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Samedi 13 mai 2006

Paru dans le mensuel Figures le 01 03 04.

Le premier mars ou la longue soirée d’un bobo détroussé

Prend-on suffisamment le temps de regarder les étoiles, cette sphère des fixes qui nous surplombe ? Non sans doute, mais que penserait le premier venu s’il voyait soudain un quidam s’affaler le soir venu sur le sol pour s’y repaître de la vue des diamants céleste ? A chacun toutefois le luxe de s’inventer son propre dés-astre. J’écris cette page le 02 mars en début d’après-midi, nanti de quelques hématomes au bras et à la jambe. Hier au soir deux sarrasins et un malotru m’ont foulé au sol, près de la gare du Nord, quasi sous mes fenêtres. Fauché par derrière, vêtement d’apparat chic déchiré, sac arraché, papiers et affaire personnelle volés.

En deux temps trois mouvements, triste valse urbaine d’un quotidien désenchanté, je me suis retrouvé au sol. Par delà trois faces patibulaires – a priori les anges ne vous molestent pas pour vous dépouiller – j’ai vu scintiller cette voûte étoilée que je n’observe jamais. Combien de fois n’ai-je pourtant médité la formule de Kant, à la fin de la Critique de la raison pratique  : « Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi. » Avant mon coeur n’y était pas, là c’est mon corps qui y était, qui m’y propulsait. Que la nuit était belle soudain, une fois mesurée à la terrible possibilité de m’être ravie par ces triste sires pour la bagatelle de 4 euros.

On dit que dans un cas d’agression urbaine plutôt que d’appeler à l’aide et de crier au voleur (ce qui est assez démodé, convenons-en) il vaut mieux s’époumoner « au feu ! » car on a plus de chance d’être entendu. C’est-à-dire non ignoré par ses semblables, bien au chaud sécuritaire à ce premier étage, juste au-dessus de votre tête. Entre vous et les étoiles du firmament. Si près. Si loin. Ce n’est pas tout à fait faux. Une rue n’est jamais aussi déserte que lorsqu’une agression caractérisée vient de s’y produire. Vous ne vous sentez jamais aussi seuls que lorsque vous êtes entouré d’une poignée de mécréants qui ont un air d’en avoir deux (airs). On sent moins la loi morale en soi qu’une théorie d’horions sur sa peau.
Je suis sur le dos, dans la position du cafard kafkaïen et je me sens étrangement seul, abandonné pour ainsi dire. Isolé. Esseulé. Désolé. Mais la vraie solitude, c’est moins d’être seul que de se sentir seul. On m’arrache violemment les pans de ma veste dont les boutons giclent sur le trottoir, façon dégradation dans la cour d’école militaire. Ca me fait penser illico à La guerre des boutons. « Si j’avais su… » Et puis les malfrats s’en vont ; je me relève. Il suffit d’être debout sur ses cannes pour apprécier le monde d’un nouvel œil. On se sent « plus » maître.

Pourrait-on me dire pourquoi le fait de reposer sur le macadam est toujours dans nos sociétés le comble du grotesque, du ridicule ou de l’infamie ? Bergson, qui a parfois écrit des conneries aussi grosses que lui, a défini la cause du rire comme « du mécanique plaqué sur du vivant », ce qui se discute. Pour ma part je suis enclin à penser que c’est surtout là une définition du tragique, qu’on peut également assimiler à du vivant plaqué sur du bitume, comme ventousé à lui tandis qu’il devrait l’arpenter…
Marcher, c’est renaître, souffrir c’est respirer, tempêter c’est revivre. Demain j’apprendrai qu’un double attentat a fait au moins 143 victimes en Irak. Qu’il y a eu jadis de l’eau sur Mars. Dans deux jours j’enregistre l’émission « Culture et dépendances » du 10 mars où je présenterai mon nouveau livre, Le cri du sanglier, paru chez Denoël. Je serai là, fidèle au poste, avec quelques bosses, à parler du général de Gaule, thème de l’émission (cherchez l’erreur !). Le sanglier, précisément, a la peau dure : on ne l’abat pas comme ça, au coin d’une rue, fût-ce celle de New India.
Il est des cheminements que nul ne peut briser. Nous sommes des larves rampantes sur une boule lancée à l’infini. Et Philippulus le Prophète a bien tort de prédire la fin d’un monde où plus aucune étoile ne saurait nous demeure mystérieuse.

frederic grolleau

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Samedi 13 mai 2006

Prévu pour la revue Hermaphrodite n° 9, "SF et cortex", non diffusé.

Un amour de ver

« Ce qui me mine le coeur, c’est cette force destructrice qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne se détruise soi-même. Ciel, terre, forces actives qui m’environnent, je ne vois rien dans tout cela qu’un monstre toujours dévorant, toujours ruminant. »
Goethe, Les souffrances du jeune Werther


Ca a commencé, un soir, par un léger bruit. Pas le timbre franc et massif d’un objet qui tombe à même le sol ou le claquement d’une porte. Un bruit tout simple, si simple dans son dénuement qu’il en est indescriptible. Cruiii-cruiii. Quelque chose comme ça. Une complainte indécelable à l’oreille, parmi le bruit
de votre compagne qui chante faux sous la douche
des passants qui parlent haut et fort dans la rue en contrebas
de votre fille qui chouine dans sa chambre en têtant son doudou
de la Folia interprétée par Jordi Savall, qui passe en boucle sur votre chaîne hi-fi dernier cri
du chien qui achève de mastiquer le talon de votre chausson préféré
de la télé qui bourdonne (même si votre téléviseur n’est pas allumé, il est selon toute probabilité en état de veille, c’est-à-dire que luit un voyant rouge quelque part à sa surface pendant qu’un léger vibrement se fait entendre – si vous vous concentrez pour le percevoir).

Cruiii-cruiii. Ce bruit résonne dans l’appartement depuis plusieurs jours. Peut-être depuis plusieurs semaines. Difficile à déterminer parce que vous vous êtes habitué à l’entendre sans vous en rendre compte. Qui, allongé sur une plage au bord de la mer, s’amuserait à se demander à partir de quand chacune des gouttelettes d’eau qu’il perçoit a fini par constituer ce bras de vague écumeux, cette sommation indéchiffrable de molécules qui s’abat sur la grève avant de se retirer, Sisyphe mécontent ? Là, c’est pareil. Un soir après l’autre, la petite stridulation a retenti, manière de dire que le salon n’appartient pas qu’à vous seul. Indifférent au départ, puis très rapidement agacé, vous vous êtes plu à imaginer toutes les raisons plausibles susceptibles d’expliquer ce son régulier et inassignable à la fois :
les voisins en train de copuler au-dessus, mettant à mal les ressorts de leur divan ?
le tambour de la machine à laver, qui n’est plus de la première fraîcheur et se croit dans un film de Volker Schlöndorff ?
le sifflement souffreteux du Borkum Riff en train de se consumer dans le culot de votre pipe Bayard Redhood ?
l’écho des camions à gros tonnages qui empruntent le boulevard un peu plus haut, et dont l’onde de passage se répercute jusque chez vous, faisant juste jouer les vielles lattes désassemblées du parquet à chevrons ?

Cruiii-cruiii. Non, c’est autre chose. Mais quoi ? Vous remarquez bien que l’agaçant chuintement se déclenche au moment où les autres bruits s’arrêtent à la périphérie. Encore le centre de l’émission est-il impossible à détecter. Ca grince, quelque part dans le salon, non loin du canapé où vous êtes accoutumé à vous avachir pour lire, sans que l’origine du couinement répétitif puisse être identifiée avec certitude. Dans ces conditions, autant faire avec ! Souris coincée entre les murs de plâtre, termites férus de Gothic Metal ou puces amatrices de bois, continuez le concert si le cœur, ou ce qui vous en tient lieu, vous en dit ! D’ailleurs, ce bruit n’est pas des plus incommodants. N’était le calme qui tombe soudain tard dans la soirée, il passerait sans doute inaperçu. A la longue, on s’y fait d’ailleurs assez vite, voire on le trouverait presque aimable. Ne rythme-t-il pas de fait votre vie privée , ne scande-t-il pas, plus efficace qu’un métronome, les heures qui défilent tandis que vous suez sang et eau sur votre mémoire : « L’amour est-il raisonnable ? ». Telle une scie musicale, au piccato enlevé, ce cruiii-cruiii d’oiseleur est devenu vôtre.
L’anomalie qui donne son plein sens à la normalité. La déviance contrapuntique qui scelle, par ce grain de dissonance même, l’harmonie générale qui règne autour de vous. Pour un peu on prendrait cette mélopée diffuse pour un des cris des animaux imités avec génie par Coltrane dans son Africa (first version), morceau dont vous aimez vous imprégnez avant que de jeter vos phrases sur le papier. De livre en livre, de chapitre en chapitre, de brouillon en brouillon, cette note ténue vous accompagne. « Si aimer c’est être appelé vers un être autre, éprouver un sentiment d’affection, de tendresse pour un tiers par exemple, il semble que l’amour se sépare d’emblée de toute discussion de type axiologique ». Pas de raison de s’en faire ; vous vivez entouré d’amis, vous vous destinez au plus noble métier qui soit à vos yeux, l’enseignement, vos revenus sont modestes mais vous en connaissez qui sont plus mal lotis que vous. Votre existence ne va pas basculer dans le paranormal x-filien parce vous hébergez une entité fantôme. Laquelle, au demeurant, ne cause aucun dégât visible.

A moins que ce bruit que vous croyez ouïr soit uniquement dans votre tête, généré par vos seuls phantasmes nocturnes qui mêlent en une pâte eidétique informe le Nosferatu de Murnau et le Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze? « Un amour passion renvoie toujours à un amour que l’on subit, impuissant à y faire intervenir la raison ou la volonté. A ce titre, aimer ne peut apparaître comme raisonnable puisque l’amoureux s’engouffrant sur la pente de la séduction et de l’attrait s’abandonne face à (à cause de) l’objet à conquérir ; lequel correspond à une intrusion de l’Autre dans le Même, du désordre dans l’ordre : il y aurait alors une différence de nature (et non de degré) entre l’amour physique et l’amour raisonnable. »

Cruiii-cruiii Cruiii-cruiii. Votre travail n’avance pas aussi vite que vous le souhaiteriez. Si lire ne vous pose aucun problème dans la journée, en revanche vous ne vous sentez capable d’écrire qu’une fois le (petit) monde alentour éclipsé, happé par le mol réconfort du lit et des oreillers. Comme vous l’aimez cet instant où, enfin seul avec vous-même, la patiente recollection des concepts et des idées peut advenir. Par la fenêtre vous voyez s’éteindre un à un les rectangles lumineux des autres immeubles, les toits des bâtiments pierreux se confondant désormais avec le manteau cotonneux qui les submerge. Mais toujours, alors que vous pourriez vous endormir, le bruit vous ramène à la réalité. Gond mal huilé d’une porte qui ne mène nulle part, mais qui évoque dans le même temps le bercement rassurant des grillons par les chaudes nuits d’été. Cruiii.
 « Se polarise dès lors ce qui fait l’essentiel de l’amour : le fait qu’il unisse en séparant et qu’il sépare en unissant. Comment ne pas noter alors que, bien que relevant d’un épanouissement culturel et social, l’amour n’obéit pas à l’ordre social : dès qu’il apparaît, il brise les barrières et les transgresse, ce qui semble évidemment peu raisonnable. » Plusieurs pages viennent encore d’être noircies. Vous vous calez sur le chemin de fer rigoureux que vous avez préétabli. Sans grave anicroche, vous devriez finir votre mémoire à la fin du mois. La mélodie en sous-sol du soir est devenue un rituel. Tandis que vous vous apprêtiez à regarder un DVD sur votre home cinéma, le crissement sonne le branle-bas de combat, histoire d’indiquer que vous feriez mieux de plancher sur le questionnement philosophique qui vous taraude.

De manière assez curieuse, plus vous vous adonnez à ce travail universitaire, plus vous mesurez l’écart qui sépare le théorétique du senti. Les ouvrages des penseurs que vous avez ingurgités au cours des longs mois qui ont précédé, les innombrables citations que vous savez recopié avec le soin d’un copiste devant un incunable, les période d’immersion en bibliothèque afin de dénicher le livre de référence, les heures sacrifiées au plat surf sur le net, tout cela ressortit d’une gigantesque flatulence intellectuelle. Comment donc pourriez-vous en deux cents pages régler son sort à un dilemme qui a traversé les âges alors même que vous n’êtes pas foutu de savoir ce qui fait cruiii-cruiii sous votre nez, pour ainsi dire ?« Mais le long attachement que produit cet amour, s’il renforce l’intimité du lien qui nous unit à l’autre, tend aussi à désintégrer la force du désir qui est toujours tourné vers l’inconnu et le nouveau. Ce qu’avait apporté l’amour à l’état naissant (c’est le sublime enamoramento cher à Alberoni) tend paradoxalement à être détruit par l’affection profonde qu’il crée.» Souvent le bruit s’arrête, puis repart de plus belle. Vous n’hésitez pas à vous mettre à quatre pattes, à chercher sous les pieds des fauteuils, sous le dessous des tables ; vous ouvrez les battants des fenêtres, vous inspectez les rideaux. Vous retournez les coussins, vous inspectez les lampes à pendeloques vénitiennes et en bronze argenté, vous allez jusqu’à sonder les boiseries qui coupent les murs de la pièce en deux. Il faut bien que ce bruit émane d’un endroit déterminé… Pour faire diversion, vous décidez de le noyer parmi les accordéoniques grattements de La blatte de Thomas Fersen.

C’est une semaine plus tard que le drame survient. Vous êtes parvenu à la phase critique du mémoire. « On peut distinguer, rappelons-le, trois formes d’amour. La philia aristotélicienne est un sentiment d’amitié qui lie les individus par la reconnaissance des mérites réciproques de chacun. L’éros platonicien repose sur le désir : désir immédiat des beautés terrestres ou désir tourné vers le monde des Idées. L’agapé désigne dans la tradition chrétienne la relation de Dieu aux hommes ou entre les hommes eux-mêmes telle que Dieu l’autorise – construite sur le don, elle échappe au désir et affranchit toute pratique de la réciprocité . » Il est presque deux heures du matin lorsque votre chien, affalé sur la banquette qui fait face au divan où vous relisez vos notes, aboie tel un forcené au son des pas d’un quidam ayant emprunté l’escalier de service. Votre compagne, qui s’est couchée tôt, surgit incontinent à la façon d’un diable à ressorts jailli de la boîte où il était compressé. A peine parvenue devant la porte d’entrée du salon elle avise ce qui va changer le cours de votre vie. Terrassé par les jappements gutturaux du canidé et le « cékoissa ? » de l’intruse, le cruiii volatil s’est évanoui pour que se matérialise à la base de l’un des pieds de la table basse en teck un petit amas de sciure.

En prenant appui d’une main sur Les souffrances du jeune Werther qui se distingue des autres romans épars sur le parquet pendant que, de l’autre, vous vous cramponnez au dossier du canapé, vous hasardez un oeil prudent qui remonte des particules de bois élémentaires au trou qui bée dorénavant au sommet du pied, là où la grille en fer forgé qui fait office de plateau rejoint les deux cerceaux maintenant le pied au support carré qui dessine la forme de l’ensemble. A fleur de l’orifice où il est loisible d’enfoncer l’annulaire, vous apercevez une mucosité annelée blanchâtre. La chose se met tout à coup à bouger. Votre compagne, qui a compris de quoi il retourne, vous enjoint avec élégance d’exterminer ce ver-géant-dégeulasse- termite-dégénéré dont tout porte à croire qu’il squatte depuis cinq ans cette table massive en provenance d’Inde qu’elle vous a offert en signe de son amour et de sa volonté de vivre avec vous. Tétanisé par l’anus immaculé qui a perforé le pilier à l’intérieur duquel la créature coulait des jours heureux depuis plus d’un mois, excrétant le soir – vers quelles abysses ou quels cieux ?, sans doute en de parallèles galeries – le bois ingéré la journée, vous ne bougez pas d’un iota. En un flash violent, vous revoyez les scènes mythiques de The Invasion of the body snatcher…Dans le mouvement de recul avec lequel vous avez regagnez fissa votre perchoir vous avez emporté avec vous une feuille où trône une seule inscription, rehaussée au StabiloBoss rose fluo : « Le ver était dans le fruit ». Gérard de Nerval. D’un iota vous ne bougez pas lorsque votre tendre et chère saisit la bonne moitié de votre mémoire rédigé au stylo plume afin de composer une torche idoine qui, enflammée sans plus attendre, permettra de cramer jusqu’au trognon l’hérétique squameux égaré en cette paroisse sylvestre. Au risque de mettre le feu au logement entier.

Le vers, comme le torchon, brûle-t-il ? Vous n’en savez rien car vous vous précipitez hors de l’appartement.

Vous ne vous retournez pas.

Cruiii-cruiii. Cruiii-cruiii.
Cruiii-cruiii

Frédéric Grolleau

copyright www.fredericgrolleau.com

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