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Vendredi 22 février 2008
La vérité se trouve-t-elle sous les jupons des femmes ?

 

De l’art de catiner

 

Ce roman - premier volet d’une trilogie qui s’est fort bien vendue en Allemagne - porte un titre assez explicite pour qu’il ne soit point besoin de barguigner : Iny Lorentz plonge son lectorat dans les tensions féodales de l’empire germanique du XVe siècle en suivant le parcours, tragique et emblématique, de la jeune et belle Marie.
Cette fille de bonne famille de Constance voit en effet sa vertu comme sa vie brisées en 1410 par l’infâme Splendidus Ruppertus, avocat crapuleux attiré davantage par sa dot que par ses formes et ourdissant un terrible complot afin de transforrmer Marie - sur le point de devenir sa promise - en une vile catin tout juste bonne à vendre ses charmes pour survivre. Mais une catin qui, tout en se prostituant au quotidien, a de la suite dans les idées et ne vise désorrmais qu’à se venger de celui qui l’a fait bannir de la cité avec la tunique d’infamie sur les épaules...

 

Si les cinquante premières pages, trop conformes aux codes génériques du "roman historique" pour être attachantes, ne sont guère convaincantes (l’on passera sous silence la séquence du viol de la blanche et frêle héroïne par trois brutes - "épaisses" évidemment), en revanche il faut reconnaître qu’Iny Lorentz présente une vision bien documentée d’une Allemagne en proie aux dissensions tant politiques que religieuses (avec la Réforme qui se profile en toile de fond) et qu’elle fait honorablement état des divers schismes de l’époque. Il n’est pas inintéressant alors que ce soit depuis le point de vue de petites gens (les femmes de petite vertu) que s’établisse la critique en règle des seigneurs, prélats, mercenaires et autres bourgeois qui rêvent tous à leur façon de manger une part du gâteau séculier - tout en étant identiquement menés par le bout du nez... et d’un autre appendice qu’il n’est pas difficile d’identifier.

Bref, si on laisse de côté le refrain, tenace aux oreilles, d’une chanson de Mylène Farmer qui assimile volontiers le libertinage et le statut de catin, voici un épais roman/une fresque historique qui se laisse parcourir et invite à penser, au-delà des apparences, que les femmes dites vénales le sont parfois malgré elles, ce qui ne les empêche pas de manifester un mental à toute épreuve. Peut-être Nieztsche l’anticipait-il déjà, lui qui n’hésitait pas à poser, un rien polémiste, que la vérité se trouve souvent sous les jupons des femmes ? 

frederic grolleau

 

Lire un extrait

Iny Lorentz, La Catin (traduit par Frédéric Weinmann), Presses de la Renaissance, janvier 2008, 504 p. - 21,00 €.

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Vendredi 22 février 2008

Voyage dévastateur au pays des livres dans une Angleterre alternative.

Avant-goût :
Cette semaine, on a une promotion sur les chagrins d’amour : pour un acheté, vous avez un frère cadet toxicomane sans supplément.

Disons les choses sans ambages : parachuté dans ce puits ffordien qui n’est pas sans fond j’ai éprouvé un pur moment de plaisir littéraire, empporté par la strucutre réticulaire assumée de l’histoire se déroulant dans une Angleterre alternative. Certes le lecteur qui découvre en béotien l’univers de l’héroïne Thursday Next est quelque peu embarrassé par le renvoi, via force sigles et autres mentions de l’ordre du hiéroglyphe et de l’arcane sémantique à ses yeux de béjaune, au premier roman de l’auteur, L’Affaire Jane Eyre, mais cette position relativement inconfortable fait paradoxalement partie intégrante du plaisir ressenti.
Lire ce troisème opus de la série concoctée par Fforde revient à participer à une soirée où, ne connaissant personne, vous ne doutez point de lier connaissance au cours du repas - les commensaux ne manquent pas à l’entour - mais n’en êtes pas assuré non plus !

Pour le lecteur curieux mais prudent nonobstant, qui voudrait savoir où il risque de poser les pieds (enfin, les yeux), je tente une synthèse : après avoir sauvé l’univers de la dévastation dans Délivrez-Moi, Thursday Next qui attend un enfant et cherche à échapper aux OpsSpecs et aux employés de la firme Goliath (ne me demandez pas qui sont-ce ni pourquoi) trouve refuge dans le monde des livres - entendez un monde où les livres ont une vie propre. Apprentie à la Jurifiction - la police des livres, composée de personnes du monde Extérieur et de personnages fictifs - Thursday est chapeautée par la redoutable Miss Havisham (personnage des Grandes Espérances). Elle vit désormais dans Les hauts de Caversham, un roman policier basique et si mauvais qu’il semble, et sa trame narrative convenue et tous les personnage qui le peuplent, promis à une destruction prochaine, n’atteignant jamais le sacre d’une édition dans le monde réel, toutes les lettres qui le composent retournant alors au magma originaire qu’est la mer de texte... 
Reposant sur une enquête toute policière, avec complot et cadavres à la clef, menée par Thursday sur un nouveau procédé de conception des intrigues littéraires, UltraWordTM, qui révolutionne le monde des livres, Le Puits des Histoires Perdues plonge le lecteur dans la vie interne et tourmentée du monde des livres, dans une sorte de décomposition - tant structurale que matérialiste - du processus de création littéraire. Le tout saupoudré d’apparitions de personnages du panthéon littéraire tels que Humpty Dumpty, Ma mère l’oie, les trois sorcières de McBeth, Le chat de Cheshire, le Minotaure, Falstaff de Shakespeare, Godot (éternellement en retard à la réunion de la Jurifiction)... sans compter tous les personnages de comptines engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées...

D’où de véritables trouvailles avec l’invention d’un personnage (passant d’abord par la forme Générique), le mode de Communication des Notes en Bas de Pages par lequel les protagonistes parasitent les récits, le marchandage d’intrigues et de figures secondaires pour étoffer les romans, le rôle des grammasites, ces formes de vie parasitaires vivant à l’intérieur des livres qui se repaissent de grammaire, celui des vyrus ortografiques ( !) ou encore la modification sous les yeux du lecteur devenu voyant/voyeur d’une prose initiale (en gras dans le roman de Fforde) grâce à miss Thursday afin de doper le récit.
Jasper Fforde, qui a trouvé là un incontestable filon créatif, revisite ainsi de grands classiques - et les œuvres de ses coreligioniaires - pour montrer ce qu’il advient, par exemple, quand l’intrigue résiste aux changements que l’auteur veut y apporter ou quand la disparition d’un pan de texte entier suppose alors une intervention urgente pour réparer le dommage. Relevé par le délire typographique, ceci compense un rythme parfois bancal et systématique, de même que la persécution de (la mémoire de) Thursday par une certaine Aornis qui semble ne jouer qu’un rôle superficiel dans le texte, déjà assez surchargé graphiquement par les mises en abyme dont se joue le romancier.

Je conseillerai donc aux amateurs, pour plus d’intelligibilité, de lire dans l’ordre de parution les opus précédents qui surfent sur cette même veine de polar/science-fiction/exègèse litteraire et de ne pas hésiter, tant qu’à faire, à investir dans la suite déjà disponible chez Fleuve Noir de ce Puits... - à savoir Sauvez Hamlet !
Ici, on en redemande sans sourciller. 

frederic grolleau

Télécharger le premier chapitre du livre sur le site de l’éditeur 10/18

Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues (traduction Roxane Azimi), 10/18, novembre 2007, 445 p. - 8,50 €.
Première publication : Fleuve Noir, septembre 2006, 463 p. - 22,00 €.

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