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Lundi 6 février 2006 1 06 /02 /Fév /2006 00:19

Un suspense du non suspense qu’entretient un cyborg rêvant de redevenir humain

Remarqué avec Jesus video, plébiscité ensuite avec Des milliards de tapis de cheveux, Andréas Eschbach, nanti de nombreux prix littéraires, n’a plus besoin d’être présenté. Il nous revient avec un texte atypique, d’un plus court format que d’habitude mais au contenu toujours aussi stimulant. Il suffit d’être observateur pour en apprécier immédiatement la teneur grâce à la belle couverture qu’a confectionné Manchu pour les éditions de l’Atalante. Que voit-on ? Un solide gaillard fouetté par les embruns d’un âpre paysage qui se tourne de trois-quarts, dévoilant ainsi un oeil droit particulier ...dont émane une lueur rouge.

Les pages qui suivent vont nous expliquer que cet homme, Duane Fitzgerald, est en fait un cyborg. Un ancien soldat américain ayant accepté au début des années 80 de subir une multitude d’opérations hautement technologiques afin de devenir une sorte d’universal soldier. Débarqué du projet, avec cinq autres de ses camarades de combat d’alors, pour cause de dysfonctionnements répétés et de modifications de politique gouvernementale, Duane coule depuis des jours paisibles en tant que retraité de l’armée à Dingle, petit village d’Irlande. Mais le calme ne va pas durer car le héros va bientôt découvrir qu’il est, le titre du roman l’explicite, « le dernier de son espèce » - un dernier témoin fort gênant de la dérive offensive américaine qui va devoir être éliminer par son propre camp.

Curieux canevas que celui-ci donc, qui louche constamment entre L’homme qui valait trois milliards et les archétypes de superhéros empruntés aux comics US, et qui ne donnerait certainement pas grand chose sous la plume d’un romancier moins inspiré qu’Eschbach. Mais voilà, c’est un grand monsieur, bien documenté sur l’Irlande et les procédures des stratégies de l’armée américaine en matière de biopouvoirs, qui est aux commandes. Et qui a la bonne idée de panacher les pérégrinations tout en contrariété de Fitzgerald avec des citations de Sénèque, le philosophe étant assimilé en quelque sorte à un mentor par Duane, à la manière dont le Torop de Maurice G. Dantec dans Babylon Babies renvoyait constamment dans ses pensées, faits et gestes à L’art de la guerre de Sun Tzu. L’artifice, maîtrisé, confère beaucoup d’épaisseur à l’intrigue et laisse entendre d’emblée le stoïcisme, mâtiné d’un brin de scepticisme avec lequel le héros envisage son avenir.

Et le lecteur de lire chapitre après chapitre ce histoire abracadabrante d’un surhomme en droit « incassable » qui multiplie les échecs à cause du délire techniciste et prométhéen du programme Steel Men n’ayant jamais envoyé au front aucun de ces membres de commando d’élite. Jusqu’au bout on y croit. On espère que Duane va se tirer du traquenard où il est embourbé grâce ses mégapouvoirs. Tout cela consonne avec un suspense du non suspense qu’entretient fort bien le caractère désabusé du cyborg rêvant de redevenir humain, sans qu’à aucun moment une once de délire fantastique ne nous fasse sortir du lit étroit du réalisme.

C’est bien cela le plus étrange en définitive : en le conjuguant au passé, Eschbach parvient sans peine à nous faire accroire que, loin de toute extrapolation de pure science-fiction, le projet Steel Men pourrait être des plus plausibles. Un constat qui fait froid dans le dos ...et donne envie de relire un peu de la sagesse du grand Sénèque.

frederic grolleau

Andreas Eschbach, Le dernier de son espèce, Joséphine Bernhardt & Claire Duval (traduction), L’Atalante, 2006, 292 p. - 19,00 euros.

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www.fredericgroleau.com et www.lelitteraire.com
 
  
 

Par frederic grolleau - Publié dans : critik ROMANS
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Samedi 4 février 2006 6 04 /02 /Fév /2006 21:01

Le démiurge demeure un mortel au même titre que les autres, qui doit apprécier la Guiness davantage que l’ambroisie.

Quand on aime, c’est bien connu, on ne compte pas. Ou si peu. Alors, pensez donc, deux livres de Ian Rankin qui vous parviennent en même temps, voilà une promesse de bon moments de lecture en perspective ! Les préjugés cependant, qu’ils soient bons ou mauvais, peuvent à tout moment être démentis ; et il suffit parfois d’un seul livre pour que la réputation d’un auteur souffre d’un soudain déficit. De ce point de vue, lire dans la foulée sinon en parallèle Piège pour un élu et Rebus et le loup-garou de Londres est fort instructif. Dans le second, Rankin et Rebus sont d’ores et déjà des superstars, l’un chez les auteurs de roman noir, l’autre chez les investigateurs jusqu’au-boutistes ; dans le premier, John Rebus est fidèle à lui-même, id est il galère et nous enchante.

Piège pour un élu met en effet aux prises Rebus avec un specimen de ce qu’il abhorre le plus au fil de ses enquêtes, soit LE politicien. Ici, Gregor Jack, jeune et brillant député ... mais qui se fait surprendre dans un bordel lors d’une rafle de police. Pour une fois néanmoins Rebus est plutôt tendre avec l’individu en question issu tout comme lui des couches ouvrières de la population du Fife. C’est ce préjugé positif qui va être combattu par l’acariâtre policier, toujours hésitant quant à sa relation avec le docteur Patience Aitken, et qui fait tout l’intérêt du roman. Jack a bien besoin il est vrai d’un soutien car la presse à scandale est déjà sur ses talons et sa carrière politique paraît fort compromise une fois sa photographie en tête de des tabloïds écossais...

Une fois n’est pas coutume, Rankin excelle à décrire les tergiversations infinies et les coups de génie du buté Rebus qui n’en fait qu’à sa tête et entreprend de démêler un à un tous les fils de l’écheveau qui noue inextricablement le politicien aux membres de la Meute, ce groupe d’amis toujours soudés depuis les bancs de l’école. Mais les choses se compliquent quand l’épouse de Jack continue de jouer les filles de l’air ...avant que d’être retrouvée morte. Jeu de fausses pistes et complots à tout-va, le lecteur en a pour son argent dans ce Piège pour un élu grâce à un Rebus plus opposé que jamais à sa hiérarchie et qui carbure à l’instinct, ce qui nous vaut encore une belle galerie de portraits.

John Rebus n’est jamais aussi excellent que lorsqu’il oeuvre dans la campagne écossaise, entre crachin et frimas. Avant de se bourrer la gueule le soir dans le premier pub venu. C’est notre préjugé à nous - et l’on ne doit pas être les seuls à le partager, vu qu’Edimbourg vient d’officialiser un "parcours Rebus" dans la ville pour les touristes ! Voilà pourquoi on se sent moins à l’aise avec ce roman-ci, qui nous propose un protagoniste désemparé pour cause de déclagae horaire et topographique, vu qu’il vient d’être dépêché à Londres, après sa traque magistrale d’un serial killer dans L’Etrangleur d’Edimbourg, pour aider la police londonienne à mettre la main sur un tueur en série qui sème la terreur sur place, après avoir assassiné une jeune femme dans Wolf Street (rue du Loup) et en laissant à chaque fois une morsure sur le ventre de ses victimes.

Mais l’enquête piétine ici, Rankin semblant vouloir surtout traduire l’embarras d’un Rebus pataud (ah, le cliché de l’Ecossais moqué par l’Anglais !) face au métro de la City ou aux mouvements de foule et d’humeurs des citadins. Puis mis dans une position inconfortable par ses « collègues » de la Metropolitan Police. Tout cela est un peu convenu, de même que la venue d’une mystérieuse, jeune et jolie (tant qu’à faire) psychologue avec qui il ne va pas tarder à s’envoyer en l’air et que la quatrième de couverture du roman, lourdaude au possible, pointe comme « pas si innocente » que cela tandis qu’alternent avec la progression de l’enquête les soliloques du loup-garou présenté comme un mixte féminin/masculin des plus psychotiques...

Curieusement, Rebus et le loup-garou de Londres pourrait être le premier livre guère abouti d’un Rankin pas encore connu ou son dernier, quand lassé des méandres psychologiques de son anti-héros, il nous le peindrait pris aupiège de sa propre notoriété - devenant tellement célèbre que son nom figurerait par exemple dans le titre du roman le décrivant. Bref, on ne retrouve pas ici le mordant habituel du taciturne policier écossais et l’humour que Rankin tente en vain d’insuffler à l’intrigue ne fait que rarement mouche. Sans parler d’un grotesque rebondissement dans la traque du loup-garou dû à une interprétation du statut du point-virgule dans une lettre anonyme d’icelui, ou d’une course poursuite en jaguar empruntée en fonction d’une soudaine intuition herméneutico-linguistique... Sur fond d’art outrancier et de désamour filial hautement destructeur, on ne sait pas trop comment prendre ce volet des aventures de Rebus : galéjade ou coup de pompe de Rankin ?

Seule rayonne ici, à titre de leitmotiv, la fameuse formule que l’inspecteur écossais va faire sienne pendant longtemps : TAJT (toi aussi je t’emmerde) et qu’il ne cesse de balancer en son for intérieur à tous ceux dont il désapprouve le comportement. A tout le moins et à la limite, nous voilà rassurés : comme John Rebus, Ian Rankin aussi a ses hauts et ses bas. Le démiurge demeure un mortel au même titre que les autres, qui doit apprécier la Guiness davantage que l’ambroisie. 

frederic grolleau

 Ian Rankin, le Livre de Poche, 2005
- Piège pour un élu, 411 p.- 6,95 euros.
- Rebus et le loup-garou de Londres, 349 p. - 6,50 euros.

copyright www.fredericgrolleau.com et www.lelitteraire.com



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