Article publié sur le blog des livres de La Recherche, février 2008.
Pendus au passé ?
Les théories des cordes permettent à la physique de changer de paradigme, en reposant, dans un espace-temps à dix dimensions, sur des entités
élémentaires qui ne seraient plus des particules ponctuelles mais des cordes minuscules, formant des boucles d'une taille finie, de l'ordre de la longueur de Planck et vibrant comme des cordes de
violon.
A partir du principe que les plus petites particules de matière, et notamment de lumière, ont cette forme de cordes
dotées d’un grand nombre de dimensions - des cordes qui pourraient être « ouvertes » - le romancier Somoza imagine des personnages qui, sur une île de l’Océan Indien, parviennent en
2006 à obtenir des images fragmentaires du passé (la période jurassique ou Jérusalem peu avant la crucifixion de Jésus...). Un groupe de chercheurs qui quelques années plus tard se trouve décimé
par un mystérieux assassin, prix à payer pour avoir osé, crime de lèse-divinité, visionner en direct le passé. S'il est en effet impossible de voyager dans le passé (on ne peut pas revenir en
arrière dans le temps), on peut filmer et observer ce passé, même le plus lointain, en pliant ces fameuses « les cordes du temps ».
La physique théorique moderne censée concilier les théories d’Einstein (la relativité générale) et celles de la mécanique quantique (physique à une très
petite échelle) sert alors de toile de fond à une interrogation de fait plus métaphysique qu'épistémologique : quel sens conférer aux croyances, mythes et connaissances scientifiques une fois
ceux-ci confrontés non pas à la mémoire et à la transmission, mais à la réalité crue et nue ? Enchevêtrement maîtrisé de thriller, de
science-fiction et de physique théorique, le romancier joue sur le supense et l'horreur afin de montrer que (re)lire l'histoire de la planète en direct ne peut, pour l'esprit humain, qu'entraîner
de lourdes conséquences psychologiques.
frederic grolleau
José Somoza, La Théorie des cordes, Actes Sud 2007, 515 p.
La vérité se trouve-t-elle sous les jupons des femmes ?
De l’art de catiner
Ce roman - premier volet d’une trilogie qui s’est fort bien vendue en Allemagne - porte un titre assez explicite pour qu’il ne soit point besoin de
barguigner : Iny Lorentz plonge son lectorat dans les tensions féodales de l’empire germanique du XVe siècle en suivant le parcours, tragique et emblématique, de la jeune et
belle Marie.
Cette fille de bonne famille de Constance voit en effet sa vertu comme sa vie brisées en 1410 par l’infâme Splendidus Ruppertus, avocat crapuleux attiré davantage par sa dot que par
ses formes et ourdissant un terrible complot afin de transforrmer Marie - sur le point de devenir sa promise - en une vile catin tout juste bonne à vendre ses charmes pour survivre. Mais une
catin qui, tout en se prostituant au quotidien, a de la suite dans les idées et ne vise désorrmais qu’à se venger de celui qui l’a fait bannir de la cité avec la tunique d’infamie sur les
épaules...
Si les cinquante premières pages, trop conformes aux codes génériques du "roman historique" pour être
attachantes, ne sont guère convaincantes (l’on passera sous silence la séquence du viol de la blanche et frêle héroïne par trois brutes - "épaisses" évidemment), en revanche il faut
reconnaître qu’Iny Lorentz présente une vision bien documentée d’une Allemagne en proie aux dissensions tant politiques que religieuses (avec la Réforme qui se profile en toile de fond) et
qu’elle fait honorablement état des divers schismes de l’époque. Il n’est pas inintéressant alors que ce soit depuis le point de vue de petites gens (les femmes de petite vertu) que s’établisse
la critique en règle des seigneurs, prélats, mercenaires et autres bourgeois qui rêvent tous à leur façon de manger une part du gâteau séculier - tout en étant identiquement menés par le bout
du nez... et d’un autre appendice qu’il n’est pas difficile d’identifier.
Bref, si on laisse de côté le refrain, tenace aux oreilles, d’une chanson de Mylène Farmer qui assimile volontiers le libertinage et le
statut de catin, voici un épais roman/une fresque historique qui se laisse parcourir et invite à penser, au-delà des apparences, que les femmes dites vénales le sont parfois malgré elles, ce
qui ne les empêche pas de manifester un mental à toute épreuve. Peut-être Nieztsche l’anticipait-il déjà, lui qui n’hésitait pas à poser, un rien polémiste, que la vérité se trouve souvent sous
les jupons des femmes ?
frederic grolleau
Lire un extrait
Iny Lorentz, La Catin (traduit par Frédéric Weinmann), Presses de la Renaissance, janvier 2008, 504 p. - 21,00 €.
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