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Critik Philo & Ciné

Mardi 13 décembre 2011 2 13 /12 /Déc /2011 11:18

Mr Laurent

 

Seul au monde

 

Synopsis:

Chuck Noland, ingénieur de la FedEx, société de transport de courrier, est un employé dévoué qui consacre tout son temps à la société qui l'emploie et ne cesse d'innover pour livrer encore plus rapidement les colis urgents. Il décide même de faire l'impasse sur le Réveillon avec sa fiancée, Kelly, pour acheminer à destination un dernier colis.

Il s'envole donc vers une nouvelle destination professionnelle lorsque son avion, victime d'un grave incident, s'abîme dans le Pacifique. Seul survivant, Chuck utilise un canot de sauvetage et finit par gagner un îlot inhabité. La nouvelle vie qui l'attend le jette dans le malheur de l'inadaptation et de la solitude. Il organise tant bien que mal sa survie en déployant des trésors d'ingéniosité. A l'aide des colis FedEx que lui apporte la marée, il s'organise une vie précaire: il fabrique des couteaux en se servant des lames de patins à glace; des cordages avec des bandes de cassettes vidéo, et un filet de pêche avec le tulle d'une robe du soir. Surtout, il se donne un compagnon - nommé Wilson - qu'il crée à l'aide d'un ballon de volley sur lequel il dessine un visage humain, symboliquement tracé avec son sang.

Peu à peu, il apprend à trouver l'eau dont il a besoin, à pêcher et même à faire du feu. Une nuit, il aperçoit au loin les lumières d'un bateau. Il tente en vain de l'atteindre avec son canot. Son désespoir grandit et il lui arrive de songer au suicide.

Un jour pourtant, un morceau de coque en plastique s'échoue sur le rivage, qui lui donne l'idée de construire un radeau. Ainsi, après cinq ans passés sur l'île, parvient-il à s'en évader en compagnie de Wilson. Il emporte en outre avec lui une montre offerte par Kelly le soir du Réveillon et un colis de la FedEx adressé à un certain Dick Peterson.

Il navigue et dérive pendant des semaines, essuie une tempête qui endommage son radeau, perd Wilson au cours de l'événement, mais finit par être recueilli par un cargo qui le rapatrie aux Etats-Unis. A son retour, il découvre que Kelly l'a longtemps attendue, puis a fini par épouser un dentiste dont elle a eu une petite fille. La mort dans l'âme, Chuck décide de laisser Kelly à sa nouvelle vie.

Il décide de livrer lui-même le colis de la FedEx qui a accompagné sa vie sur l'île et qu'il a emporté sur son radeau à la destinataire, Bettina Peterson. Chuck se retrouve ensuite à un carrefour. Il est à la croisée des chemins: l'avenir s'ouvre devant lui, peut-être au côté de Bettina.

 

 

 

Chuck Noland, ingénieur de la FedEx, société de transport de courrier, est un employé dévoué qui consacre tout son temps à la société qui l'emploie et ne cesse d'innover pour livrer encore plus rapidement les colis urgents. Il décide même de faire l'impasse sur le Réveillon avec sa fiancée, Kelly, pour acheminer à destination un dernier colis. Pour lui, le temps c’est de l’argent et la montre est son meilleur allié. (Le temps règne sur nous sans pitié, sans s’occuper si on est malade ou en bonne santé, si on a faim ou soif, si on est russe ou américain ou habitant de Mars. C’est comme un feu, il peut nous détruire ou nous réchauffer et c’est pour ça que chaque bureau fedex a une horloge parce qu’on vit et on meurt par l’horloge. On ne lui tourne jamais le dos. Et quoiqu’il arrive, on ne se permet jamais le pêché de perdre l’idée du temps qui nous reste. C’est un tyran implacable qui peut nous faire mettre la clé sous la porte) Pourtant, sa vie bascule lorsque son avion s’écrase dans le Pacifique alors qu’il devait livrer de nouveaux colis. Seul rescapé du crash, il ne lui reste qu’une  montre offerte par sa femme, et qui ne fonctionne désormais plus. Le temps paraît s’être soudain figé. A cet instant, alors que son destin vient de le faire prisonnier de cette île au milieu de nulle part, le lien irréversible et oppressant du temps semble céder paraissant alors le délivrer de l’angoisse existentielle qu’il provoquait à Chuck. Cette angoisse de ne pas être à l’heure, d’être trop long à livrer, ou plus généralement et propre à l’espèce humaine, l’angoisse du temps qui passe nous rapprochant de la mort. Or si cette analyse s’avère vraie, nous pourrions dire du temps qu’il détermine le passage de l’homme et fait alors partie de la condition humaine. Mais puisque l’homme n’est pas éternel alors que le temps au contraire est définissable par son irréversibilité, est-il prisonnier du temps ? De plus, puisqu’il souligne le caractère temporel de l’homme qui meurt un jour, il soulève le problème de mort chez l’homme ainsi que celui du sens son existence. La relation de prisonnier qu’on établit ici est-elle vraiment judicieuse ? Le terme de prisonnier implique une servitude et une impuissance face au temps. L’homme a-t-il la faculté de  maîtriser le temps, voire de s’y opposer ? Nous nous pencherons d’abord sur le rapport de l’homme par rapport au temps, puis sur les entraves qu’il impose à sa liberté avant de terminer par déterminer les différentes manières dont il dispose pour la reconquérir.

 

L’homme, à la différence des animaux a conscience de sa mort prochaine. Autrement dit, il a conscience de sa finitude. Et celle-ci l’amène à s’interroger sur le sens de son existence.

Commençons par définir le temps : est désigné par « temps » un milieu indéfini et homogène, analogue à l’espace, dans lequel les évènements se déroulent. Selon Bergson, «le temps est ce qui se fait, et même ce qui fait que tout se fait ». On distingue trois types de temps. Le temps objectif en tant que mouvement continu et irréversible ; le temps en tant que temporalité, c’est-à-dire, le temps comme durée subjective tel qu’on le perçoit. Enfin, le temps comme espace de mesure, à la fois objectif et subjectif.

Pourtant, le temps n’est pas visible ni palpable. Je ne peux m’en emparer. Cela nous amène à nous poser la question de son existence propre. Si l’on en croit Aristote, « le temps à une existence imparfaite, il n’est pas encore et il n’est déjà plus ». Pour que ‘quelque chose’ existe, il faut traditionnellement trois éléments : un lieu, un temps et un objet existant. L’homme possède un objet, il s’agit de son corps, de son enveloppe charnelle périssable. Il a une existence non éternelle car il naît et meurt un jour. Enfin son existence se fait sur la terre, en France, au lycée militaire de Saint-Cyr, en cours de philosophie et cætera. S’il manque un de ces éléments essentiels à toute existence, alors il n’y a précisément pas d’existence. Or, comme le temps n’a ni lieu, ni temps puisqu’il est éternel et que l’éternité est l’abolition du temps, ni corps ou objet, alors il ne peut être que l’invention de l’homme qui voit en lui une continuité, un cours du temps alors qu’il n’est fait que de successions d’instants qui s’enchaînent.

 

On le voit très bien à travers le film. L’homme a créé la notion de temps pour organiser sa vie en société. L’horloge en est un symbole pertinent. Il y a un découpage social du temps toute société s’organisant à partir du temps social ou collectif, à partir de calendriers, d’horaires de travail. Ce temps collectif scande la vie sociale avec les fêtes, les cérémonies qui ponctuent une année, des mois, des semaines. Aussi, lorsque Chuck est présent au réveillon de Noel et qu’il reçoit l’ordre de partir immédiatement pour la Malaisie, il fait à sa femme la promesse de rentrer avant le jour de l’an qui devait avoir lieu 5 jours après son départ. Pour prévoir son retour, il scrute son agenda, se projette dans le futur pour régler ainsi son présent. Il est aussi parfois nécessaire de se retourner vers le passé. C’est ce qui s’appelle exister dans le temps. C’est de par cet aspect que l’homme, notamment, s’est retrouvé piégé par sa créature. Comme l’écrivait Lagneau, « le temps est la marque de mon impuissance ». En effet, au sein de l’esprit humain se trouve la mémoire, qui dénote d’un effort réel de l’esprit pour conserver, organiser mais aussi identifier ses souvenirs dans le temps. Elle piège l’individu en instaurant une distinction entre passé, présent et avenir et l’emprisonne donc dans la notion de temps.

Ensuite, le corps même porte sur nous la marque du temps qui nous possède par l’évolution de celui-ci au cours du temps. Que ce soit par le développement ou la vieillesse, des changements modifient notre corps sans cesse. Croissance, perte de dents, apparition des rides, affaiblissement musculaire sont autant de signes visuels qui nous le prouvent. La chronobiologie avec nos cycles du sommeil, les cycles de nos besoins vitaux (se nourrir, s’hydrater..) le possède et lui rappelle qu’il est périssable et que sa mort est certaine et possible à tout moment. La mort est d’ailleurs présente dans le film. On apprend que la femme de Stan, l’ami de notre héros est atteinte d’une maladie qui semble la condamner. La seule chose à faire, répond Stan à la question de savoir ce qui va advenir de sa femme, c’est attendre. Attendre que le temps se passe et fasse ce qu’il doit faire que tout se fait. L’homme est donc impuissant dans le cours du temps et on apprendra plus loin dans le film que sa femme est décédée de la maladie qui la rongeait. Chuck est bouleversé par cette nouvelle. Son regard reflète tristesse mais aussi incompréhension face à l’existence de l’homme à laquelle nous reviendrons plus tard dans notre exposé.

Nous avons statué sur l’emprisonnement qu’exerce le temps sur l’homme par la distinction qu’il fait entre passé, présent et futur. Cependant cela ne nous dit rien sur le poids opéré par cette distinction. Il est nécessaire de se pencher d’abord sur le poids du passé. Lorsque Chuck, après cinq longues années passées seul sur celle île, revient aux Etats-Unis, sa femme s’est remariée, elle a eu des nouveaux enfants, elle vit désormais une autre vie, dans une nouvelle maison. Chuck ne fait pas ou peu partie de son univers, bien qu’elle ne l’ait pas oublié. Ne serait-il pas alors préférable pour lui d’oublier les moments qu’il a passé aux cotés de sa femme Kelly. Ils devaient se marier, ils avaient certainement projet de faire des enfants. Or, ce naufrage a ruiné tout avenir qui les concerne. Chuck, malheureusement pour lui, ne peut pas se débarrasser de cette charge que représente son passé, c’est précisément lui, à travers la mémoire et le souvenir qui le fait souffrir. Il doit assumer ce passé et continuer de vivre. 

De plus, le passé individuel mais aussi collectif de l’homme entrave sa liberté d’agir. Le temps lui impose une bonne conduite, notamment morale. Puisque tout acte mauvais sera à jamais inscrit dans la conscience de l’individu, entraînant des sentiments de regret ou des remords. Cette conscience morale de l’homme se trouve emprisonnée par le temps, qui la contraint à se tenir dans le droit chemin ou à en payer les conséquences sempiternellement. L’homme est donc encore prisonnier du temps dans la mesure où il impose notre fin et nous empêche de revenir sur nos actes.

Comment dès lors, l’homme peut-il aspirer à la liberté, à se libérer du temps ?

 

Pour se libérer du temps, il faut déjà parvenir à perdre conscience du temps, et aussi oublier que l’on en a perdu conscience. On peut imaginer que l’homme qui dort ou celui qui est plongé dans le coma y arrivent. Seulement cela n’offre aucun intérêt car cela demeure provisoire et ils ne peuvent en jouir. De plus ignorer le temps n’est pas l’abolir. Cette méthode est donc limitée.

Une autre méthode consisterait à refuser le temps tout entier. Or pour y parvenir, il n’existe qu’un seul moyen : se libérer de son corps qui rappelle à l’homme sa finitude. Le suicide serait ce refus, or il est absurde de se jeter dans la mort pour y échapper et échapper au temps. Et même s’il y parvenait, il ne serait plus homme car il aurait brisé la triade existentielle en se débarrassant de son objet existent, autrement dit, son corps.

Nous l’avons vu, le temps social participe à l’emprisonnement de l’homme. Une solution serait alors de refuser la société et vivre une vie d’ermite, seul dans le désert. Notre personnage, Chuck est libéré des contraintes du temps dans son île déserte. Il n’a, en effet, plus d’horaires fixes de travail, il n’a plus de rythmes imposés pour se lever, manger, se coucher, prendre sa pause. Sur cette île, il n’a plus de repères précis, sa montre ne fonctionnant plus. Que peut alors le temps contre lui ? Yvon Rivard répond par ceci, « Que peut le temps contre un homme nu qui médite seul, la nuit, face à la mer ? ». Pourtant libéré du poids que représente le temps social sur lui, Chuck n’en devient pas moins intemporel. Sa vie biologique le rattrape par le cycle de ses besoins, de son sommeil et de son corps. Il ressemble chaque jour plus que le précédent à un homme des cavernes, la barbe fournie et la peau bronzant chaque jour durant. Cette vie biologique le tient coincé dans un ici et un maintenant. Son passé le pèse, car seul sans sa femme et avec comme unique pensée, le souvenir de sa vie d’antan et le désespoir de rester seul sur cette île sans n’être jamais retrouvé, il lui arrive de songer au suicide.

Cette escapade ponctuelle ne lui a donc pas permis de s’affranchir du temps et de ses contraintes. Encore fallait-il qu’il le veuille. Car si le désespoir le ronge, son instinct de survie combiné aux aspérités salvatrices du temps lui permettra de se sauver de cette île maudite. En effet, son angoisse de « perdre l’idée du temps qui nous reste » le pousse à conserver un semblant de calendrier qu’il se fabrique grâce aux inscriptions faites avec une pierre calcaire sur les parois de la grotte où il se réfugie. Ce calendrier, artifice des hommes inventeurs du temps lui permet de prévoir son évasion en se projetant dans l’avenir. Il peut prévoir les mauvaises saisons et surtout les moments propices à une escapade par la mer. De plus, son présent le déprime sur cette île. Penser au passé peut donc être, non pas source de désespoir mais source d’espoir pour l’homme qui veut se battre et s’en sortir. Sa mémoire « souvenir » lui permet donc de recréer ses bons souvenirs. Les dessins qu’il fait de sa femme lui permettent de ne pas oublier cette source de motivation et lui fournissent l’énergie nécessaire pour s’en sortir.

Tout revient donc à dire, que pour se libérer du temps, il faut tirer avantage de celui-ci, par le projet par exemple. Aussi, il vient à Chuck l’idée de construire un radeau, chose malaisée pour un homme naufragé. L’ennui le ronge et constitue un frein supplémentaire à son bonheur. Cet homme n’a pas une conscience objective du temps qui passe. En effet, la temporalité, nous l’avons vue, se définit par la subjectivité de la perception du temps vécu par une conscience vivante. Cette perception varie notamment en fonction de nos occupations. A l’inverse de  celui qui attend sa fin sur une île, seul au monde ; celui qui vie en communauté, qui s’amuse, qui travaille et qui profite de la vie qui lui est offerte ne voit pas le temps passer. Ce temps vécu par la conscience humaine et lié à la vie intérieure ou à la vie affective est ce que Bergson appelle la «  durée » et qu’il distingue du temps mesuré par le chronomètre.

Cette projection de l’avenir permet d’avoir une projection de l’homme tournée vers demain car si le futur constitue un horizon déterminé, prévisible et calculable (telle étoile sera à tel endroit à telle heure), l’avenir lui, laisse place à l’action humaine. La liberté peut s’y déployer. On retrouve cela chez Saint-Augustin. Pour lui, le temps est court et la mort prochaine. Par elle le chrétien retrouve son créateur et son jugement. C’est donc une libération que de se tenir dans l’imminence de cet évènement, une libération du temps présent.

Heidegger reprend cette idée en affirmant que la possibilité de la mort ouvre la voir d’une existence authentique, dans le concept d’être-pour-la-mort. La mort vue comme imminente fait apparaître l’existence comme une ouverture au possible, donc cette finitude de l’être humain due au temps n’est plus vue comme tragique, ou négative, mais comme une invitation à la vie.

 

En conclusion, l’homme est prisonnier du temps malgré quelques échappées qu’il peut lui arracher, quelques évasions éphémères et souvent absurdes de sa condition et de sa finitude. L’homme qui a créé le temps et en est prisonnier s’est placé lui-même sous son joug. L’évasion de Chuck sur cette île ne le prive pas de sa condition mais lui permet de modeler cette prison chaque jour jusqu’à s’en échapper. Il ne se retrouve pas alors dans un monde privé d’existence dans le temps, car que l’on soit ou non en société, le temps finit par nous rattraper via notre corps. Au contraire, il se retrouve en société, où le temps constitue un cadre de développement nécessaire car il rythme nos vies et nous anime dans le droit chemin.

Ce cadre n’est donc pas si rigide et le terme de prisonnier n’est finalement pas des plus adaptés. Le temps oblige également l’homme à agir maintenant. Ainsi il limite l’ennui. Cela est également illustré dans le film. Les proches de Chuck le pousse à ce qu’il déclare sa flamme à Kelly, puisqu’un jour, il est souvent trop tard. Cela nous amène à répondre à la question de notre existence. Pourquoi vivre pour mourir ? En effet rien ni personne ne peut supprimer le caractère irréversible du temps nous rapprochant si vite de la mort. Mais comme l’écrivait Voltaire,  « le temps est assez long pour quiconque en profite ; Qui pense en étend la limite ».

 

 

 

 

Pistes d’études sur le temps :

"Quand je suis des yeux, sur le cadran d'une horloge, le mouvement de l'aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au-dedans de moi, un processus d'organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C'est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que j'appelle les oscillations passées du pendule, en même temps que je perçois l'oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position même de ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d'autre part, le pendule et ses oscillations; il n'y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y succession sans extériorité réciproque; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession. " Bergson

 

Sartre: l'Etre et le Néant.

La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décidé absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j'ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l'importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l'action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d'une conversion future ? Moi, selon que je déciderai - à vingt ans, à trente ans - de me convertir. Le projet de conversion confère d'un seul coup à une crise d'adolescence la valeur d'une prémonition que je n'avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j'ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m'endurcis. Qui peut décider de la valeur d'enseignement d'un voyage, de la sincérité d'un serment d'amour, de la pureté d'une intention passée, etc. ? C'est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire.


« Qu'est-ce que en effet que le temps ? Qui saurait en donner
avec aisance et brièveté une explication ? ... Si personne
ne me pose la question, je le sais ; si quelqu'un pose
la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus. »
Saint Augustin, Confessions, XI, 14, 17



 

 

           

 

           

 

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Mardi 13 décembre 2011 2 13 /12 /Déc /2011 11:15

 

Exposé de Mlle Ghodbane :

TOUT SUR MA MERE

 

 

 Tout sur ma mère (Todo sobre mi Madre) est un film espagnol de 1999, réalisé par le célèbre Pedro Almodóvar et joué par Cecilia Roth, Marisa Paredes, Candela Pena, Antonia San Juan et Penélope Cruz. Ce film fût consacré par  de nombreuses récompenses un César, un Oscar, 7 Goyas, un Prix de la mise en scène à Cannes, et un Ours de Berlin.

 

SYNOPSIS

 

 

 Le soir du dix-huitième anniversaire d’Esteban, celui-ci va avec sa mère au théâtre voir Un tramway nommé Désir où une actrice qu'ils adorent, Huma Rojo, tient le rôle de Blanche Dubois. À la sortie, alors qu'ils attendent sous la pluie pour demander un autographe, Huma monte dans un taxi : Estéban se précipite mais est renversé par une voiture. Il meurt peu après à l'hôpital.

Manuela, effondrée, décide de quitter Madrid pour Barcelone dont elle est partie dix-sept ans plus tôt, enceinte, et d'y retrouver la trace du père du garçon. Elle y retrouve Agrado, une de ses anciennes amies, prostituée transsexuelle au grand cœur. Pour lui procurer un emploi, Agrado lui fait rencontrer Sœur Rosa, une jeune religieuse qui s'occupe des prostituées et des travestis. Une affiche lui signalant qu’Un tramway nommé Désir est en tournée à Barcelone, Manuela décide de s'y rendre. Autre changement dans sa vie : Sœur Rosa vient lui demander de l'héberger car elle est enceinte et le père de son futur bébé est un travesti, Lola. Cette nouvelle bouleverse Manuela. Lola est en effet le père d’Esteban. Lorsqu'elle accompagne Rosa à un examen prénatal, celle-ci se révèle séropositive. Rosa meurt lors de l'accouchement en faisant promettre à Manuela de tout dire à son fils, qu'elle a baptisé Esteban.

Lors de l'enterrement, Lola apprend à Manuela qu'il est malade et qu'il va mourir. Il veut voir son fils. Manuela accepte et lui révèle qu'il avait un autre fils, Esteban qui vient de mourir. Puis, sans un adieu, elle quitte Barcelone emmenant pour un nouveau départ le nouvel Esteban. Deux ans plus tard, à Huma et Agrado, Manuela apprend qu'Esteban est miraculeusement devenu séronégatif en une nuit.



Introduction

 Ce film à vocation psychologique, nous interroge sur différents thèmes liées à notre existence, et sur les questions qui jalonnent notre « quête du moi » éternelle. En effet celle-ci est une sorte de « quête du Graal » que l'homme entreprend de manière naturelle. Ainsi, au travers de ce film, nous essaierons de savoir si la confrontation à la mort permet la quête de soi? Pour ce faire, nous développerons deux grandes parties. Tout d'abord nous étudierons les principes fondamentaux de la connaissance de soi, puis, nous comprendrons en quoi la mort fait avancer dans la quête de soi.



I. La connaissance de soi

 Il semblerait bon de commencer par la citation « Connais-toi toi-même » . Cette inscription placée sur le fronton du temple de la pythie de Delphes est très célèbre. Cependant cette devise « delphique », qu'on attribua à tort à Socrate, n'était pas un encouragement à une connaissance psychologique de soi, mais un rappel à l'ordre. Elle avait pour but de remémorer aux individus qu'ils n'étaient que des mortels : elle invitait les voyageurs à la prise de conscience de leurs propres limites. On oublie d'ailleurs que cette exhortation, « Connais-toi toi-même », était suivie de «  …et tu connaîtras les dieux. »
Un individu qui disposerait d'une connaissance ultime relèverait donc du divin. Pour les philosophes grecs, la connaissance de soi-même est synonyme de sagesse. Elle permettrait à l'homme de prendre conscience de ses propres limites, de se libérer de ses défauts, de développer ses qualités, et, en faisant abstraction de tout ce qui dans le « je » n’est pas personnel, de prendre conscience de sa véritable identité et, au fond, de sa liberté. Cette dernière s'acquiert donc par un travail sur soi qui permettrait de régir notre existence.
La devise delphique laisse donc entendre que nous ne nous connaissons pas réellement, que la connaissance de soi n'est pas une donnée acquise immédiatement. Elle nous invite donc à entreprendre une recherche, une descente dans les profondeurs de nous-mêmes pour trouver l'essence de notre être, une sorte de « nékuia homérique ». Cette descente dans les abymes de notre être est représentée dans le film, grâce au retour aux sources qu'effectue Manuela suite à la mort de son fils Esteban. Le film se déroule dans deux grandes villes d’Espagne que sont Barcelone et Madrid.

Son parcours est le suivant: Barcelone => Madrid => Barcelone. Il y a donc là un retour aux sources pour pouvoir chercher ce qu'il manque, une réponse à une question ou une cause.

Ses multiples voyages qui s'effectuent en train, constituent une forte symbolique se reliant à ses « va-et-vient psychologiques ». Le train est senti comme un lien entre espaces et temps. Il permet la réflexion, le « flash-back », la remise en question.

 

De ce fait nous sommes en mesure de dire que le voyage n'est pas que physique, il s'agit aussi d'un voyage intérieur : le tunnel que traverse Manuela peut être pensé comme une artère, prouvant que Manuela puise au plus profond de son être pour parvenir à se connaître. La métaphore de l'artère est une mise en abîme du métier qu'exerce Manuela.

Il faut également souligner la fonction interrogative du rond-point de Barcelone: les gens tournent autour sans savoir ce qu'ils cherchent réellement. Cela nous pousse à nous remettre en question. Sommes-nous de ces « ignorants » qui tournent autour d'eux même sans savoir pourquoi?

Cette recherche passe d'abord par la découverte et l'affirmation de notre « moi ». Celle-ci est le fondement de la philosophie cartésienne. La recherche de la connaissance de soi a une condition : le sentiment de notre être. Descartes, dans son Discours de la méthode, prouve que l'affirmation «  Je pense, donc je suis » (c'est à dire le cogito, « premier principe » de la philosophie cartésienne) est « si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne sont pas capables de l'ébranler. »

Discours sur la méthode
Pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences

René Descartes (1637)

 

Quatrième partie.

36. « Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde: et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus: mais pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi [...] je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, - je pense, donc je suis -, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

37. « Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point; et qu'au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais; au lieu que si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été; je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est. »

  1. « Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine; car puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci, - je pense, donc je suis -, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement. »



En effet, il est possible de douter de tout, même de l'existence effective de notre corps et du monde autour de nous, sauf de l'existence de notre pensée, de notre je. Dès lors que je doute, je prouve mon humanité. Les animaux ne possèdent pas de conscience et n'ont pas la faculté de raisonner, ils ne peuvent donc pas remettre leur existence en question, ils l'acceptent de manière spontané. A partir du moment où nous autres humains, nous rendons compte de l'irréfutabilité de l'existence de notre pensée indépendante, nous prenons conscience de notre « je. » Il nous est permis alors d'entamer la recherche de notre « moi », c'est à dire de la nature de notre propre identité.
Certains philosophes imaginent que nous avons à tout moment « la conscience intime de notre moi » (Hume), que nous avons un sentiment invincible de la connaissance de nous-mêmes que nous ne mettons que rarement en doute.

Traité de la nature humaine,

Livre I, IVème partie

David Hume

« Il est des philosophes qui imaginent que nous sommes à chaque instant intimement conscients de ce que nous appelons notre MOI, que nous en sentons l’existence et la continuité d’existence, et que nous en sommes certains, avec une évidence qui dépasse celle d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaite. La sensation la plus forte, la passion la plus violente, disent-ils, loin de nous détourner de cette vue, ne la fixent que plus intensément et nous font considérer, par la douleur ou le plaisir qui les accompagne, que l’influence qu’elles exercent sur le moi. Tenter d’en trouver une preuve supplémentaire serait en atténuer l’évidence, puisqu’on ne peut tirer aucune preuve d’un fait dont nous sommes si intimement conscients, et que nous ne pouvons être sûrs de rien si nous en doutons […].

Pour moi, quand je pénètre plus intimement dans ce que j’appelle moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaleur ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne parviens jamais, à aucun moment, à me saisir moi-même sans une perception et je ne peux jamais rien observer d’autre que la perception. Quand mes perceptions sont absentes quelque temps, quand je dors profondément, par exemple, je suis, pendant tout ce temps, sans conscience de moi-même et on peut dire à juste titre que je n’existe pas. »



  • Commentaire du texte :

Dans le premier paragraphe, Hume expose la thèse de certains philosophes qui affirment l’identité du moi, et qui croient trouver dans l’expérience intime de la conscience la preuve de cette identité. Descartes est un représentant typique de ces philosophes, puisque, dans ses Méditations métaphysiques, il affirme que le moi, qu’il définit comme une chose pesante, est la première vérité dont on ne peut douter.

Le deuxième paragraphe se présente comme une réfutation de la thèse exposée au premier. Hume ne nie pas le fait de la conscience de soi, mais il affirme qu’avoir conscience de soi, ce n’est pas avoir conscience d’une entité existant sous ou à travers les perceptions ou les représentations (chaud/froid, amour/haine…). Ce dont je n’ai jamais conscience, c’est du lien qui rattache ces états à un « moi » durable et permanent, et quand nos perceptions cessent, nous n’avons aucune preuve d’exister (exemple du sommeil). L’argument de Hume pourrait être résumé ainsi : en parlant de « conscience de soi » nous nous exprimons mal. J’ai conscience d’avoir chaud, froid, faim, soif, d’aimer, de haïr… mais je n’ai pas conscience du moi auquel se rattachent ces représentations. L’affirmation de l’existence continue du moi à travers la discontinuité de mes états de conscience n’est pas elle-même un fait de conscience. C’est une supposition.

Le premier intérêt philosophique de ce texte tient à son scepticisme. Hume s’attache à montrer (contre Descartes) que l’existence continue du moi n’est pas une certitude indubitable, mais une croyance ou une supposition.

Mais l’intérêt philosophique majeur de ce texte réside dans la question à laquelle il essaie de répondre : qu’est-ce que le moi ? Quel est donc ce moi que je suppose à travers mes changements ? Peut-on dire par exemple de ce sentiment que j’éprouve : « ce n’est pas vraiment moi » ; « je ne suis pas comme ça » ?



 Avoir un sentiment immédiat de notre être, ce n'est pas avoir une connaissance pleine et entière de soi. Il arrive que nous nous surprenions nous-mêmes, ou que nous passions par de graves crises de remise en question. Notre comportement, notre façon de penser varient suivant nos expériences. La connaissance de soi implique une recherche, et cette recherche doit disposer de moyens adaptés à son but. Nous sommes a priori les mieux placés pour nous connaître; par l'introspection, nous pouvons accéder à une certaine connaissance de nos sentiments, de nos qualités et de nos défauts, de nos motivations et de nos convictions. Le paradoxe de l'introspection est que le sujet se confond avec l'acte de s'observer lui-même. De même l'introspection est normalisée par le langage. L'écriture devient alors un moyen de mettre « à plat » ses pensées, et de « purger ses passions » c'est donc là une catharsis.

(Dessin de Serguei, paru dans Le Monde le 24 janvier 1997

Métaphore de l'introspection)









C’est ce qu’entreprend de faire Esteban, en écrivant une nouvelle qu’il intitule Tout sur ma mère pour purger sa peine, et pallier le manque paternel.

Il paraît difficile par d'avoir une connaissance objective de nous-mêmes : la connaissance que nous pouvons avoir de nous par l'introspection passe à travers le filtre de l'opinion que nous nous faisons de nous. Ainsi, nous pouvons être tentés d'exagérer, d'amoindrir ou de taire certains de nos défauts. Dans son roman de science-fiction La Révolution des Fourmis, Bernard Werber nous rappelle que «  pour comprendre un système, il faut… s'en extraire. » Or, il est impossible de « sortir de soi » ! Je suis à la fois le sujet et l'objet. Le « Je » qui pense le moi en est une émanation. L'introspection ne peut, seule, mener à la connaissance de soi. De plus, elle est presque impuissante à juger nos actions sans prise de recul : le temps* et l'expérience qu'il délivre permet parfois de porter un regard réellement critique sur le « soi » que l'on était auparavant mais elle ne peut permettre d'éviter les ennuis ayant résulté d'une mauvaise action passée de notre part, elle permet tout au plus de prendre conscience de nos erreurs passées.
Il apparaît donc clair que l'introspection ne peut suffire à l'homme recherchant son identité réelle. Il lui est indispensable de prendre en compte les réactions d'Autrui devant les manifestations dans le monde extérieur de sa pensée, de ses sentiments. Si possible, il devra faire directement appel au jugement de l'Autre. Il lui sera ainsi permis de prendre conscience de ce qu'il se cachait, de ce à quoi il n'avait pas pensé. Il aura l'impression que la vérité lui " saute aux yeux ", et il aura fait un grand pas dans la connaissance qu'il a de sa propre intériorité.
Cependant, ce deuxième moyen d'accéder à la connaissance de soi n'est pas parfait ; en effet, la vision que l'Autre nous donne de nous-mêmes, si elle a le mérite d'être différente de la nôtre, n'est pas purement objective : son jugement peut être déformé par des facteurs de l'ordre du sensible comme l'amitié ou l'antipathie qu'il éprouve pour nous. En outre, sa critique est nécessairement incomplète, puisqu'elle ne peut s'appliquer que sur les traits de notre caractère que nous laissons transparaître, consciemment ou non, au-dehors.

Tout sur ma mère traite la complexité de ce sujet. La fascination pour la représentation et le théâtre est soulignée par le fait que Manuela aille à la représentation d' « Un tramway nommé désir » plusieurs fois. L'identification aux rôles montre que Manuela est dans une sorte de quête de soi à travers le fictif. L’Autre sera alors le théâtre et sa représentation. Le « tramway » du titre est porteur de sens puisqu'il se référence au train « de sa vie » qui est le vecteur du chemin parcouru.

 

La connaissance de soi dépend donc de soi, de ce que l’on veut montrer sur nous ou non. Elle est engendré par un mécanisme humain appelée la conscience.

  • La conscience : Le mot français conscience vient du latin conscientia qui est formé de cum qui signifie « avec », et de scientia pour « science ». Être conscient lorsque nous agissons, éprouvons quelque chose, et réfléchissons c’est ainsi posséder simultanément une connaissance de ces actes, sensations, réflexions. Cette connaissance peut avoir tous les degrés de clarté, depuis le sentiment le plus vague jusqu’au savoir le plus évident. La conscience est donc comme un redoublement à l’intérieur de nous-mêmes de ce que nous faisons ou pensons. Il devient ainsi clair que la distinction que nous faisons communément entre une conscience du monde, comme attention ou sensibilité à ce qui se passe en dehors de nous, et une conscience de soi ou conscience réflexive, comme état intérieur ou sentiment de notre existence, n’est pas réellement pertinente car la philosophie nous apprend que la conscience que nous avons de nous-mêmes est toujours conscience de nos rapports au monde, de nos relations avec les autres êtres, les autres personnes, etc. Cela ne signifie cependant pas que la conscience soit un concept univoque qui aurait eu un noyau de signification partagée par tous les philosophes. Tout au contraire, il y a une distinction très nette (que l’on retrouve dans notre langage ordinaire) dans l’histoire de la philosophie entre la conscience conçue comme « conscience morale », permettant de distinguer le bien du mal et ayant un but principalement pratique, et la conscience comme source de connaissance de soi et du monde et ayant un but principalement théorique.





Toute forme de recherches introspectives permet à l'homme de mieux se connaître pour mieux vivre. Ce mécanisme est généralement enclenché par un manque, une question qui subsiste ou un « choc ». C'est notamment le cas de la mort. Pour expliciter notre propos, le film Tout sur ma mère est particulièrement adéquat.



II. La mort fait-elle avancer dans la quête de soi?



1° La quête de l'identité



L’identité est un sujet polémique qui fait débat. Qui suis-je ? Un individu, un homme ou une femme, un groupe, une société, et une nation à laquelle j’appartiens. Selon Locke, la conscience est ce qui fonde l’identité de la personne (le sentiment que chacun à d’être sans interruption, la même personne).

En effet on dénote la présence de nombreux travestis, notamment la meilleure amie de Manuela, Agrado, et le père de son fils qu’elle recherche. La question « homme-femme » est un réel problème. Bien avant la naissance, au stade embryonnaire, l’individu est déterminé par son sexe. Il est une fille ou un garçon. En revanche au cours de sa vie, l’individu s’interroge et donne un sens à sa vie, un sens qu’il aura choisi par sa propre conscience. Il peut accepter son identité première à savoir celle de sa naissance, ou la réfuter et partir en quête de soi. Cette thématique est taboue dans nos sociétés actuelles. Une personne « différente » dérange. C’est ce que veut mettre en avant Almodovar dans sa mise en scène, tout en critiquant ce besoin et cette volonté  « d’être dans la norme », de façon dérisoire.

 

  • La norme : du latin norma (qui signifie équerre, règle) désigne un état habituellement répandu ou moyen considéré le plus souvent, comme une règle à suivre. Ce terme générique désigne un ensemble de caractéristiques décrivant un objet, un être qui peut être virtuel ou non. Tout ce qui entre dans une norme est considéré comme « normal », alors que ce qui en sort est « anormal ». Ces termes peuvent sous-entendre ou non des jugements de valeurs.

 

De ce fait, les travestis omniprésents dans le film, sont là pour interpeller le spectateur et le faire réfléchir sur sa propre identité. Dénonçant le comportement stérile des personnes qui ne se posent pas de questions quant à leurs existences, Almodovar établit une critique de la société : la Sœur Rosa n’aide que « les travestis et les péripatéticiennes » selon Agrado. La volonté de la société est telle qu’elle serait prête à tout pour que chacun de ses individus soient « identiques ». On peut donc dire après réflexion, que c’est finalement la société qui pervertie l’homme, l’empêchant d’entreprendre une quête de soi, puisque dérange la norme et ainsi déstabiliser l’ordre public. Dans le film étudié, la mère et le fils sont particulièrement fusionnels. La phase du complexe d’Œdipe est toujours en action.

 

2° La quête de soi grâce à la mort

 

  • La mort : La mort est un phénomène biologique inévitable. L’individu cesse de vivre, ses organes ne répondent plus. Les philosophes adoptent différentes positions sur le sujet :

  • Thomas D’Aquin :

Philosophe et théologien dominicain italien de langue latine, commentateur d’Aristote* et docteur de l’Église. Fondamentalement, il reprend les perspectives ontologiques d’Augustin* sur le suicide en tant que recherche illusoire du néant, mais en les intégrant à son discours sur le mal en tant que réalité de la nature. On ne peut pas désirer le néant pour lui-même. C’est seulement par accident qu’on cherche à éviter la vie et qu’on désire la mort.

  • Confucius :

Confucius naquit à Qufu au pays de Lu en 551 avant J. C. et mourut en 479. Son nom est une latinisation du nom chinois Kongzi ou Kongfuzi (Maître Kong). Mettant les bases de ce que certains auteurs appellent l'«humanisme chinois», Confucius place l’homme au centre de ses préoccupations. Dès lors, il peut paraître étrange qu'il refuse de parler de la mort.

 

Dans Tout sur ma mère, on peut voir que Manuela exerce le dur métier de coordinatrice dans un centre de transplantations, qui nécessite compétence et psychologie. Sur ces deux modes, on la voit opérer au début du film. La mort et donc d'emblée traitée et devient alors un scénario. Mais comment peut-on prévoir les réactions de l'entourage puisque la mort elle-même est imprévisible? Prévoir l'imprévisible est-ce possible? La mort est inévitable: dès lors que je ne suis né, je mourrai. Il y a là une nécessité, au sens de «  ce qui ne peut pas ne pas être ». Bien souvent la mort semble absurde, d'où la banalisation de la mort et sa représentation théâtralisée que dénonce ici Almodovar. Selon Valéry: «  L'homme est un animal qui rumine l'idée de la mort et qui croit volontiers que les morts ne sont pas tout à fait morts ». Mais il reste alors à savoir quelles sont les formes que peut prendre cette « rumination », et à quelles conditions elle peut devenir bénéfique à la vie. Lorsqu'elle doit affronter cette situation à la mort de son fils c'est tout ce qui passe au-delà des deux modes précédemment évoqués qui bouleverse, l'écart entre ce qui était joué et la douleur présente.

 

Manuela et son fils Esteban, entretiennent une relation fusionnelle. Cette mère est totalement dédiée à son fils, et ne vit qu’à travers lui. Mais malgré cette complicité, des zones d’ombres persistent. En effet Manuela n’ose pas révéler à Esteban, qui est son père. Pourquoi ? Le fait qu’il soit travesti ne l’a pourtant pas dérangé, pourquoi veut-elle le « préserver » de cette vérité ?

Le jeune garçon persiste néanmoins dans la recherche de son père, risquant le courroux de sa mère. Ce père manquant, considéré comme mort, fait de sa vie, une vie semi-complète. Esteban est donc ici dans une quête d’identité à travers la figure paternelle. Ce repère inexistant le pousse à entamer une quête de soi, mais celle-ci est inachevée puisqu’Esteban meurt rapidement. Cette première perte provoque la remise en question de Manuela qui de fil en aiguille devient un véritable procédé introspectif. Cette dernière se sent investie d’une mission qui est de retrouver le père pour pouvoir lui annoncer la nouvelle. Mais pourquoi avoir attendu sa mort pour lui révéler son existence ? Manuela prend cette mission, qu’elle s’est auto-attribuée, à cœur, puisque la perte de ce fils tant chéri signifie la perte de sa vie. Or toute existence doit avoir un sens. Donner à l’existence un sens c’est souvent identifier pour elle un certain but (réel ou idéal) qu’il s’agirait de réaliser ou de viser. A partir de lui seulement, l’existence cessera d’être absurde et susceptible d’une certaine progressivité. Cette conception est illustrée par la citation de Sartre, extraite de L’existentialisme est un humanisme : «  L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie. »

La mise en scène d'Almodovar va puiser dans les situations les plus dramatiques l'énergie vitale qui permet aux personnages de continuer leur vie. Il ne craint pas de creuser sous la surface des choses et des êtres pour y vérifier et exalter la puissance de vie de Manuela.

 

  • Pulsion de vie : Grande catégorie de pulsions que Freud oppose aux pulsions de mort. Elles tendent à constituer des unités toujours plus grandes et à les maintenir. Les pulsions de vie, qui sont aussi désignées par le terme d’Eros, recouvrent non seulement les pulsions sexuelles proprement dites, mais encore les pulsions d’autoconservation. Elles tendent non seulement à conserver les unités vitales existantes, mais à constituer, à partir de celles-ci, des unités plus englobantes . C’est ainsi qu’il existerait, même au niveau cellulaire, une tendance « qui cherche à provoquer et à maintenir la cohésion des parties de la substance vivante ». Cette tendance se retrouve dans l’organisme individuel en tant qu’il cherche à maintenir son unité et son existence (pulsions d’autoconservations, libido narcissique). La sexualité sous ses formes manifeste se définit elle-même comme principe d’union (union des individus dans l’accouplement, union des gamètes dans la fécondation). Le principe sous-jacent aux pulsions de vie est un principe de liaison. «  Le but d’Eros est d’établir de toujours plus grandes unités, donc de conserver : c’est la liaison. Le but de l’autre pulsion, au contraire est de briser les rapports, donc de détruire les choses ».

 

  • Pulsion de mort : Catégorie fondamentale de pulsion qui s’opposent aux pulsions de vie et qui tendent à la réduction complète des tensions, c’est-à-dire de ramener l’être vivant à l’état anorganique. Tournées d’abord vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction, les pulsions de mort seraient secondairement dirigées vers l’extérieur, se manifestent alors sous la forme de la pulsion d’agression ou de destruction (les pulsions de mort tournées vers l’extérieur. Le but de la pulsion d’agression est la destruction de l’objet).

 

 

3. Lola (Esteban le père), Esteban le fils, Esteban le fils « saint »:

 

Manuela qui part à la recherche d Esteban le père ou Lola, va en chemin retrouver son ancienne amie Agrado et faire la connaissance de Sœur Rosa. Cette dernière est enceinte d'un travesti qui se trouve être Lola, celui que Manuela recherche. Etant séropositive Sœur Rosa meurt peu après avoir donné la vie à son fils qu'elle souhaitait appeler Esteban également. On a donc ici la symbolique du chiffre 3 qui représente le parfait, l'harmonie, la trinité: Esteban le père, Esteban le fils et Esteban le nouveau-né porteur d'espoir.

L'ayant confié à Manuela, Sœur Rosa lui fait promettre de tout lui raconté contrairement à ce que Manuela avait fait pour son fils Esteban. Elle retrouve à l'enterrement de Sœur Rosa, le père d'Esteban, à qui elle avoue l'existence posthume de leur fils. On peut donc dire qu'en s'étant confessée et en ayant la responsabilité du nouveau Esteban Manuela a une nouvelle chance de rattraper les erreurs du passé.

Le fait que le nouvel Esteban séropositif à sa naissance devient du jour au lendemain séronégatif, signifie que le combat de Manuela est gagné, elle est parvenue à son but. Manuela exalte donc sa pulsion de vie grâce à la mission qu’elle s’octroie, réfutant ainsi, sa pulsion de mort qui aurait pu la détruire.

 

 

Conclusion :

 

 

En conclusion on peut dire que la mort d'Esteban à déclencher chez Manuela un sentiment de culpabilité qui la pousse à fouiller dans le passé pour pouvoir avancer dans le présent et le futur. Le temps joue ici un rôle capital. Le choc de cette perte, permet une remise en question du personnage, qui voit ses repères bouleversés. En revanche la quête de soi bien qu'entamée n'est pas aboutie puisque que l'homme ne possède pas le savoir, seulement des connaissances. Autrement dit, la mort aide à la connaissance et à la quête de soi, mais n’est en aucun cas un moyen ultime de se connaître parfaitement. L’homme est voué à n’être que « partiel » de par sa qualité d’homme.

 

 

 

 

 

Publié dans : Critik Philo & Ciné
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