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Samedi 13 mai 2006

Les CSF ou la tapisserie littéraire

A l'origine rubrique de la homepage de lelitteraire.com réservée à son fondateur pour qu'il y exprime régulièrement sa lecture critique d'un opus de prédilection, Les Chroniques de San Fredo lancées sur le net en mars 2004 deviennent l'année suivante une émEntretien saission de webtv enregistrées dans les locaux parisiens de la librairie/maison d'édition Autrement, près de Bastille.  L'émission se dévéloppe de manière plus considérable à partir du Salon du Livre 2006...

"Gouverner, à écrit Merleau-Ponty dans Humanisme et terreur, c’est prévoir l’imprévisible." Faire de la webtv aussi. Aussi les Chroniques de Sans Fredo doivent-elles faire face à l’impévu le vendredi 5 mai lorsque, arrivé à 9h25 sur le lieu du tournage, derrière le jardin du Luxembourg, Frederic Grolleau constate que celui-ci est fermé (il le restera jusqu’à 11h). O infamie !
En avance d’une demi-heure, le fort cordial Laurent Léguevacque (deuxième invité) est déja sur place, tout droit débarqué de Tours, ne sachant au juste quelle porte forcer... Le pire des scénarios possibles eu égard à une matinée de tournage bien remplie est en train d’advenir, bientôt matérialisé par la personne de Tzvetan Todorov, premier invité, se présentant 4 minutes plus tard à l’endroit convenu, rejoint dans la foulée par Frédéric Tenentap, co-producteur et réalisateur de l’émission. Il faut se rendre à l’évidence au bout de 15 mn d’attente : point en ces lieux pourtant réservés le tournage ne se fera !
C’est alors que le sieur Tenentap met à contribution sa faconde légendaire afin de convaincre un noble tapissier, sis à quelques encablures, de nous autoriser à utiliser l’arrière-salle de sa boutique pour que nous y fassions défiler nos auteurs. Ce qui sera fait, T. Todorov se disant plutôt charmé par ce lieu atypique fleurant bon l’artisanat parisien.

 

 

C’est ainsi, entre carcasses de fauteuils, outils à tapisser et mètres de tissus que le préfacier des Oeuvres de Vassili Grossmann (R. Laffont, Bouquins, 2006) se lance dans une présentation passionnée de l’auteur de Vie et destin et de Tout passe, pointant avec justesse l’apport de Grosmann à la dénonciation du totalitarisme et revenant également sur la figure des trois autres auteurs au destin tragique, O. Wilde, R.M Rilke & T. Tsveïatana, de ses Aventuriers de l’absolu (R. Laffont, 2006) paru naguère.
Assis dans un coin de l’atelier, Laurent Lèguevacque ne perd semble-t-il pas une miette de la discussion puis remplace T. Todorov afin de répondre aux rouées questions mettant à mal sa conception paradoxale de la justice dans Plaidoyer pour le mensonge (Denoël, 2006). L’ancien juge, ayant démissionné de la magistrature pour casue de désaccord de fond, sait de quoi il parle et le constat qu’il dresse des dysfonctionnement des juges d’instruction et de la "fonctionnarisation" de leur sens de l’écoute au profit d’experts "experts en rien" fait froid dans le dos, juste après la déconfiture du proces d’Outreau.

 

L’entretien achevé, San Fredo a juste le temps de rallumer son téléphone portable pour recevoir l’appel de l’attachée de presse accompagnant l’universitaire Jacques Rancière : tous deux attendent dans la rue, ne trouvant pas l’endroit (et pour cause !) ou a lieu l’enregistrement. Un brin décontenancé par le local à tapisserie où on lui propose de s’exprimer, J. Rancière n’en fait pas moins rugir son moteur conceptuel et revient avec fougue sur les préssuposés de son article "De la peur à la terreur" paru dans Les aventures de la raison politique ( Métaillié, collectif, 2006). Au croisement des 2 films M. le Maudit de Fritz Lang et Mystic river de Clint Eastwood, il retrace comment l’humanité est passé d’une économie de la peur de type aristotélicienne au programme américain du War on terror. L’entretien clos, il faudra une dernière course de San Fredo dans les rues avoisinantes - qui a dit que la télé était un métier de fainéant ? - pour mettre la main sur André Gluckmann, dernier invité patrouillant dans le secteur.
Cet ultime enregistrement, qui sera suivi d’un café au troquet du coin, amène l’auteur de l’autobiographique Une rage d’enfant (Plon, 2006) à revenir sur les épisodes marquants de son enfance et sur les grands engagements de sa vie, quelques prises de positions limpides étant au passage mises en place en ce qui concerne les affres du communisme, la "napoléonite", la "tentation de Combray" ou encore les évènements de Tchétchénie. Grand orateur, Glucksmann surpend par son apaisement ...et par un sens critique que ni le passage des ans ni la maladie n’ont visiblement émoussé.

Retrouvez tous ces entretiens à partir du 17 mai sur www.sanfredo.com, partenaire de lelitteraire.com

frederic grolleau

-  T. Todorov, Oeuvres de Vassili Grossmann (R. Laffont, Bouquins, 2006) et Les Aventuriers de l’absolu (R. Laffont, 2006)
-  J. Rancière, "De la peur à la terreur" in Les aventures de la raison politique ( Métaillié, collectif, 2006).
-  L. Lèguevacque,Plaidoyer pour le mensonge (Denoël, 2006).
-  A. Glucksmann, Une rage d’enfant (Plon, 2006)

copyrights : www.fredericgrolleau.com & www.lelitteraire.com

par frederic grolleau publié dans : Les Chroniques de San Fredo
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Samedi 29 avril 2006

Caroline Maurel-Lemoine est The celulloïd esthète. Elle nous invite à la magie du regard poupin en nous initiant à la corruptrice volupté du plastique

 

Caroline Maurel-Lemoine au Marché d’art contemporain de Bastille (26 avril - 1er mai 2006)

The celluloïd esthète

 

"Si l’ennemi se concentre il perd du terrain, s’il se disperse il perd sa force."
Igloo de Giap,1969, oeuvre de Mario Merx portant à sa surface l’inscription de cette maxime de guerre du général nord-viêtnamien contemporain Vô Nguyen Giáp.

 

Télescopage de mondes (l’enfance,l’adulte ; l’onirisme, le pragmatisme) ordinairement oposés par le flux du temps, le concept exposé par Caroline Maurel-Lemoine surprend et subjugue à la fois. Ce qu’on serait enclin à résumer en disant qu’il interpelle, par son renvoi à la merveille humanisatrice de la technologie, l’emprunt d’icônes populaires et la critique de la société consommatrice soulignés par le pop art. Egalement, par le défi à l’industrie culturelle et par la contestation de la société avancé chez le militant et révolutionnaire Arte Povera.
En témoignent les nombreux visiteurs du Marché d’art contemporain parisien de cette session 2006 qui, déambulant en toute quiétude le long des stands sagement alignés de part et d’autre du port de l’arsenal en contrebas de la place de la Bastille, ne peuvent s’empêcher de marquer un temps d’arrêt face à ces productions aux tailles variées qui happent le regard. Et, bien souvent, d’entrer pour se confronter au réalisme des toiles dont le credo figuratif est sublimé par la mise en abyme soulignée plus haut : ainsi, comment interpréter la coexistence dans le même espace de ces deux espèces divergentes sinon mutantes de mannequins que sont un Action Man à la carrure et à la mine des plus viriles (semblant loucher du côté du SM et du fétichisme) et un Félix, aussi hamiltonien que fleuri, tout droit sorti du balzacien Lys dans la vallée ?

Tous deux sont bien des échantillons, des exemplaires du celluloïd trademark mais le traitement de leur posture hiératique, de la fixité obsessionnelle de leur regard comme la focalisation minutieuse portée sur leurs segmentations articulaires déjouent ce que serait une trop claire (et rapide et rassurante) identification à des jouets singeant les comportements humains. Les couleurs sont souvent vives et décalées par rapport à la réalité ; le procédé est simple et accessible. En utilisant des symboles populaires, qui marquent l’inconscient dès l’enfance, Caroline Maurel-Lemoine s’inscrit bien dans la mouvance popartienne, mais elle sait s’éloigner des devenus classiques Mickey Mouse ou Marilyn Monroe pour s’inspirer des êtres de celluloïd, ces déchets simili-vivants, ces objets de rebut tout aussi bien « récupérés (repensés) par l’Arte Povera qui peuvent à l’envi devenir objets d’art. Idéal et génial pied de nez du figuratif guère prisé en France à l’expressionnisme abstrait.

C
hacun peut y voir une invitation ludique à imaginer la scène, le dialogue qui ont précédé, la scène, le dialogue qui suivront, ou encore un violent éclairage des rapports secrets qu’entretiennent entre eux les jouets enfantins quand leurs petits propriétaires et les adultes leur tournent le dos. Et si « Etre, c’est être perçu » (esse est percipi), comme l’indiquait dans son immatérialisme idéaliste le fort philosophe êvéque Berkeley ? Telle est bien la sempiternelle Comédie humaine et Balzac, là encore, n’est guère loin. Cercle vertueux parfait, les modèles ayant servi d’inspiration à l’artiste pour chaque saynète trônent dans le stand, sur des étagères, rejouant en écho et en effet de miroir les scènes primales qui les auréolent. Qui vivra verra. Et réciproquement.
Loin du clin d’oeil et de l’impulsion premiers qui font qu’on assimile ces toiles où figurent moult Barbie, Ken, lapin pelucheux, fusée et autres grenouilles mécaniques au revival de bon aloi d’une enfance un peu oubliée voire perdue, le visiteur s’inquiète soudain : cette grande et imposante Barbie aux formes sculpturales sur fond céruléen pourrait-elle en définitive être accrochée au mur de la chambre de son bambin ? Rien n’est moins sûr car, ainsi objectivée et agrandie, ladite pourpée, sans cire ni son, dit non non non à la société de consommation ; du haut de son éminent statut bimboesque elle fustige le rebut auquel sont condamnées ces promesses de femmes parfaites bientôt rattrapées par le réel. Le silicone vieillit à peine pourtant. Mais se fâne le regard de celles et ceux qui, à peine parvenus à l’âge de raison, l’ont jadis adoré ...pour mieux le reléguer aux oubliettes des vieux souvenirs, inadaptés aux urgences d’une vie sociale où certaines femmes n’hésitent pas à se métamorphoser elles-mêmes, chirurgie esthétique aidant, en ces poupées de référence avec lesquelles elles aspirent à se confondre.

 



Illusions de la facticité de la chair et de la rondeur des formes, dépassement monadologique du "lisse et du strié" mis en avant par le Deleuze de Mille plateaux (voyant dans ce jeu plastique des formes une nouvelle liberté en acte), dont se moque bien le bouledogue de passage qui tient dans ses crocs saisissants une Barbie nue qu’il ne semble guère distinguer d’une croquette ou d’un os à moëlle : il n’est pas acquis que le happy end à la King Kong soit au rendez-vous et que la Bête épargne in fine la Belle. D’ailleurs, les deux tableaux mettant aux prises une Barbie princesse et un Godzilla écailleux plus vrai que nature laissent dans l’indéterminé de la représentation l’avenir de cette rencontre : paisible dialogue, prémice d’un repas ou quasi dévoration sexuelle ?
Non loin de là paissent sans souci aucun les membres d’ un troupeau Playmobil, égaré dans les hautes herbes (épatante collusion servant de prodrome à une réflexion sur la dialectique entre la nature et la culture qui est une référence de l’Arte Povera - lequel n’a de « pauvre » que le nom) ; deux mannequins enamourés et nippés tendance font une virée en Porsche roadster rose dans la verte, alors que trois potes Ken style "surfeurs on the beach" discutent entre eux sans se préoccuper ce qui se déroule au-delà du regard immédiat. « Suave mari magno » disait Lucrèce dans son De natura rerum : qu’il est bon d’être au calme sur la berge quand, au loin sur la mer, la tempête éclate et menace ceux qui ont le malheur de s’y trouver...

 

L’on se souvient alors de la définition par le peintre anglais Hamilton, apôtre du pop art, de sa production artistique : « Populaire, éphémère, jetable, bon marché, produit en masse, spirituel, sexy, plein d’astuces, fascinant et qui rapporte gros. » Dans leur monde utopique de plastique soustrait aux valeurs modernes, les personnages de celluloïd, les jouets de tout crin et poil sourient doucement : certes, il arrive d’aventure qu’un soldat de plomb vétuste vise un vénérable lapin de son arme, mais tout cela n’est pas sérieux (de quelle histoire et lutte des classes pourraient bien accoucher des poupées contestataires ?) N’existe dans les choses que le sens que chacun veut bien y loger. Question de projection et de « pulsion scopique », selon la formule de Lacan.
Pauvres de nous au regard de ce bonheur-ci ? Notons que dans la préface de ses Notes pour une guérilla parues dans la revue Flash Art, Germano Celant, créateur du néologisme Arte Povera, précise le sens de l’adjectif "pauvre" qui est emprunté au vocabulaire du théâtre de Grotowski, lui-même marqué par Artaud, la psychanalyse selon Jung, et les philosophes orientales : la pauvreté dans ce contexte doit être comprise comme un dépouillement volontaire des acquis de la culture pour atteindre à la vérité originaire du corps et de ses perceptions. Le texte s’ouvre sur une description du film d’Andy Warhol, Sleep, et fait constamment référence au cinéma et au théâtre. Les arts visuels se voient assigner la mission de pulvériser, par l’effet de la pure présence, toute scolastique conceptuelle. La victime désignée de ce sacrifice étant le spectateur oeil+oreille. C’est de cette pauvreté-là que nous entretiennent les golden boys et les princes friquées de plastique peints par Caroline Maurel-Lemoine.

 

Et si tout était récupérable ? Et si rien n’était perdu à jamais ? Et si le moindre sujet qui se pense tel se révélait en fait une marionette sans fil animée par un dieu-enfant qui lui insuffle par ses désirs un semblant de vie ? Caroline Maurel-Lemoine est The celluloïd esthète. Elle nous invite à la magie du regard poupin en nous initiant à la corruptrice volupté du plastique quand, au même titre que la vie qu’il stigmatise, il devient fantastique/fantasmatique.

 frederic grolleau

Caroline Maurel-Lemoine au Marché d’art contemporain de Bastille (26 avril - 1er mai 2006)
CONTACT : carolinemaurel@cegetel.net

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par frederic grolleau publié dans : Les Chroniques de San Fredo
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