Recherche

Dimanche 16 mars 2008

Article publié sur le blog des livres de La Recherche, février 2008.

Pendus au passé ?

Les théories des cordes permettent à la physique de changer de paradigme, en reposant, dans un espace-temps à dix dimensions, sur des entités élémentaires qui ne seraient plus des particules ponctuelles mais des cordes minuscules, formant des boucles d'une taille finie, de l'ordre de la longueur de Planck et vibrant comme des cordes de violon. 
A partir du principe que les plus petites particules de matière, et notamment de lumière, ont cette forme de cordes dotées d’un grand nombre de dimensions - des cordes qui pourraient être « ouvertes » - le romancier Somoza imagine des personnages qui, sur une île de l’Océan Indien, parviennent en 2006 à obtenir des images fragmentaires du passé (la période jurassique ou Jérusalem peu avant la crucifixion de Jésus...). Un groupe de chercheurs qui quelques années plus tard se trouve décimé par un mystérieux assassin, prix à payer pour avoir osé, crime de lèse-divinité, visionner en direct le passé. S'il est en effet impossible de voyager dans le passé (on ne peut pas revenir en arrière dans le temps), on peut filmer et observer ce passé, même le plus lointain, en pliant ces fameuses « les cordes du temps ».
La physique théorique moderne censée concilier les théories d’Einstein (la relativité générale) et celles de la mécanique quantique (physique à une très petite échelle) sert alors de toile de fond à une interrogation de fait plus métaphysique qu'épistémologique : quel sens conférer aux croyances, mythes et connaissances scientifiques une fois ceux-ci confrontés non pas à la mémoire et à la transmission, mais à la réalité crue et nue ? Enchevêtrement maîtrisé de thriller, de science-fiction et de physique théorique, le romancier joue sur le supense et l'horreur afin de montrer que (re)lire l'histoire de la planète en direct ne peut, pour l'esprit humain, qu'entraîner de lourdes conséquences psychologiques.

frederic grolleau

José Somoza, La Théorie des cordes, Actes Sud 2007, 515 p.

publié dans : critik ROMANS
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Dimanche 16 mars 2008
 
 

Débat dans Philosophie Magazine n° 10, mai 2007, au sujet des attentes des correcteurs du bac en philosophie (version originaire, raccourcie par la suite)

La pensée à l’épreuve

Aïda N’Diaye est agrégée de philosophie. Elle enseigne au lycée …., à Orléans.
Frédéric Grolleau, professeur de philosophie au Lycée Militaire de Saint-Cyr, à Saint Cyr l'Ecole, dans les Yvelines, est directeur du site « lelitteraire.com ».

Aïda N’Diaye : Une bonne copie de philosophie, c’est avant tout une copie qui traite le sujet, qui pose clairement une problématique et qui est construite, c’est-à-dire qui comporte des transitions et qui « argumente », qui justifie ses idées, ce que beaucoup d’élèves ne font pas l’effort de faire. La plupart sont tentés d’égrener simplement les exemples, sans justifier le propos qu’ils veulent mettre en avant. Ensuite, c’est une copie informée, autrement dit, qui convoque des références, de façon explicite ou non, à des auteurs ou en tout cas qui montre que quelques contenus du cours ont été engrangés pendant l’année. Et puis enfin, c’est une copie sans trop de fautes d’orthographe et de grammaire.

Frédéric Grolleau : Le candidat doit montrer au correcteur qu’il a affronté un problème. Malheureusement, la majorité des élèves partent du principe que puisqu’il y a déjà une question, celle de la formulation même du sujet, celle-ci formerait déjà problème sans qu’il y ait besoin de l’interroger. Ce que j’attends d’une copie, c’est qu’elle me montre l’effort qui a été fait pour reconnaître le problème posé dans cette question et l’affronter. Or affronter un problème, cela ne signifie pas répondre par oui ou par non à la question formulée par le sujet : cela veut dire construire un discours ordonné, utilisant des transitions entre les différents arguments avancés pour analyser et interroger le sujet.

Aïda N’Diaye : Les élèves ne doivent pas se dire qu’ils ont, le jour de l’épreuve, à penser par eux-mêmes si par « penser par soi-même » ils croient qu’ils n’ont pas à réviser leur cours. Le problème principal des copies de baccalauréat, c’est que la plupart semblent vierges de tout enseignement philosophique, comme si elles étaient écrites par des élèves de Première qui n’auraient pas encore suivi de cours de philosophie. L’enseignant de philosophie dispense à ses élèves, pendant un an, un enseignement riche en contenus, en références, en notions, en méthode de questionnement. C’est là l’esprit de la discipline philosophique. Et penser par soi-même, ce mot d’ordre de la philosophie des Lumières, ne veut absolument pas dire qu’il faille penser tout seul. Les élèves qui font cela se trompent.

Frédéric Grolleau : Les élèves ont en effet tendance à oublier que penser par soi-même, ce n’est pas être dans un discours d’opinion où l’on égrène ses préjugés et ses convictions personnelles avec du « moi, je pense que » à toutes les phrases. Cela suppose au contraire de montrer que les références que l’on convoque, on les assume, on les maîtrise. Penser par soi-même, c’est se faire le propre législateur de son discours et non énoncer des bêtises plus grosses que soi sans aucune référence à un auteur philosophique. Le problème, c’est que les élèves n’arrivent pas à comprendre comment ils peuvent exprimer leur pensée propre tout en se pliant à des références qui feraient autorité. Ils n’arrivent pas à penser le rapport que doit avoir leur pensée à l’histoire de la philosophie.

Aïda N’Diaye : Oui, tout le problème est là : les élèves ne trouvent pas le juste milieu entre ne pas du tout utiliser leur cours et le réciter religieusement en juxtaposant leur laïus sur Platon, Descartes et Kant sans mettre la pensée de ces auteurs en perspective avec le problème précis qui leur est posé ce jour-là. Ils ne voient pas comment intégrer les réflexions extérieures, celles des philosophes, à leur réflexion propre et personnelle. Et l’autre écueil à éviter dans les copies, c’est celui qui consiste à tirer tous ses exemples de son expérience personnelle. Cela n’est évidemment pas rédhibitoire a priori, mais c’est à déconseiller sérieusement, car la plupart du temps, quand les élèves parlent de leur expérience personnelle, ils ne font que « raconter leur vie », si je puis dire, sans utiliser l’exemple de façon pertinente.

Frédéric Grolleau : Oui, il faudrait presque dire que l’exemple ne peut en réalité jamais être personnel en philosophie. Plus il est personnel, plus il y a de risque qu’on ait affaire à une subjectivité égocentrée et que l’on perde de vue la dimension universelle du sujet. La philosophie n’est pas un exercice de narcissisme. Il ne s’agit pas de produire un discours qui porte sur le vécu personnel. Le correcteur de l’épreuve de philosophie attend d’une copie qu’un sujet s’y exprime et non qu’une subjectivité s’y épanche. Si un élève est capable de puiser dans ce qu’il a vécu pour s’élever progressivement vers des considérations universelles, alors la copie sera des plus intéressantes. Reste que cela est non seulement rare, mais difficile. Et vu l'âge des élèves, on ne peut pas le leur reprocher. Il vaut donc mieux clairement dire aux candidats de ne pas tenter de tirer leurs exemples d’une expérience personnelle. Il est bien plus efficace de puiser ses exemples dans la littérature ou l’histoire. C’est d’ailleurs ce que disent les textes officiels : l’enseignement de la philosophie mobilise et s’appuie sur la formation antérieure, sur la culture des autres disciplines acquises dans les années antérieures (Lettres, histoire, culture scientifique et artistique, etc.). Notre discipline a pour finalité, et je cite les textes officiels, de « former des esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience critique du monde contemporain ». Voilà qu’elle est l’exigence philosophique que l’épreuve du bac est censée venir sanctionner.

Aïda N’Diaye : Mais on voit bien combien cette exigence est quasi impossible à tenir quand on a une seule année pour initier des élèves à peine sortis de l’adolescence à un enseignement et à un exercice aussi exigeants et foncièrement difficiles. Je crois qu’il serait plus raisonnable de supprimer l’épreuve écrite de philosophie pour les séries techniques du baccalauréat et en faire une épreuve orale, comme leur épreuve d’histoire. Quant aux séries générales, la solution passe, selon moi, par un dédoublement sur deux ans de l’enseignement de la philosophie. Commençons dès la Première avec un apprentissage de la méthode argumentative de la dissertation. Ensuite, en classe de Terminale, on pourra enseigner les contenus (notions, auteurs, etc.). Il faut être réaliste, il est impossible, en une seule année scolaire, de faire sérieusement cours à la fois sur la méthodologie à mettre en œuvre en philosophie et sur le programme.

Frédéric Grolleau : Je ne suis pas tout à fait d’accord sur le premier point. Que l’exercice de la dissertation philosophique soit exigeant et difficile, c’est vrai. Mais je ne crois pas qu’il faille pour autant enlever aux élèves la possibilité de s’y livrer, y compris les élèves en difficulté. Car ce que l’on peut observer, c’est que la plupart des élèves, notamment ceux qui ont quelques difficultés dans la maîtrise de la langue française, peuvent parfaitement conceptualiser. Certes, le programme est difficile, les notions complexes, mais c’est parce que le monde lui-même l’est. La philosophie en est le miroir. C’est aussi à chacun dans sa classe de montrer l’intérêt de cette discipline. La philosophie est la seule discipline qui conserve l’exercice de la dissertation à part entière et je crois qu’il faut garder cette spécificité quasi française. La dissertation est le dernier endroit où l’on apprend à penser, à dialectiser, à argumenter. Préservons cela, c’est le dernier rempart avant une société de l’oralité et de l’opinion. Il ne faut pas abandonner la dissertation mais bien, comme vous le proposez, l’instituer plus tôt dans le parcours scolaire des élèves, en la rétablissant, par exemple, dans les autres disciplines comme le français et l’histoire, comme c’était le cas avant. Il faut réhabituer nos élèves à argumenter, débattre et justifier leurs idées.
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