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Jeudi 21 août 2008 4 21 /08 /Août /2008 19:35

James n’aura en définitive jamais été  là où le besoin s’en faisait sentir.

Vivre ou créer, là est la question

Célébré en 2005 dans L’auteur ! L’auteur !, une biographie romancée de David Lodge, Henry James eut aussi dans le même intervalle de temps, les honneurs de Colm Toibin, évoquant dans Le maître non pas tant les difficultés rencontrées par James pour s’imposer en Angleterre aux côtés de Hardy, Kipling, Wilde... etc. que son univers psychologique et la genèse de son œuvre.
Loin de l’hagiographie platonique et de la biographie événementielle , Toibin parvient de fait à dépasser le cadre de la documentation historique imposante pour s’attarder sur les menues fissures du quotidien - où les femmes n’ont guère de place - et sur les élans passionnels constamment réprimés d’un Henry James rendu honteux par l’échec retentissant de sa nouvelle pièce, Guy Domville, à Londres en 1895.

Battant en retraite, l’auteur américain (voir les superbes Voyages en Amérique) se livre à une anabase solitaire rédemptrice jusqu’en Irlande. Là, coupé du monde, perdu entre ses fantômes de papier et ses personnages de prédilection, en proie au vertige de l’autocensure des sens, il se fait romancier en exil et revisite les morts et les matériaux du quotidien sur les vestiges desquels il pourra construire son œuvre.
Ainsi suivons-nous pendant cinq ans la trajectoire du rentier James, marqué notamment par la mort de sa sœur, le procès d’Oscar Wilde et le suicide de son amie, la romancière Constance Fenimore ; une existence dédiée à la fiction où la vie privée semble ne pas avoir de place quoique Toibin ne se prive pas de nous faire accéder aux pensées intimes de James, quand bien même la troisième personne du singulier (d’où la préciosité du texte) à laquelle il se cantonne tout du long de cette biographie romancée témoignerait d’une prude distance.


L
a subtilité et la culture de Toibin sont telles que non seulement nous avons l’impression d’être au contact de l’âme même de James mais qu’en plus la connaissance de l’œuvre de ce dernier n’est pas nécessaire pour intelliger ce qui est en jeu ici, soit les sacrifices requis par tout processus de génie créatif. Un dévouement à l’art cher payé puisqu’il semble interdire l’amour sensible et voue James à une mélancolie qui n’est pas sans s’alimenter de zones d’ombre entêtantes, dont la lâcheté face aux autres et aux dangers (comme la guerre de Sécession). Vivre ou créer, là est la question. Sauf dans ses livres majeurs, laisse entende dans ce vibrant hommage Toibin, James n’aura en définitive jamais été là où le besoin s’en faisait sentir.
Un coup... de "maître", récompensé par le Los Angeles Times Book Award et ayant valu à son auteur une reconnaissance internationale.

  frederic grolleau

 
 

Colm Toibin, Le maître (traduit par Anna Gibson), 10/18 coll. "Domaine étranger", mars 2008, 427 p. - 8,60 €.
Première édition : Laffont, 2005.

 
     
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 21:36

Article publié sur le blog des livres de La Recherche, février 2008.

Pendus au passé ?

Les théories des cordes permettent à la physique de changer de paradigme, en reposant, dans un espace-temps à dix dimensions, sur des entités élémentaires qui ne seraient plus des particules ponctuelles mais des cordes minuscules, formant des boucles d'une taille finie, de l'ordre de la longueur de Planck et vibrant comme des cordes de violon. 
A partir du principe que les plus petites particules de matière, et notamment de lumière, ont cette forme de cordes dotées d’un grand nombre de dimensions - des cordes qui pourraient être « ouvertes » - le romancier Somoza imagine des personnages qui, sur une île de l’Océan Indien, parviennent en 2006 à obtenir des images fragmentaires du passé (la période jurassique ou Jérusalem peu avant la crucifixion de Jésus...). Un groupe de chercheurs qui quelques années plus tard se trouve décimé par un mystérieux assassin, prix à payer pour avoir osé, crime de lèse-divinité, visionner en direct le passé. S'il est en effet impossible de voyager dans le passé (on ne peut pas revenir en arrière dans le temps), on peut filmer et observer ce passé, même le plus lointain, en pliant ces fameuses « les cordes du temps ».
La physique théorique moderne censée concilier les théories d’Einstein (la relativité générale) et celles de la mécanique quantique (physique à une très petite échelle) sert alors de toile de fond à une interrogation de fait plus métaphysique qu'épistémologique : quel sens conférer aux croyances, mythes et connaissances scientifiques une fois ceux-ci confrontés non pas à la mémoire et à la transmission, mais à la réalité crue et nue ? Enchevêtrement maîtrisé de thriller, de science-fiction et de physique théorique, le romancier joue sur le supense et l'horreur afin de montrer que (re)lire l'histoire de la planète en direct ne peut, pour l'esprit humain, qu'entraîner de lourdes conséquences psychologiques.

frederic grolleau

José Somoza, La Théorie des cordes, Actes Sud 2007, 515 p.

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