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Vendredi 22 février 2008
Mazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature !

Dans les confins tant brumeux que vineux d’un Brest d’un autre âge erre Abel, amoureux éperdu d’un Julie jolie garce qui le mène par le bout du nez (et d’un appendice adventice que la politesse nous empêche de nommer céans). Défile alors une galerie de personnages hauts en couleurs, les frères Bouillon en tête, qui vont emmener Abel dans une sarabande festive-agressive jusqu’au bout de ses illusions et de ses rêves autodestructeurs - incomparable preuve s’il en est que l’amour est toujours une haine inversée.
Sur la base d’un tel scénario, où sont mis en avant des gens vraiment humains qui bousculent avec allégresse toutes les strates sociales et toutes les postures intellectuelles, tout en se jouant des références bibliques et des affres de l’adoption, on se dit que Frédéric Mazé, jeune auteur assez peu connu dont c’est ici le premier roman, publié de surcroît par une maison qui n’est pas un mastodonte parisien, ne va guère attirer notre attention et qu’on va lâcher ce Ver est dans le fruit au bout de dix pages. Terrible erreur car c’est compter sans ce qu’il faut qualifier de style à part entière, soit cette indéfinissable patte par laquelle un écrivain façonne un univers qui certes n’appartient qu’à lui mais qu’il sait rende palpable à tous. Et donc universel de fait.

Et nous voilà accrochés comme cet Abel qui, capable il est vrai d’appeler son poisson rouge Staline, peu à peu se transforme en un Caïn prenant en grippe son amour d’avant, premier pas d’une sorte de Guerre des Roses bercée par l’iode et les odeurs du port de Brest.
Une chose est sûre, parmi tous les livres convenus déjà bradés sur les étals depuis cette rentrée 2007, Le ver est dans le fruit mérite l’attention car certains ne manqueront pas d’y voir le chant du poisson d’un nouvel auteur qui devrait faire parler de lui dans l’avenir. En effet si le ver est dans le fruit comme le remarquait poétiquement Nerval, Mazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature afin d’attester qu’elle n’est pas encore complétement pourrie. Une prouesse d’autant plus méritoire et à soutenir que l’auteur a choisi une structure éditoriale qui ne propose pas ses titres en vente dans le réseau traditionnel des librairies mais sur son site, avec deux formats au choix - volume imprimé, sur papier écologique soulignons-le, ou fichier PDF téléchargeable - et un prix modulé en fonction dudit format.

frederic grolleau

Acheter le livre sur le site de l’éditeur Atelier de presse...

Lire une interview de l’auteur sur le site 1001 livres

Lire un extrait du chapitre 1

Frédéric Mazé, Le ver est dans le fruit (préface de Laurent Hallier), Atelier de Presse, 2007, 205 p. - 17,00 € le volume imprimé, 5,00 € le fichier PDF.

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Mercredi 7 novembre 2007

O Révolutions atteste jusqu’au bout des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde et revisite l’Histoire.

Rentrée 2007

L’Identique n’est pas le Même

 Après l’expérimentation hors normes de La maison des feuilles qui a fait en 2002 tant le bonheur que les choux gras des éditions Denoël, Danielewski revient avec un nouveau roman tout en exubérance qui explose littéralement à la tête du lecteur. L’objet O Révolutions - le qualifier de livre serait le rabaisser au rang d’un vulgaire opus standardisé - multiplie en effet, à l’envi et jusqu’au tournis, notes invasives dans les marges, caractères de formats différents, textes tête-bêche et lettres de couleur, faisant éclater la mise en page de la typographie classique.

 Le contenant visuel et formel l’emporte donc d’emblée sur le contenu, le fond substantiel. Pour autant, est-ce nécessairement un bien ? demanderez-vous ; n’y a t-il pas là promesse d’un artifice/simulacre sur le modèle de l’arbre cachant la forêt ? Ce serait encore aller vite en besogne dans la mesure où ce long poème en prose qu’est O révolutions nous présente, au travers d’une dérive automobile semi-réaliste dans une Amérique de carton-pâte (laquelle ne déplairait pas à un Baudrillard) et d’un siècle séparant l’abolition de l’esclavage de l’assassinat de Kennedy, un périple de deux adolescents fougueux comme fugueurs, Sam et Hailey, escortés de tout un cortège d’animaux et de plantes dans une Nature personnage à part entière de cette épopée, qui ne manque pas de panache.

Ce road-movie/trip livresque qui repense le mythe antique de l’amour éternel et moque les codes narratifs en les dynamitant de l’intérieur propose au passage, ce n’est pas le moindre de ses mérites, une méditation plus soutenue qu’il y paraît sur le cercle. Entre le tour complet sur soi-même qu’implique toute révolution et les 360 degrés renvoyant à la figure du O, le lecteur saisit combien ses repères usuels vont être mis en danger dans cette mise en page systèmatiquement inversée (le premier cercle) au gré des 360 pages (chacune composées de quatre blocs de texte de 90 mots, dont la police va en diminuant !), le tout strié de sortes de dépêches journalistiques qui offrent un relatif cadre chronologique à la saga des deux amis. La forme circulaire du roman confine de facto à un point de fuite quasi physique, comme si l’histoire se développait dans un cadre non seulement temporel mais aussi spatial la menant vers une chute inéluctable (il n’est pas dit que l’amour nous sauve tous des vicissitudes de notre époque).

Indépendamment de la trame du récit, on pourrait souligner alors combien la structure imposée au cadre empêche paradoxalement le texte de se libérer de ses propres modes énonciatifs. Ce qui fait, de ce point de vue, que l’expérimentation initiale tourne court, hormis pour le traducteur Claro* qui signe là un véritable exploit tant les délires verbaux, les emprunts argotiques, les néologismes, les syntagmes intraduisibles et les mots-valises abondent, l’on s’en doute, dans le texte originaire de ce qui est à part égale roman et objet.
Ceux qui s’engagent dans ce voyage infernal à travers les USA doivent s’attendre à un matériau littéraire où le moyen l’emporte sans cesse sur la fin, l’accent étant porté, comme c’est le cas de tout bon road movie à l’écran (on pense à Sailor et Lulla ou à Thelma et Louise, le genre cinématographique supposant souvent un couple qui chemine), davantage sur les conditions du voyage que sur sa destination. Encore est-on emporté vers ce lieu de nulle part par une syntaxe aussi hallucinante que jubilatoire, ce qui n’est pas rien.

Le fou furieux Mark Z. Danielewski, qui n’est ni un enfant de la beat generation ni un écrivain "de la route", réussit ainsi son pari de mettre en scène un nouveau chef-d’œuvre graphique qui n’est pas sans loucher du côté du blason médiéval avec un texte aligné en quatre quarts, dont la moitié de la page imprimée à l’envers. Certains cependant seront peut-être lassés par la systématicité des nombreuses polices, des diverses couleurs et des majuscules qui sont légion. Sans parler ici du fait, on a gardé le meilleur pour la fin, que l’éditeur conseille de lire huit pages de chaque récit, d’un côté l’autre du livre, étant entendu qu’ils sont imbriqués l’un dans l’autre. Il est vrai que parfois trop de symétrie tue la symétrie et que ce roman qui se peut lire par les deux bouts (en tournant le livre à 360° !), afin de passer d’un narrateur à l’autre, est fort répétitif.
Mais c’est là que se trouve justement tout l’interêt de la démarche, qui fait penser à l’apologie de la répétiton que clamait le sage Kierkegaard : la reprise du récit en changeant le point de vue (et la sexuation) du locuteur invite à relire, réinterpréter les mêmes événements, lesquels s’ouvrent alors à une autre dimension. Voici l’écart, entre événement brut et réminiscence d’une situation déjà narrée, mais autrement vécue, où s’installe désormais le lecteur qui parvient à dépasser les artifices graphiques d’un texte lancinant.

On est assez loin alors d’une geste de la jeunesse américaine (qui serait le grand livre manquant à la litterature US) ou d’une vague resucée de la quête d’un Romeo et d’une Juliette punk dont ni la pente sexuelle ni le versant trash ne sont novateurs. O révolutions atteste jusqu’au bout, digne héritier de l’Ulysse joycien, des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde - tout en s’écartant résolument de la matière de ce dernier - et revisite l’Histoire. Tout en attirant notre attention sur le fait que la société américaine, n’en déplaise à nos deux chantres jeunistes, malgré son hymneà l’initiative individuelle et à la conquête, n’est guère parvenue qu’à accoucher d’un individualisme mortifère... auquel la Nature elle-même est en train de céder.

frederic grolleau

* Claro a reçu au printemps 2006 le prix Baudelaire de traduction de l’anglais à l’occasion de la sortie de Shalimar le clown de Salman Rushdie (Plon).

Mark Z. Danielewski, O Révolutions (traduit de l’américain par Claro), Denoël coll. "& d’Ailleurs", septembre 2007, 365 p. - 25,00 €.

par frederic grolleau publié dans : critik ROMANS
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