nature que découlent les problèmes d’une désormais nouvelle ère historique que doit régler au quotidien l’ODI par le truchement d’un binôme atypique représentant les 781 peuples extraterrestres de la confédération galactique...

 

 


D’autre part parce qu’au cœur du cylcone se trouve le bon vieux fond humain trop humain : soif du pouvoir, haine, peur de l’autre, conflits d’intérêt, guerres tandis que les E.T ne menacent personne mais semblent vouloir vivre en toute tranquilité, ne se souciant guère de la Terre, planète anecdotique parmi pléthore d’autres. 
À cette première blessure narcissique s’ajoute une autre puisque Runberg insiste sur des différences ethnologiques fondamentales entre les espèces qui tiennent moins des discriminations physiques que d’une essence hétérogène. En témoigne l’un des deux héros, Mézoké étant comme tous les Sandjarrs un êtres difficile à identifier sexuellement : ils ont une apparence féminine identique mais certains sont des hommes !

 

 

D’emblée la confrontation entre les diverses espèces est stimulante et la très grande richesse, visuelle et scénaristique, du contexte proposé donne à penser qu’on est là face à une grande série de bande dessinée - un propos néanmoins à témpérer puisqu’il est annoncé chez Dupuis qu’il s’agit là d’une série de diptyques. Un rythme éditorial intéressant à suivre...
On peut bien objecter que tous les extraterrestres, ayant une forme distinctement humaine (avec jambes et bras symétriques), ne sont différenciables que par la tête et les mains, ce qui paraît réducteur. Que dans une telle saga enfermée dans 48 pages étroites, le scénariste semble s’inspirer, au choix, d’Asimov (quelles belles Fondations qu’icelles !), de George Lucas, Billal (notamment l’impression de "rétro-futur" de la trilogie Nikopol), Sillage, Le Cinquième élément, Valérian, Blade Runner, Alien, Spider-Man, Men in Black ou Matrix - sans oublier bien entendu le Vagabond des Limbes pour la composition du couple improbable - il n’empêche : le traitement graphique semi-réaliste de l’ancien desinateur publicitaire Serge Pellé est percutant et très efficace (que de détails dans le dessin et les décors !). Parfaitement au service en ce sens des astucieuses découpes du scénario.

 

 

On a là un tandem de choc comme le signalent les inventifs nombreux bandeaux des pages 32-33, occupant toute la largeur des pages sur 3,5 cm à chaque fois et qui présentent en toute beauté l’histoire du conflit entre les parias humains de Senestam et les Jävlodes. Curieusement, la qualité des textures, entre poisse et pluie, dans cet univers high tech donne l’impression que l’illustrateur a travaillé à l’ancienne avec crayons, fusains et aquarelles - où dominent à titre de teintes référentielles le gris, l’ocre et le marron - et non à coup de palette graphique et autres gadgets de PAO (preuve que les couleurs directes peuvent parfois êtres enrichies sans faille par des retouches informatiques). Le mélange de feutres à alcool et de gouache acrylique, avec des retouches informatiques sur certaines pages, accouche en tout cas d’effets de matière dans les couleurs somptueux en tous points !
L
oin d’une BD stéréotypée à l’espace d’expression riquiqui et proche d’une mirifique dimension Star Wars, on s’installe avec Pellé signant là son premier album, mazette !, devant un écran plasma où défilent des strips à l’esthétique impeccable  : quel PLAISIR !

 

Un plaisir soulignant dans cette fresque intersidérale la tolérance et le dialogue comme clefs des disparités, justement quand l’altérité prend le pas sur les effets spéciaux. Et si la paix de demain se trouvait dans la paradoxale mixité des antagonismes ?
Ne serait-ce que pour ces quelques raisons, ce tome 1 d’Orbital, petit bijou qui transpose avec talent, pédagogie et intensité les méandres de l’ONU dans la SF, mérite bien d’être le coup de cœur du Littéraire pour l’été 2006 !

frederic grolleau

Sylvain Runberg (scénario), Serge Pellé (dessin), Orbital - Tome 1 : "Cicatrices", Dupuis, coll. "Repérage", 2006, 48 p. - 13,00 €.

copyrights : www.lelitteraire.com & www.fredericgrolleau.com

par frederic grolleau publié dans : critik BD
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