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Philosophie (textes + corrigés)

Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 11:22

Proposition de traitement par mr Arnal, TS3, Saint-Cyr, 2011-2012.

La mauvaise conscience est-elle chose bienfaisante ?

           L’homme se distingue généralement des autres êtres vivants par sa conscience réfléchie, c’est-à-dire  sa capacité de recentrement par quoi l’on entend le savoir revenant sur lui-même. Se reconnaissant comme un sujet, l’homme est dès lors capable grâce à sa conscience morale de juger, et par extension de se juger. Ainsi, il nous arrive souvent de faire l’expérience d’une mauvaise conscience due à une action répréhensible. Pourtant, et de manière paradoxale, ce jugement qui nous est de prime abord désagréable, qui nous ronge et nous tourment pourrait bien n’être pas si malfaisant qu’il en a l’air. Puisque nous regrettons parfois nos mauvaises actions et nos pensées, n’est-ce pas le signe que quelque chose a changé en nous ? N’est-ce pas la marque que le jugement, si douloureux soit-il, s’est révélé vrai et nous a aidé à tendre vers le bien ?

Dans ces conditions, le sentiment de culpabilité que nous pouvons ressentir en transgressant la morale a-t-il des aspects positifs ? « La mauvaise conscience est elle chose bienfaisante ? » Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est la mauvaise conscience. Est-elle immédiate ou se fait-elle ressentir rétrospectivement ? Est-elle durable ou n’est-elle que passagère ? Est-elle nécessaire ou est-elle dépassable ? De même, qu’est-ce qu’une « chose bienfaisante » ? Est-ce une chose qui nous humanise ?  Est-ce une chose qui nous libère ?  Qui nous est sincère ? Qui nous est apaisante ? Enfin, comment cette « chose » pourrait être bienfaisante ? L’est-elle sur nous même ? Sur la communauté ? Sur notre environnement ? L’est-elle toujours, ou l’est-elle seulement parfois ?

En nous concentrant principalement sur le plan moral, c’est-à-dire sur les critères du bien et du mal, nous suivrons une réflexion en trois temps pour répondre à ces questions. Il s’agira d’abord de se demander si la mauvaise conscience est nécessaire à notre humanité. Nous verrons ensuite si ce juge qui nous donnerait mauvaise conscience permettrait de nous améliorer. Enfin, nous nous interrogerons sur la relation à l’altérité et la manière dont celle-ci est influencée par notre conscience morale.
Au fond, la mauvaise conscience, éprouvée lors de la transgression de la morale, est-elle une condition à expérimenter pour nous faire tendre vers notre bien et le bien, ou est-elle au contraire un fallacieux fardeau, dépassable et inessentiel ?

 

Tout d’abord, la mauvaise conscience nous est-elle nécessaire ? La réponse tient dans le « nous ». Qui désignons-nous par « nous » ? S’agit-il d’un simple être biologique, ou bien plus d’un être doté d’une conscience réfléchie et morale ? Dans le premier cas, faisant seulement appel à une conscience spontanée, la morale qui nous donnerait mauvaise conscience semble exclue. On ne peut, de fait, juger moralement des caractéristiques aussi primaires que notre respiration ou notre nécessité de manger pour survivre. La mauvaise conscience, dans ce cas précis, est alors inessentielle, inutile de surcroît. La question du bien que nous apporterait une mauvaise conscience se pose plus dans le cas de la conscience réfléchie. Le sujet, s’il s’assume comme tel, n’est-il pas dès lors amené à se juger ? N'est-ce pas pour lui une nécessité pour exister pleinement que d’évaluer ses propres actes et pensées selon les critères du bien et du mal ? En effet, si chez les animaux, la conscience fait loi  - la question de la mauvaise conscience ne pouvant même pas se poser – elle fait sens chez l’homme. Ainsi, n’est-ce pas parce que nous pouvons agir et dépasser notre conscience spontanée, aller à l’encontre même de celle-ci, que nous sommes des êtres humains conscients ?
Bergson, dans L’évolution créatrice parue en 1907 soutient que « dans toute l’étendue du règne animal, la conscience apparaît comme proportionnelle à la puissance de choix dont l’être vivant dispose. ». Selon lui, c’est donc parce que nous avons le choix d’aller contre notre conscience végétative, le choix d’aller même contre la morale, que nous avons une certaine existence. Commettre des actes mauvais et éprouver une mauvaise conscience serait alors une façon de s’humaniser. Mais encore faudrait-il considérer que l’homme est bon. En effet, s’il est par nature mauvais, s’humaniser reviendrait à tendre vers le mal. De surcroît, la vision de Bergson va à l’encontre de l’aspect apaisant d’une chose bienfaisante. Nous sommes  toujours confrontés des choix, et comme nous ne pouvons être parfaits, la mauvaise conscience que l’on éprouverait après un mauvais choix apparaît comme nécessaire pour un être humain : ne pas éprouver une seule fois la  mauvaise conscience reviendrait à ne pas être humain.

Mais, si la mauvaise conscience nous est nécessaire pour être un homme, elle nous prive de liberté. Nous n’avons pas le choix de composer sans, nous devons faire avec. Si être bienfaisant revient à nous offrir une liberté, la mauvaise conscience n’est pas bienfaisante : elle s’impose à nous. Ainsi, Sartre dans L’être et le néant paru en 1943 affirme que « « l’homme est condamné à être libre ».  Pour lui, si on a bien une liberté de choix qu’évoque Bergson, on n’en demeure pas moins de manière paradoxale condamné. En effet, notre conscience morale qui nous fait ressentir la mauvaise conscience apparaît comme un fardeau. Non seulement elle nous est nécessaire, puisque nous sommes toujours dotés d’un minimum de conscience, mais en plus elle nous enlève toute liberté en nous jugeant toujours. Ici, la nécessité de se juger n’est donc pas quelque chose de bienfaisant. Nous sommes destinés à avoir mauvaises conscience et à jamais pouvoir s’en  « débarrasser ».

Ainsi la mauvaise conscience ne peut pas ne pas exister en un homme, car précisément, elle est le critère de son existence, ex-sistere au sens étymologique c’est-à-dire être hors de soi, ne pas agir en fonction de ses intérêts végétatifs. Si on considère qu’il est bon de témoigner des marques de son humanité, la mauvaise conscience permet de s’humaniser donc elle est bienfaisante. Toutefois étant nécessaire, elle n’est pas libératrice, et pourrait être malfaisante dans le sens où elle est indéfectible. Partant de l’idée qu’on ne peut se défaire de la mauvaise conscience, car constitutive de notre être, il convient de se demander si au moins ce compagnon de route qu’est la conscience morale est sincère. Il faut se demander si, non content de ne jamais nous lâcher, la mauvaise conscience pourrait nous induire dans des erreurs futures. Est-ce qu’au moins la mauvaise conscience peut nous être profitable ? Est-ce qu’ne éprouvant un sentiment de culpabilité nous pouvons tendre vers le bien ? Pouvons-nous grâce à lui nous améliorer ?

 

 Il s’agit donc de savoir comment peut-on faire un retour sur soi grâce à la mauvaise conscience. Il nous arrive tous dans la vie quotidienne de regretter nos actes ou nous pensées. Nous nous sentons en effet souvent coupable de notre immoralité. Le fait de regretter, de ne pas vouloir refaire la même erreur montre que la mauvaise conscience peut être bienfaisante lorsqu’elle est inscrite dans une certaine temporalité. Nous apprenons en effet de nos expériences, et ne voulons pas recommencer dans le futur les erreurs du passé. Ce retour sur soi donne un rôle important à la mauvaise conscience : pourquoi se remettre en question si rien ne nous y oblige ? La mauvaise conscience apparaît ici comme sincère, pointant nos défauts et nous incitant à y remédier afin de ne plus se sentir coupable. En ce sens, la mauvaise conscience peut être source de progrès et est alors bienfaisante. Mais ce retour sur soi exige une certaine lucidité vis-à-vis de soi-même. Reconnaître qu’on a tort est souvent difficile. Nous faisons en effet souvent preuve de mauvaise foi. Afin de nous justifier, nous tentons de nous persuader que ce qu’on a fait est bien, en utilisant des arguments parfois fallacieux. Dans ce cas, nous essayons de contrer la mauvaise conscience en affirmant l’inverse d’elle. Nous nous mentons à nous-mêmes, et nous nous enfonçons de plus en plus dans nos idées fausses. Ainsi, la mauvaise conscience nous « enfonce » parfois plus qu’elle ne nous met en question. En même temps qu’elle autorise le retour sur soi, la mauvaise conscience favorise le mensonge à soi même.

 Mais pour se mentir à soi-même, encore faut-il qu’il y ait un point à discuter. Encore faut-il que quelque chose définisse ce qui est bien et ce qui est mal. Ce quelque chose doit être objectif. De surcroît, les critères pour définir le bien et le mal semblent devoir être universels pour être objectifs. Dès lors, on peut se demander ce qui nous juge et ce qui est à l’origine de notre mauvaise conscience. Kant, dans la Critique de la Raison Pratique paru en 1788 soutient ceci : « Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé, de manière générale tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement), elle st inhérente à son être ». Kant, rigoriste, affirme que l’on doit toujours écouter notre juge intérieur. La mauvaise conscience est alors forcément malfaisante pour Kant, car elle est liée à une transgression de la règle morale. Il affirme toutefois qu’il est possible d’esquiver le juge, mais que la mauvaise foi ne peut pas aller jusqu’à nous faire penser que ce que l’on a fait est bien. Mais cette thèse n'est que très formelle. En fait, de nombreux cas de conscience se posent, et beaucoup d’entre eux sont tout simplement insolubles. De plus, en suivant toujours les exigences morales, la moindre transgression pourrait entraîner en nous une si mauvaise conscience qu’elle irait à l’encontre de notre conscience spontanée. Par exemple, le suicide lié à une trop forte exigence morale donnerait à la mauvaise conscience un aspect malfaisant. Lorsque la mauvaise conscience est trop forte, notre vie devient invivable.

Ainsi, et de manière paradoxale, la justesse des évaluations morales qui pourrait nous faire tendre vers le bien sur le plan moral n’est pas forcément pour nous-mêmes quelque chose de bienfaisant. Si la mauvaise conscience permet de se remettre en question pour aller vers plus de moralité, cette moralité peut aussi être trop pesante pour nous. A supposer que l’on privilégie Kant et qu’on ne puisse se mentir à soi-même, l’exigence de notre conscience morale peut rendre le moindre soupçon de mauvaise conscience dangereux, voire fatal. De la sorte, si la proposition Kantienne peut nous faire tendre vers un bien universel, elle ne peut nous faire tendre vers un bien personnel. C’est pourquoi, dans notre intérêt mais ayant moralement mauvaise conscience, nous sommes conduits à esquiver les jugements. Cette notion de jugement de soi nous fait avoir mauvaise conscience parfois. Mais n’a-t-on pas mauvaises conscience vis-à-vis des autres, de leur jugement et leur regard ? L’homme existe au sein d’une collectivité, quelle est alors l’influence de notre mauvaise conscience dans notre relation à l’altérité ? Est-elle positive ? Négative ? Au fond, notre mauvaise conscience est-elle une chose bienfaisante au-delà de nous-mêmes ? Est-elle bienfaisante pour la vie collective ?

 

En effet, n’est-ce pas parce que nous suivons un certains nombres de valeurs communes, d’idéaux et de modèles de pensée que nous pouvons vivre en société ? La mauvaise conscience que l’on éprouverait en transgressant la morale n’est-elle pas nécessaire pour vivre en harmonie avec autrui ? Effectivement, si personne ne se souciait de la mauvaise conscience, à supposer que cela soit possible, qu’est-ce qui pourrait empêcher des conflits aussi inutiles que permanents d’avoir lieu ? Dès lors, n’a-t-on pas mauvaise conscience à cause de notre rapport aux autres ? Vit-on en société grâce à notre mauvaise conscience ? En effet si chacun de nous vivrait seul, se jugerait-il détaché du regard d’autrui ? Rien n’est moins sûr. Platon, dans la République (Livre II) est l’auteur du mythe de  l’anneau de Gygès : « Gygès arriva à la conclusion qu’en tournant le chaton vers l’intérieur, il devenait invisible, vers l’extérieur, visible. Ayant perçu cela, il fit aussitôt en sorte de devenir l’un des messagers auprès du roi et sitôt arrivé, ayant séduit sa femme, il s’appliqua à tuer avec elle le roi, et prît ainsi le pouvoir » (350b-360b). Ce que dit Platon dans ce mythe est simple. A l’abri du regard des autres, le paisible berger qu’était Gygès devient un être on ne peut plus immoral, voire amoral, et cruel en tuant le roi et en séduisant sa femme. Pour Platon, la mauvaise conscience ne peut exister si on ne se rapporte pas aux autres. Sans les autres, nous ne l’avons plus et pouvons dès lors devenir amoral. La mauvaise conscience apparaît alors comme la condition nécessaire pour vivre en société. Sans elle tout le monde ferait n’importe quoi et tout dégénérerait très vite. Au fond, la différence entre nous et Gygès est la suivante : jugé par nous-mêmes mais aussi et surtout par les autres, nous éprouvons une mauvaise conscience qui nous bride et nous sociabilise et qui nous remet dans le droit chemin pour rentrer à nouveau dans la norme sociale ; Gygès, détaché des autres, n’a pas à se préoccuper de leur jugement : il devient amoral, semblant aussi perdre tout jugement de soi. La mauvaise conscience est donc bienfaisante dans notre rapport aux autres : elle permet à chacun de vivre en paix en société.

 Mais, dans cette hypothèse, la mauvaise conscience nous limite. Que serions-nous en dehors de la société ? Ne serions nous pas un autre ? Est-ce notre vraie nature que d’agir uniquement encadré par cette mauvaise conscience ?  Ne suis-je pas en fait quelqu’un de plus libre ? De façon assez égoïste, puis-je penser que la place n’est pas dans cette société puisque celle-ci est incapable de laisser s’exprimer ma vraie nature ? En substance, est-ce bien ma nature de vivre en société et de suivre inlassablement cette condition nécessaire qu’est la morale ? Ne puis-je pas vivre seul et me mettre ainsi à l’abri de toute mauvaise conscience ? On pourrait rétorquer que l’homme a aussi une conscience du monde. Même si nous vivions seuls, nous pourrions être invités à nous juger. En effet, en tuant un animal par exemple, j’aurais probablement toujours mauvaise conscience de l’avoir tué même si personne ne me regarde. Tel est la force du « je ». En disant « je », je reviens sur moi-même et je me juge irrémédiablement. Ainsi, même Gygès doit ressentir un sentiment de culpabilité, aussi infime soit-il. La mauvaise conscience, à des degrés divers, se rappelle à nous. La société double le jugement de soi du jugement des autres, mais même isolé, en décidant de couper tout lien avec l’altérité, une voix intérieure se prononcera toujours pour distinguer le bien du mal. De la sorte, si l’homme vit dans une paix relative, c’est bien parce que la mauvaise conscience qu’il pourrait ressentir individuellement le conduit à vivre en société pour le bien relatif de chacun des membres de l’espèce : de l’individu, l’homme passe à la personne responsable.

 

En définitive, la mauvaise conscience semble paradoxalement être bienfaisante. En effet, elle nous humanise et nous évalue généralement de manière objective. Quand bien même elle serait un fardeau, ou quelque chose qui nous enfonce dans notre ignorance par moment, elle n’en demeure pas moins nécessaire pour vivre en société, et il semblerait même que la mauvaise conscience ne s’estomperait pas hors du jugement d’autrui. Sans doute faut-il être méfiant envers la mauvaise conscience lorsqu’elle nous incite à aller à l’encontre de nos exigences physiologiques, à moins qu’une morale intransigeante et ici bien moins bienfaisante ne l’emporte de nouveau.

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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 23:21

"Lorsqu'on a prouvé, par raisons abstraites ou par sentiment, qu'il n'est jamais permis de mentir, il se trouve que l'on a mal servi la cause de la vertu ; car il est connu qu'une loi inapplicable affaiblit un peu l'autorité des autres lois. Peut-être vaudrait-il mieux régler les discours d'après la loi supérieure de la justice ; mais il y a aussi un mal à soi-même et une déchéance dans le mensonge ; il y a donc une vertu de sincérité, qui toutefois n'est pas située au niveau des discours ordinaires. De là vient que tant de mensonges sont excusés et quelques-uns même loués et certainement honorables."

 

 Alain, Eléments de philosophie ; De la sincérité, 1940. Une explication :    


Dans ce texte, Alain nous entretient du devoir de vérité et d’un éventuel droit de mentir. Problème sur lequel se sont penchés de nombreux philosophes et qui nous concerne tous, que ce soit dans notre quotidien ou dans certaines circonstances particulièrement importantes. Qui ne s’est jamais demandé : faut-il être sincère, faut-il dire la vérité ? Ou bien faut-il la dissimuler, et même la déformer totalement ?

 

Rappelons pour commencer ce qu’est la vérité. On entend par là l’accord entre la pensée et la réalité. Une affirmation est vraie quand elle est conforme à la réalité. Elle est fausse si elle est en désaccord avec la réalité. Bien sûr nous ne sommes pas forcément certains que ce que nous pensons est vrai. Mais quand nous disons ce que nous pensons, nous disons la vérité. Nous sommes sincères, véraces, honnêtes. Quand nous ne disons pas ce que nous pensons, nous sommes hypocrites, menteurs, malhonnêtes.

L’éducation tend en général à inculquer aux enfants la valeur de vérité : il est considéré comme bien d’être sincère, et comme mal de mentir. Mais comme tout principe, celui-ci peut être interrogé. Et philosopher consiste justement, comme nous l’a montré Socrate, à interroger nos principes, nos croyances, nos certitudes.

Certains philosophes ont mené cette interrogation et ont conclu qu’en effet, il était forcément mal de mentir. Tel est notamment le cas de Kant qui s’est efforcé de démontrer que le mensonge était nécessairement immoral. Pourquoi ? Eh bien parce que la loi morale qui émane de notre raison nous prescrit de respecter autrui et de ne pas faire à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse. Or nous ne voudrions pas que l’on nous dissimule ou que l’on travestisse la vérité. En effet notre liberté de choix dépend des informations dont nous disposons. Si quelqu’un nous donne de fausses informations, nous prendrons une décision qui ne serait pas celle que nous aurions prise si nous avions su quelle était la vérité. Celui qui ment le fait d’ailleurs en général dans le but justement de pousser la personne à qui il s’adresse à prendre une décision qui sert ses intérêts à lui, le menteur, et non ceux de son interlocuteur. Mais nous pouvons démontrer que le mensonge s’oppose à la loi morale, et cela par un moyen infaillible : nous ne pouvons pas vouloir que tout le monde mente. Or, si nous ne pouvons pas vouloir que ce que nous faisons soit fait par tous, c’est que ce que nous voulons est immoral. D’ailleurs, si le mensonge était généralisé, il s’anéantirait lui-même puisque tout le monde se méfierait de tout le monde, personne ne ferait confiance à personne, la vie sociale serait impossible.

 

C’est sans doute à cette démonstration de Kant que pense Alain lorsqu’il écrit « Lorsqu’on a prouvé, par raisons abstraites(…) qu’il n’est jamais permis de mentir… ». Mais si Alain se réfère à cette démonstration, c’est pour émettre immédiatement une critique : ce serait mal servir la cause de la vertu que de démontrer qu’il ne faut jamais mentir. Pourquoi donc ? On pourrait croire au contraire que c’est bien servir la cause de la vertu, c’est-à-dire de la morale, que de démontrer de façon rationnelle qu’il ne faut jamais mentir. On assoit ainsi la moralité concrète, les préceptes éducatifs enseignés aux enfants, sur la raison. Alain s’explique aussitôt sur cet apparent paradoxe : « car il est connu qu’une loi inapplicable affaiblit l’autorité des autres ». Que veut-il dire ? Sans doute que si une loi (ici il s’agit d’une loi morale) demande de faire quelque chose et que l’on se rende compte qu’on ne peut faire cette chose, alors non seulement on doutera de cette loi, mais on se mettra à douter de toutes les lois. Car les lois existent justement pour exiger que l’on fasse des choses que l’on ne ferait pas forcément de façon spontanée. Prenons comme exemple le vol. La loi dit qu’il ne faut pas voler. Il est parfois difficile d’obéir à cette loi. On peut éprouver la tentation de voler. Mais on peut y résister. Il y a un combat intérieur qu’il est possible de gagner en faisant triompher l’exigence morale sur le désir. Cela renforce l’autorité de la loi. On sait que l’on peut agir selon ce qu’elle demande. Ce n’est pas impossible, même si c’est difficile. Du coup, on aura du respect pour cette loi et pour la loi en général. Par contre, si une loi apparaît comme inapplicable, on aura tendance non seulement à ne pas la respecter mais à étendre son scepticisme à la loi en général. Et la vertu, c’est justement cette disposition durable, cette qualité personnelle, qui fait que l’on va obéir aux exigences éthiques.

 Mais pourquoi donc le devoir de dire ce qu’on pense être la vérité serait-il inapplicable ? Si le désir peut être vaincu par l’exigence morale, pourquoi le désir de mentir ne pourrait-il pas l’être lui aussi ? Serait-ce que l’homme ressent davantage ce désir ? Que le désir de mentir est plus fort que les autres ? Ou ne serait-ce pas plutôt parce qu’ici la morale elle-même est divisée ? D’un côté, nous percevons le mensonge comme un mal, mais d’un autre côté, nous comprenons que dire la vérité serait parfois un mal plus grand encore. Et c’est bien parce que la conscience morale est divisée, incertaine, hésitante, que le problème du devoir de vérité ne peut être résolu par une démonstration abstraite, c’est-à-dire coupée des situations concrètes où il faut tenter d’apprécier si le devoir de vérité s’applique ou non.

 

Dans la vie quotidienne, ce problème se pose déjà. Un ami qui part à un rendez-vous amoureux nous demande si nous le trouvons à son avantage. Or nous lui trouvons le teint cireux, nous voyons ses cernes énormes, ses cheveux mal peignés, et nous l’avons toujours trouvé assez laid. Faut-il le lui dire ? Ce serait le rendre encore moins séduisant. Et si nous refusons de répondre, pour ne pas avoir à mentir, il n’en pensera pas moins… Ici le devoir de vérité semble atteindre une limite. Nous risquons de faire du tort à quelqu’un, de le blesser inutilement, de rompre une amitié.

Mais il y a plus grave. Nous sommes pendant la seconde guerre mondiale. Un ami juif s’est caché chez nous pour échapper aux rafles. La gestapo frappe à notre porte et nous demande si nous avons vu cet ami. Que faire ? Dire la vérité et devenir complice de l’arrestation de notre ami alors que nous savons qu’il n’a rien fait de mal ? Se taire, refuser de répondre ? Mais il est bien évident que dans ce cas le silence serait compris comme un aveu.

Alain pense-t-il d’ailleurs à un exemple de ce genre lorsqu’il écrit son texte (daté de 1940) ?

En tout cas il apporte une réponse à notre problème : « Peut-être vaudrait-il mieux régler les discours d’après la loi supérieure de la justice ». Remarquons d’abord le conditionnel : « Peut-être vaudrait-il… ». Voilà qui change du ton très affirmatif de Kant et de son rigorisme ! Point d’ « impératif catégorique » ici, mais une proposition, une suggestion. Mais que faut-il comprendre par cette « loi supérieure de la justice » ? Il est bien évident qu’il ne s’agit pas ici de la justice au sens de l’institution judiciaire. Car celle-ci n’énonce pas de « loi supérieure » mais applique les lois très banales des codes ou de la jurisprudence. Aucune loi juridique ne nous dira ce qu’il faut dire à notre ami, pour revenir à notre premier exemple. Quant au deuxième, les lois juridiques diraient des choses contradictoires. Les lois du régime de Vichy puniraient celui qui aurait menti à la Gestapo, et les lois de l’occupant en feraient bien sûr de même. Il faudrait attendre la fin de la guerre et l’instauration d’un nouveau régime pour entendre la loi condamner la complicité dans ce qui sera désormais défini comme un « crime contre l’humanité »… Alors de quelle justice est-il ici question ? Il ne reste que la justice comme valeur, la justice comme norme idéale. La justice de la conscience humaine qui se pose la question : qu’est-ce que le bien ? Et aussi : quel est le moindre mal ? Cette conscience répondra certainement qu’il est mal de livrer un innocent à ses bourreaux. Et qu’il est mal de peiner un ami alors que l’on pourrait lui donner la confiance en lui qui lui manque. Cette conscience dira qu’il est mal de mentir mais qu’il est parfois encore pire de ne pas mentir. Elle nous dira de nous mettre à la place de celui de celui qui nous demande la vérité. Que va lui faire cette vérité ? Va-t-elle le rendre plus fort, lui permettre de faire un meilleur choix ? Va-t-elle le peiner, l’affaiblir, voire le détruire ? Va-t-il s’en servir pour nuire à des innocents ? Questions pour lesquelles il n’existe pas de réponse automatique, simple, immédiate. Il faudra parfois réfléchir, deviner, conjecturer. Au risque de se tromper et de ne pas faire le bon choix. Si la loi supérieure de la justice me demande d’essayer d’être juste, elle ne me dit pas exactement ce qu’il faut faire, dans chaque cas, pour avoir la garantie de l’être.

 

Mais on peut s’étonner de cette réponse donnée par Alain : quoi, la sincérité ne serait-elle pas une valeur morale ? Le mensonge serait-il un moyen comme un autre de régler certaines difficultés ? On s’écarte du rigorisme de Kant, mais ne serait-ce pas pour tomber dans le laxisme moral ?

L’auteur a dû envisager ces critiques car il y répond par avance : « il y a aussi un mal à soi-même et une déchéance dans le mensonge ». Le mensonge est un mal. Et un mal fait à soi-même. Celui qui ment déforme ce qu’il sait (ou ce qu’il croit) être la vérité. Il masque la réalité. Il s’en détourne, ne serait-ce que pour créer cette fiction qu’il va présenter à la place de ce qui est. Il y a un refus de la réalité. Ce refus peut être bien intentionné, il peut être justifié. Mais il contient un déni de ce que nous savons être la réalité. Et ce que nous avons de plus précieux, comme êtres humains dotés de conscience, n’est-ce pas cette aptitude à prendre en compte la réalité, à être lucide ? « La vérité vous rendra libre » dit Jésus-Christ (Evangile selon Saint Jean ; 8, 32). Et en effet, comment pourrit-il y avoir liberté s’il n’y avait pas d’abord conscience de la réalité ?

 

Déformer la vérité, la dissimuler, la nier, c’est donc incontestablement un mal fait à soi (et non pas seulement ni forcément aux autres). Alain parle même de « déchéance », ce qui indique une idée de chute, de corruption. En mentant on tombe dans un état inférieur et le menteur qui prend l’habitude de mentir abîme son âme. Il finit par ne plus pouvoir vraiment faire la différence entre ce qui est et ce qui n’est pas. Il perd l’exigence d’y voir clair, et d’abord en lui-même. Il passe d’un mensonge à l’autre, esclave des circonstances et de sa peur de subir les conséquences de ses précédents mensonges. La conscience de l’homme est faite pour accueillir, ou conquérir, la vérité. Pour se faire une représentation qui soit la plus conforme possible à la réalité. Le menteur se sert de cette conscience pour défaire la représentation vraie. Il détourne donc la conscience de sa finalité première. En ce sens il est vicieux. Car le vice, en sons sens premier (vitium en latin), c’est le défaut, la défectuosité, la tare. Son opposé est la vertu, c’est-à-dire, toujours dans le premier sens du mot, la qualité, la valeur, la vigueur.

Aussi Alain peut-il écrire qu’ « il y a une vertu de sincérité », en quoi il faut entendre que la sincérité dénote une force morale, une qualité, un état supérieur. Celui qui peut être sincère, c’est celui qui est prêt à affronter la vérité, qui est capable d’assumer ses actes, qui se refuse à utiliser les subterfuges de la ruse. Mais cette qualité « n’est pas située au niveau des discours ordinaires ». Comprenons par cette précision que ce n’est pas dans la vie quotidienne que nous la verrons à l’œuvre. Non qu’il soit permis de mentir dans n’importe quelle circonstance, mais qu’il n’est ni utile ni vertueux d’être sincère lorsque les circonstances impliquent une certaine retenue, voire une certaine hypocrisie.

 

On ne dira pas tout ce que l’on pense à tout le monde et pas n’importe quand, pas n’importe comment. Il y a une foule de choses que l’on ne dira pas parce que ce n’est pas important, que cela créerait des problèmes inutiles, que cela blesserait des gens que nous ne voulons pas froisser. On ment aux enfants en leur racontant que le Père Noël leur apportera des cadeaux, ou même en leur disant que tout va bien alors que l’on a de graves soucis. Ce n’est pas dans ces circonstances là, dans les discours ordinaires, que la vérité est requise. Quand alors ? Que sont ces discours « non-ordinaires » où la sincérité est une vertu exigible ? Sans doute lorsque les circonstances sont graves, que notre parole décidera peut-être de la manière dont quelqu’un va conduire sa vie. Lorsqu’il s’agit d’un engagement amoureux, d’un témoignage en justice, d’un contrat, d’une promesse. Qui ne voit que dans ces cas, il importe au plus haut point d’être sincère ? Lorsque l’autre attend de nous la vérité et qu’il est capable de l’entendre, qu’il n’en fera pas un usage criminel, nous nous devons de la lui dire. Nous devons avoir la force morale d’affirmer ce qui est, même si cela risque de nuire à nos intérêts égoïstes. Il y a des circonstances où ce serait infâme de mentir, parce que ce serait trahir la confiance que l’on place en nous et mépriser autrui. Pour autant, cela n’empêche pas que certains mensonges soient excusés, que d’autres soient même loués et considérés comme honorables. On peut excuser un mensonge lorsqu’il est bien intentionné. Ainsi les formules de politesse, les compliments, les plaisanteries seront excusés. On comprend bien que ces mensonges sont bénins et n’ont aucune visée égoïste. Certains sont loués, parce qu’ils sont au service d’une noble intention. On a vu précédemment que mentir pouvait sauver la vie d’un innocent. Dans le même registre, on notera que le Code de Déontologie des médecins, s’il fait à ceux-ci une obligation de dire la vérité aux patients, précise aussitôt que le médecin peut dissimuler la vérité s’il juge en son âme et conscience que la dévoiler ne serait pas « dans l’intérêt du malade ».

 

 

Que retirer de ce texte ? En peu de phrases, Alain nous a plongés au cœur d’un des plus difficiles problèmes moraux qui se posent à nous. On a pu apprécier son souci de ne pas vouloir imposer une réponse simpliste à un problème complexe. Il a su nous mettre devant une hésitation nécessaire, devant ce qui fait peut-être l’essence de la morale : le scrupule. Attention, semble-nous dire Alain. Attention à ne pas se réfugier dans des recettes qui dispenseraient de réfléchir, de s’enquérir, de douter. La vérité n’est pas toujours un bien, le mensonge n’est pas toujours un mal. Cela n’introduit aucune confusion entre les deux, tout au contraire. Il importe d’autant plus de les distinguer si l’on veut faire un bon usage de l’un comme de l’autre. La vraie morale n’est pas affaire de règle, mais d’exigence, elle est donc tout autant éloignée du rigorisme que du laxisme.

 

source :
http://philosophia.over-blog.com/pages/Le_devoir_detre_sincere_un_texte_dAlain_et_une_explication-3727751.html

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