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Critik Philo & Ciné

Jeudi 4 août 2011 4 04 /08 /Août /2011 12:45

Chantons sous la pluie (Singin’in the Rain), de Stanley Donen & Gene Kelly - 1952

 

La réflexivité dans Chantons sous la pluie


Le film met en abîme le cinéma, ce qui a conduit certains critiques à n’y voir qu’un “documentaire” sur les débuts du parlant. Cette mise en abîme constitue en réalité l’objet du film, de l’ordre du scénario, sur quoi lefilm s’appuie pour donner à penser le cinéma comme art dans sa relation au système, avec beaucoup d’humour. Il va à l’encontre d’une opinion répandue, en affirmant que c’est bien l’art qui contraint le système à se plier à son inventivité, et non l’inverse.

 

1. OSCILLATION : SCENE DE LA DECLARATION.


Don Lockwood (Gene Kelly) emmène Kathy Selden (Debbie Reynolds) dans un studio vide, il veut lui faire une déclaration mais il a besoin du “décor approprié”. Il procède alors à une accumulation d’éléments typiquement romantiques -une toile de fond pour un coucher de soleil, un fumigène pour “la brume des horizons lointains”, un projecteur pour un clair de lune, etc. Ces éléments participent de la mise en scène par le personnage de sa propre déclaration d’amour, qu’il réfère à une représentation romantique de la scène du balcon dans Romeo et Juliette (Don Lockwood a fait plusieurs allusions à ce propos dans les scènes précédentes avec Kathy).

Cependant, l’adhésion à cette mise en scène est rendue impossible par le décalage entre le discours “imaginaire” du personnage et ce qu’on voit réellement, qui est l’artifice brut. L’écart maximal apparaît dans le plan du visage de Debbie Reynolds sur fond de projecteurs bleus et rouges, qui correspond à la réplique : “Vous êtes bien jolie au clair de lune, Kathy”.

On peut appeler oscillation ceva-et-vient dela pensée entre l’adhésion à la situation amoureuse et une distance opérée par l’intrusion massive de l’artifice. L’advenue du deux -comme oscillation, ou écart- défait l’unité de la représentation. L’émotion vient de cet écart en pensée à l’intérieur d’un même espace, d’un même temps : l’artifice interrompt la représentation romantique mise en scène par le personnage, mais redispose également notre regard sur le film lui-même.

La séquence présente ainsi une pensée radicale sur le cinéma : un film n’est que cela, une somme d’éléments artificiels, une composition totalement fictive. Cette idée apparaît dès le début de la séquence, le studio est vide, l’écran est sombre : avant le film, il n’y a rien. Que rien ne préexiste au film, pas même la “réalité”, est une idée qui va à l’encontre d’une conception réaliste du cinéma : l’illusion de réalité est en vérité ce qu’il y a de plus artificiel.

Le discours de Don peut être considéré comme une mise à plat du système, au sens où il désigne la volonté de transparence, c’est-à-dire de négation de l’artifice : ceci n’est pas un ventilateur, mais une douce brise. C’est cette transparence qui habituellement nous fait croire au monde fictif du film, et nous incite à entrer dans le film et à nous laisser bercer par l’histoire. Dans cette scène, la tentation d’adhérer est forte, car justement la situation amoureuse appelle à l’identification plus quetoute autre, mais la mise en avant des artifices nous retient. Le film n’opère donc pas une critique de la représentation, mais suscite une prise de conscience de notre rapport au film : l’identification, au cinéma, n’a rien de naturel, elle est la conséquence d’une mise en scène. Elle est une des caractéristiques du système réaliste, mais n’est pas inhérente au cinéma. Par ailleurs, l’identification est un effet ponctuel, qui peut être attaché à un ou plusieurs personnages, ou à des situations, elle n’est pas continue, et les pauses dans l’identification sont des écarts qui permettent une pensée.

 

2. “BROADWAY MELODY” : POINT DE DEPART D’UNE PENSEE RETROACTIVE DU FILM.


Cette séquence est projetée sur un écran à l’intérieur du film. Cette mise en abîme déclarée -voici un film- présente clairement le caractère réflexif del’épisode. La réflexivité se donne comme un questionnement sur l’essence véritable de l’art du cinéma,l’opération principale de la séquence étant une épuration extrême de tout ce qui contribue, dans le système réaliste, à rendre l’art opaque.


 
Abstraction des décors.

Les néons gigantesques et colorés symbolisent Broadway à eux seuls. Un tapis roulant peuplé de figures donne l’idée d’une rue animée, les murs et les portes sont en carton de couleurs vives ; même les lumières du bar où chante Gene Kelly est figurée par une lampe peinte et des taches jaunes sur le rouge du mur. Cette stylisation extrême nous fait repenser l’ensemble des décors. Alain Masson avait déjà repéré cette mise en scène du décor dans une autre séquence :

“Make’m laugh […] devient aussi le symbole des incertitudes de la fiction : d’un impossible pas acrobatique, le danseur gravit un mur, et c’est pour de bon, puis il essaye un autre mur, mais c’est un mur pour rire ! On ne sait plus où commence le vrai et où finit le décor.” [1]

   

J’objecterai qu’on ne peut opposer “vrai” à “décor”, car l’idée qui ressort justement du film entier, c’est que tout est décor au cinéma, et par conséquent il n’y a nulle “incertitude de la fiction”, mais au contraire certitude de la fiction. La description d’Alain Masson omet un mur, le plus important : le trompe-l’œil qui au départ semble être un couloir d’hôtel vu en perspective, se laisse piétiner sans peine par le danseur. Le réel du film, c’est bien le décor, la fiction, la seule illusion est l’illusion de réalité.


Glissement opéré par la danse : à l’idée de lieu se substitue l’idée d’espace construit.

Dans la séquence “Broadway Melody”, le bar se trouve soudainement vidé de la foule multicolore, laissant le champ libre à la dansede Gene Kelly, qui se termine par un duo avec Cyd Charisse. Le lieu se vide ensuite radicalement dans la “danse du voile” [2] : espace pur, vierge, blanc, qui semble illimité. Ce qui rend l’espace visible, palpable, c’est le parcours de la danse.

Même quand il y a un décor qui définit l’espace comme lieu, le geste dansant semble dissoudre la notion de lieu. Dans la séquence “Singin’ in the Rain”, cette dissolution est accentuée par la pluie et la lumière nocturne. Dans la séquence “Good Morning”, la contrainte réaliste nomme le lieu -intérieur luxueux de la maison de Don Lockwood- mais la mise en scène transforme ce lieu en espace construit : un triangle sur un mur accentue une pyramidedes danseurs ; la caméra suit les personnages d’une pièce à l’autre de façon continue, marquant l’absence de quatrième mur ; un bar devient une barre de danse classique, deux canapés successifs contribuent à marquer la profondeur de champ.


Soustraction de l’idée de personnage

Dans “Broadway Melody”, cette opération s’appuie sur une des caractéristiques de la comédie musicale : l’identification y est déplacée du personnage vers l’acteur -en tant qu’il chante et danse. Cette identification est donc plutôt un désir d’imitation [3] qui a pour effet de placer le spectateur dans une attente des numéros. Cette tendance est ici accentuée par le fait qu’aucun nom n’est attribué aux personnages de la séquence : Cyd Charisse et Gene Kelly sont les seuls noms possibles.
La notion de personnage est également évacuée par une typification extrême, explicitement référée au film noir. La situation est ainsi présentée en un seul plan : un gangster (“Scarface”), une femme fatale -Cyd Charisse-, et deux hommes de main, dont le jeu chorégraphique se réduit à un seul geste : lancer une pièce au rythme d’une musique de jazz.
L’univers diégétique présenté dans “Broadway Melody” ne se réfère visiblement pas à la réalité : la seule référence est le cinéma, par le truchement de deux genres combinés, le film noir et la comédie musicale.

 

3. ARTETSYSTEME.


En opposition à Kathy Selden, caractérisée comme femme “réelle”, le film présente deux femmes “imaginaires”, distinctes selon leur destination : l’une pour l’art, l’autre pour le système.

Cette dernière apparaît sous les traits du personnage de Lina Lamont, la star du studio : le studio s’efforce de maintenir à tout prix l’illusion, en cachant au public que cette image de rêve est en réalité une femme stupide et vulgaire. L’idée ici est que le système consiste essentiellement à faire croire au public que le cinéma reflète la réalité. Cette idée, dont le caractère grotesque apparaît dès qu’on entend parler Lina, ne peut s’adresser qu’à cette foule hurlante et stupide, public des fan magazines, qu’on nous montre au début du film.

Dans “Broadway Melody”, Cyd Charisse apparaît au début comme une pure image de la séduction : la caméra suit sa jambe, le cadre s’élargit sur son buste, puis découvre son visage. Elle entame une danse érotique autour de Gene Kelly : le danseur semble transformé en statue de sel. Il met ses lunettes pour y voir plus clair, elle l’aveugle aussitôt avec la fumée de sa cigarette, lui ôte ses lunettes, joue avec, les fait tomber, puis les envoie hors-champ d’un gracieux coup de pied. Toute la mise en scène recrée l’image de la Femme Fatale, dont la séduction est littéralement aveuglante.

Cette image est un cliché importé du film noir. Mais la danse, par l’invention du geste, relève le cliché, la Femme Fatale sert de support à une représentation métaphorique du désir. Mais l’art est interrompu par le système : apparition d’un autre cliché, “Scarface”, qui entend récupérer sa créature grâce à l’argent (il l’appâte avec un bracelet de diamants).

La deuxième apparition de Cyd Charisse est différente. Elle est vêtue de blanc, ce qui dans les conventions du système désigne une figure de fiancée, ou de femme idéale, en opposition à la Femme Fatale, -classique dualité. L’histoire est à nouveau interrompue par la danse : Gene Kelly imagine, en voyant Cyd Charisse,une rencontre amoureuse avec elle. Par un fondu enchaîné le décor et la foule disparaissent miraculeusement, faisant place à un espace vierge, blanc, vide. Cette scène est une idéalisation au sens strict, elle dépasse le statut de simple fantasme d’un personnage. Cyd Charisse a été transformée, le cliché de la Femme Fatale est entièrement dissous : apparition d’une pure danseuse. L’art interrompt le système pour présenter idéalement une rencontre amoureuse, dansé par deux figures abstraites, donc universelles : un homme et une femme.

La rencontre y apparaît comme ce qui ne peut être fixé, ce qui se donnne par le mouvement de la danse, le parcours de l’espace, le rapprochemlent du baiser aussitôt suivi d’une séparation, d’une prise de distance.
Dans cette scène le principe d’épuration culmine. La figure de Cyd Charisse est l’objet d’un processus qui métaphorise la trouée opérée par l’art dans le système : elle est idéalisée au sens où le film la présente dans un monde épuré, le monde des idées, de l’art, -idéalisation rendue visible par le voile qui s’élève au-dessus de la danseuse. Cette scène fait briller l’essence de l’art en dehors de tout système.

Mais le système surgit à nouveau, le rêve s’efface, “Scarface” réapparaît, emblème du règnede l’économie, et Cyd Charisse disparaît. Mais le film n’est pas pessimiste : Gene Kelly rencontre un nouvel arrivant, danseur débutant et enthousiaste comme lui-même l’était au début ; il reprend alors le thème d’ouverture, Broadway Melody, parmi les néons et la foule multicolore. “The Show Must Go On”, le spectacle doit continuer, -il faut continuer, malgré toutes les contraintes que le système impose.

 

Annick FIOLET
 

Notes
[1] Alain Masson, La comédie musicale américaine.

[2] Terme emprunté à Alain Masson, op.cit.

[3] Cette identification spécifique au musical a été repérée par Claude Chabrol à propos de la scène “Singin’ in the Rain” : “Sous la pluie un homme chante et danse. Avec cette eau dont il redoute le plus souvent les trombes, un homme entame un gracieux ballet. Le spectateur, son complice, chante et danse avec lui sous l’œil ahuri d’un policeman. Et lorsque dans son élan l’homme sur l’écran, parapluie pointé vers le ciel, grimpe à un réverbère, son complice, dans l’obscurité de la salle, tend à l’imiter”. (Cahiers du Cinéma).

 

source :
http://www.artcinema.org/spip.php?article41

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Mercredi 27 juillet 2011 3 27 /07 /Juil /2011 12:54

Watchmen-Les Gardiens  de Zack Snyder : critique en avant-première (soirée Allociné)

ou la thèse sans antithèse et synthèse...


A
la demande générale, je vais donc évoquer l’avant-première de « Watchmen- Les Gardiens » de Zack Snyder (mais brièvement hein, le principe de ce blog reste de partager mes coups de cœur cinématographiques, et ce film, vous l’avez compris ou le comprendrez rapidement, n’en fait pas partie …). Cette projection en avant-première avait lieu au Forum des Images et était organisée dans le cadre du club 300 d’Allociné dont  c’était la troisième soirée « Allociné Family and Friends » après celles organisées pour les projections de « Wall-E » et « Mesrine ». Venons-en à l’essentiel avant d’évoquer  l’accessoire (le film) :  les blogueurs avec lesquels j’ai eu le plaisir de terminer cette soirée, j'ai nommé Brigitte des "Nouveaux Cinéphiles", Pascale et Hervé de "Sur la route du cinéma", Osmany de "Oh my bloogness" , sur les blogs desquels vous trouverez également un récit de cette soirée, ainsi que sur les blogs des autres inconditionnels des avant-premières que j’ai une nouvelle fois eu le plaisir de croiser  Tadah! blog , Les Cinétribulations d'Alain Robert, Filmgeek. Vous trouverez également des critiques sur les blogs du Petit cinéphile et sur le blog BJ and Mat Cinéshow.

 

 

Pour les  incultes en bd et comics qui, comme moi, l’ignoraient, « Watchmen » est donc un comic-book constitué de 12 volumes écrits-réalisés-commis entre 1986 et 1987 par Alan Moore (pour le texte) et Dave Gibbons (pour le dessin ), un comic dont la forme est paraît-il particulièrement singulière, voire révolutionnaire (utilisation de la première personne, neuf vignettes par page privilégiant les formats verticaux, caractéristiques réalistes des héros etc) mais surtout paraît-il le meilleur comic de tous les temps figurant  dans le top 100 du Time Magazine des « Meilleurs romans de la langue anglaise depuis 1923 », lauréat du prix Victor Hugo, prix du meilleur album étranger au Festival international de la BD d’Angoulême. Bref, le « A la recherche du temps perdu » du comic. Quand je pense qu’il a été un moment question que Terry Gilliam, Paul Greengrass ou Darren Aronofsky le réalisent, je me dis que nous sommes peut-être passés à côté d’un bon film mais malheureusement c’est au réalisateur de « 300 », Zach Snyder que cette épineuse mission a échu.

En préambule, la toujours sympathique et dynamique équipe d’Allociné nous a prévenus : ce film d’anticipation a une portée philosophique, politique, historique et nécessite plusieurs visionnages afin d’être vraiment appréhendé ! Fichtre… Une sorte de mélange entre « Citizen Kane », «  2001 Odyssée de l’Espace », « Hiroshima mon amour »… Welles, Kubrick et Resnais : rien à côté de Zack Snyder !  Qui l’eut cru ?

 

Le pitch : Nous sommes à la fois en 1985  et à une époque indéfinie et alternative (Watchmen étant évidemment intemporel et universel comme tout chef d’œuvre qui se respecte ou aspirant du moins à l’être), la Guerre Froide étant à son apogée,  les Etats-Unis ayant remporté la Guerre du Vietnam et  Richard Nixon achevant un cinquième mandat à la Maison-Blanche… Les super-héros font alors partie du quotidien (rien à voir avec Superman et autres Spiderman, je vous expliquerai ça ultérieurement) et l’horloge (d’où le nom de Watch-men) de l’Apocalypse –symbole de la tension entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique- indique en permanence minuit moins cinq. Lorsque l’un de ses anciens collègues super-héros (oui, collègues, super-héros est un métier…) est assassiné, le cynique, brutal, égoïste Comédien (Jeffrey Dean Morgan), Rorschach (Jackie Earle Haley), un justicier masqué aussi las que déterminé va découvrir un complot qui menace de tuer et discréditer tous les super-héros du passé et du présent. Alors qu’il reprend contact avec son ancienne légion de justiciers –un groupe hétéroclite de justiciers retraités, seul l’un d’entre eux –le Dr Manhattan- possédant de véritables pouvoirs, sorte de Dieu bleuté au physique improbable- Rorschach entrevoit un complot inquiétant et de grande envergure lié à leur passé commun et qui aura des conséquences inquiétantes pour leur futur.

"Les inconditionnels pourront découvrir la transposition sur grand écran des personnages et scènes qu'ils aiment, ainsi que la réalité alternative complexe du roman graphique, tandis que le reste du public verra des super-héros agir d'une façon qu'ils n'avaient jamais envisagée auparavant. Et si, au finalement, Watchmen est considéré comme une bande-annonce de 2h30 pour le livre, ce sera ma plus belle récompense." Voilà ce qu’a déclaré Zack Snyder aspirant à passionner les néophytes autant que les fans du comic-book. Etant donné que lors de la projection allocinéenne, seuls 8 % des spectateurs ayant voté ont déclaré ne pas aimer ou ne pas aimer du tout contre 78% de satisfaits, je ne vais pas généraliser mon cas de néophyte (j’imagine que parmi les 78% tous n’étaient pas aficionados de la BD) mais pour moi en tout cas, cela n’a pas du tout fonctionné.

 

D’abord, parce que « Watchmen » n’est pas à la hauteur de son ambition débordante. Ce film m’a rappelée un de mes passionnants sujets de sciences-po : « Existe-t-il une guerre juste ? ». Voilà, entre autres thèmes, ce à quoi « Watchmen »ambitionne de répondre. Seulement Zack Snyder ne connaît pas les plans en trois parties et en guise de thèse, nous avons une exposition interminable des différents personnages qui constitue l’essentiel des 2H43 que dure le film (on peut ne pas avoir lu la bd, ne pas être totalement stupide et donc cerner les personnages un peu plus rapidement), l’antithèse et la synthèse étant rapidement expédiées. J’ai eu l’impression d’une immense scène d’exposition qui ne s’achèverait jamais, entrecoupée de flash-backs destinés à nous faire comprendre le passé de ces super-héros, leurs enfances difficiles et traumatismes censés expliquer leur soif de justice, de vengeance, de violence aussi (Petite précision : « Watchmen » est interdit aux moins de 12 ans en France, aux moins de 17 ans aux Etats-Unis). Ce ne sont donc pas de vrais super-héros mais des humains (et donc des êtres faillibles) se prenant pour des justiciers masqués, armes redoutables d’une Amérique impérialiste. Ici donc  pas de manichéisme qui sied habituellement aux films de super-héros avec les gentils héros d’un côté et les représentants du mal absolu de l’autre, mais une frontière bien étanche entre le bien et le mal. (D’où les parallèles possibles avec toutes les polices et armées du monde, et avec toutes les guerres passées et présentes ). Ces flash-backs redondants entrecoupent constamment le récit et finissent par rendre l’intrigue (on est quand même censés rechercher un meurtrier et l'horloge fatidique qui menace d'une troisième guerre mondiale, qui plus est nucléaire, est toujours là..., ressurgissant aux moments les plus incongrus) totalement inintéressante et secondaire.

 

 

 

Parce que voilà une des fameuses singularités de « Watchmen » : les super-héros y sont fragiles, réalistes, n’ont pas de super pouvoirs à l’exception de l’un d’entre eux (le fameux Docteur Manhattan, je passe sur les circonstances d’une expérience scientifique malheureuse qui lui ont procuré ses pouvoirs extraordinaires, cette scène aurait pu être magistrale de tension, elle n’est que ridicule…) et sont même parfois particulièrement violents et impulsifs à l’image du Comédien. Ils sont parfois plus lâches et inhumains que ceux qu’ils combattent (Etant humains, ils ont donc les travers des humains), dans un monde crépusculaire réaliste. Ajoutez à cela une atmosphère apocalyptique et de chaos, une société en déliquescence et donc en résulte une société propice à tous les extrémismes et impérialismes.

Quant à la synthèse elle donne une morale plutôt douteuse, par la maladresse et la réalisation plutôt convenue de Zack Snyder, justifiant les extrémismes qu’il aspire plutôt, sans doute, à dénoncer, ou en tout cas justifiant la « guerre juste » (une explosion nucléaire fait des millions de morts mais « réussit » ainsi à réconcilier les Etats-Unis et l’Union Soviétique, ceux-ci s’alliant contre ce nouvel ennemi…), ou en voulant aussi dénoncer les raisons fallacieuses, parfois et même souvent les raisons économiques, justifiant les guerres et autres conflits (Oui, parce qu’il y a évidemment un traitre dans le lot dont, même les incultes en bd parviennent à déceler rapidement l’identité, reste donc juste la sombre, voire morbide, beauté graphique du film à observer pour s’occuper) .

La bande originale est certes exemplaire et aligne les chefs d’œuvre musicaux, ce qui ne fait qu’exacerber le kitsch des scènes sur lesquelles elle est plaquée pour créer une émotion totalement absente sans oublier l’indispensable humour caractéristique de ce genre de film indissociable de la violence qu’il est censé désamorcer.

 

En s’attaquant à « Watchmen :les gardiens » que la fameuse portée historique, philosophique, politique aurait pu rendre intéressant, et même passionnant, pour les néophytes autant que pour les inconditionnels et auquel il aurait pu apporter une portée universelle et intemporelle, Zack Snyder a réalisé un film pour initiés au genre, anxiogène et kitsch au possible pour les autres (à moins de le prendre au 5ème degré, parce qu'au premier c'est difficilement supportable), sans autre intérêt que d’exposer un univers et des personnages que la première demi-heure aurait dû suffire à nous faire découvrir. Restent la bande originale et une ténébreuse noirceur qui finiraient presque par nous embarquer… dans un ailleurs où je n’aspire néanmoins pas à retourner ni à vous conseiller d’aller ! Vous voilà prévenus !

 

Sandra. M
Publié le 28 février 2009

 

source :
www.paperblog.fr/.../watchmen-les-gardiens-de-zack-snyder-critique-en-avant-premiere-soiree-allocine-ou-la-these-s...

 

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Watchmen : dimension philosophique.
Publié le vendredi 06 mars 2009   |   Partager   |   Les Super-heros ne sont pas seulement de fantastiques objets de divertissement, ce sont aussi des trésors de philosophie.
Leurs pouvoirs et de quelle manière ils décident de les utiliser, sont des questions à teneur philosophique et dans ce domaine, les personnages de Watchmen, offrent une richesse et une complexité rare et remarquable. Comme l'a écrit Mark D. White, éditeur d'un ouvrage intitulé Watchmen and Philosophy: A Rorschach Test, Watchmen embarrasse pas mal de chercheurs intéressés par ce sujet. L'ouvrage fait partie d'une série de livres qui visent à utiliser la culture populaire comme une porte d'entrée vers l'abstraction philosophique.

Développé pendant des années, Watchmen - les gardiens est l'adaptation d'une bande-dessinée américaine en 12 chapitres, publiée entre 1986 et 1987, et adulée.Comme dans la BD, le films se déroule en 1985 mais dans un monde alternatif où les Etats-Unis et l'Union Soviétique sont sur le point de se lancer dans une guere nucléaire. Dans ce contexte le pays a recours à des observateurs masqués qui sont devenus particulièrement impopulaires. Lorsque l'un de ses anciens collègues est assassiné, Rorschach, l'un de ces justiciers masqués, un peu à plat mais non moins déterminé, va découvrir un complot qui menace de tuer et de discréditer tous les super-héros du passé et du présent. Alors qu'il reprend contact avec son ancienne légion de justiciers, Rorschach entrevoit un complot inquiétant et de grande envergure lié à leur passé commun et qui aura des conséquences catastrophiques pour le futur.

Loin du de la culture popcorn, Watchmen met à mal les archétypes du super-héros et met en lumière des thèmes tels que le libre arbitre, les figures salutaires, la politique de la peur. Dans Watchmen, la dimension philosophique est explicite et vous n'avez pas à creuser trop profond pour la trouver. 

Le titre de la BD prend sa source dans la phrase Who watches the Watchmen? (Qui observe les observateurs?) qui date du 1er siècle et qui est à mettre sur le compte du poète romain Juvenal et qui a fait l'objet d'innombrables débats au cours des siècles. Dans Watchman on peut par exemple s'intéresser au personnage de Rorschach qui tente toujours de justifier ses actes violents, et qui remet souvent en question l'autorité. Les Spectres Soyeux (deux femmes) représentent une fenêtre vers les réflexions de l'auteur féministe française Simone de Beauvoir... Watchmen pose de nomberuses questions philosophiques comme peuvent le faire, à petite échelle, des séries telles que Dr House et Les Simpson.

L'intérêt d'aborder la philosophie par le biais de la culture populaire c'est de mettre à mal cette idée selon laquelle la philosophie est un sujet académique ennuyeux qui sent la naphtaline. L'idée est d'observer ce que les gens apprécient dans la culture populaire et d'en faire le point de départ d'une discussion à teneur philosophique.

La série d'ouvrages publiée sous le titre Philosophy and Pop Culture, s'est vendue à plus d'un million d'exemplaire. Malheureusement, ils n'ont aps été trduits en français. Buffy contre les Vampires, Les Soprano, Star Wars, Harry Potter, Star Trek, Matrix, Les Monty Python, Batman et bien d'autre sont fait l'objet de ces études.


source :
http://www.cinemovies.fr/news_fiche.php?IDtitreactu=6449

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Watchmen, à deux voix
Clotilde Thouret et Renaud Pasquier
p. 69-82
Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteurs
Texte intégral
Signaler par mail1A et B sont des lecteurs de Watchmen, d’Alan Moore et Dave Gibbons. Ils en parlent.

1  DC Comics est l’un des deux géants de l’édition des comics, avec Marvel. Superman et Batman sont l(...)
2  « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connection », entretien de Jo(...)
3  À l’exception de Jon Osterman, le « Docteur Manhattan », ancien physicien nucléaire victime d’un a(...)
2A – Que diriez-vous d’écrire un article sur les Watchmen pour Labyrinthe ? Saisissons l’occasion : l’œuvre d’Alan Moore fête ses vingtans, comme le Dark Knight Returns de Frank Miller. Et comme le Dark Knight, Watchmen est une longue méditation sur les super-héros, maisaussi sur les comics, leur forme, leur histoire, à partir d’une base narrative très classique (l’élimination d’anciens héros costumés, qui cache un complot bien plus vaste). Il faudrait d’abord rappeler que le projet initial de Moore était de reprendre tels quels les personnages oubliés de la vieille « Charlton Line » ; devant le refus des éditions DC1, propriétaire de Charlton (avec ce qu’il allait leur faire subir, ces super-héros seraient ensuite inutilisables pour de nouvelles aventures), il décidait d’inventer des personnages en faisant « muter » (c’est son mot) les héros Charlton2, et en les intégrant dans un monde réaliste. Le résultat obtenu était fascinant. Jamais un comics ne s’était construit aussi explicitement à partir d’une réflexion sur les comics et leur réception : Moore ne met pas en scène des personnages déjà existants, mais, dans le monde qu’il crée, certains individus deviennent des héros costumés parce qu’ils s’inspirent3 des super-héros de bandes dessinées qui ont exactement le même statut pour eux que pour nous lecteurs. C’est fascinant !

3B – Bien sûr, les Watchmen, la réflexivité… Le sujet n’est-il pas un peu rebattu ? Tant d’articles, d’universitaires ou de fans, en revues ou sur le Web, décortiquent les douze (ou six, en France) volumes pratiquement case par case, analysent la structure, les effets de symétrie, les sources, l’architecture subtile des narrations enchevêtrées, etc., etc. Dans quel but ? Pour dire que c’est formidable, parce que c’est savant et compliqué. Discours de fan, cela. Si l’on s’occupe de Moore (et Dave Gibbons, ne l’oublions pas !), c’est pour s’interroger sur les enjeux politiques de Watchmen, pas pour en célébrer béatement la complexité. Quantàladimension « réflexive », ces références, ces traits rétro, ces couleurs criardes… Est-ce que c’est ça l’important ? N’y a-t-il pas là que clin d’œil érudit, du Tarantino en cases ? Qu’en disent vraiment Moore et Gibbons, des comics ? Je me demande…

4A – Oui, ces articles très descriptifs, très laudatifs (mais très instructifs, aussi)… Moore ne les attendait-il pas au tournant ? Écoutez-le :

4  « It’s tailor-made for a university class, because there are so many levels and little background(...)
« C’est du sur mesure pour un cours de fac, il y a tant de niveaux de lecture et de petits détails cachés en arrière-plan, tant d’allusions subtiles et de références érudites : les universitaires pourront travailler dessus pendant des années4.»

5Pourtant, au-delà de cette facétieuse déclaration, je crois que la structure baroque qu’il a construite n’est pas qu’un piège à analystes compulsifs. Moore s’y complaît – disons même qu’il s’en grise –, c’est évident, mais elle construit aussi le sens. Ne brûlons pas les étapes. Que dit-il, que pense-t-il, me demandez-vous ? D’abord il ne s’en tient pas à une sorte de « réflexivité » paresseuse et facile.

6B – Cela reste à prouver…

5  Voir, entre autres, Les Daniels, Comix – A History of Comic Books in America, New York, Bonanza Bo(...)
7A – J’y viens. Watchmen joue avec l’univers des comics sur des modes multiples et variés, et non pas seulement sur celui du « clin d’œil ». Il y a ainsi un puissant réseau d’échos et de parallélismes entre l’histoire (réelle) des comics de super-héros et l’histoire (fictionnelle) des justiciers masqués inventée par Moore. Reprenons brièvement les deux trames : la première équipe de héros (les Minutemen), dans laquelle se trouvaient notamment Blake (Le Comédien), Hollis Mason (le premier Hibou) et Sally Jupiter (la première Silk Spectre), a été rassemblée en 1938 c’est-à-dire à la date de la création de Superman – dans la réalité comme dans Watchmen, d’ailleurs. Après une période d’activité pendant la guerre, ils sont dispersés en 1949, soit, dans l’histoire des comics, à peu près à la fin de ce qu’il est convenu d’appeler le Golden Age5; la formation et les activités de la deuxième équipe (les Crimebusters) correspondent quant à elles au renouveau des comics de super-héros après la période de recul des années 1950. Enfin, l’époque où prend place le récit proprement dit (1985) est bien celui où renaît l’intérêt pour les super-héros – entre autres grâce à Watchmen; cela devient un peu vertigineux… Quant aux personnages, ils procèdent eux-mêmes de relectures sans complaisance de super-héros classiques (plus connus en tout cas que leurs modèles officiels made in Charlton) : Blake, Le Comédien, barbouze fascisant, c’est évidemment une version grinçante du Captain America ; Le Hibou, dépressif et ventripotent, c’est Batman ; Jon, leDocteur Manhattan, seul surhomme stricto sensu, aux pouvoirs quasiment infinis, et qui perd peu à peu tout intérêt pour les simples mortels, c’est une variante de Superman le kryptonien, etc. Chaque figure enveloppe ainsi un discours critique (sur son modèle), bien plus riche et élaboré que bien de très sérieuses analyses.

6  En 1954, EC Comics, maison d’édition spécialisée dans les genres noirs, horreur ou science-fiction(...)
8B – Vous simplifiez. Ces personnages n’ont pas « un » modèle, ce sont plutôt des « précipités » de héros: Le Comédien, c’est autant Nick Fury que le Capitaine America, le Docteur Manhattan ressemble comme deux gouttes d’eau au Surfeur d’argent (éternelle victime de l’ingratitude viscérale des terriens…), etc. Le jeu pourrait continuer longtemps. Difficile alors d’établir le contenu critique de ces figures. Bref, vous ne me convainquez pas. Je me répète, mais Moore n’est-il pas qu’un fan au discours sophistiqué, mais creux ? Ne s’introduit-il pas lui-même dans le récit, sous la forme de ce gamin – bêtasse mise en abyme, en ce cas… – lecteur passionné d’une BD intitulée Tales of the Black Freighter ? D’ailleurs cette série imaginaire, entre piraterie et fantastique horrifique, est encore un hommage cryptique à d’obscurs comics6 oubliés…

7  Voir les entretiens « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connectio(...)
8  « Gutter » en anglais, soit l’espace qui sépare deux cases. Voir Scott McCloud, UnderstandingComic(...)
9A – Précisément, la série du Black Freighter ! Relisez le chapitre 5 du livre (fictionnel) Treasure Island Treasury of Comics (supposément publié à New York, un an avant les faits, donc en 1984), reproduit à la fin du chapitre V (justement) de Watchmen (au passage : insérer dans la Bande dessinée des articles critiques, interviews, extraits de livre, etc., c’est aussi une façon d’élargir et approfondir le discours). L’extrait est consacré à ce classique imaginaire des comics de pirates, les Tales of the Black Freighter. Ce texte intéressant, au ton sérieux, pas du tout un discours de fan, montre justement comment Moore évite les pièges de la vaine spécularité. Parce que cet article, c’est un journal de l’écriture des Watchmen. Suivez-moi bien. Premier indice : la série (Tales of the Black Freighter) est republiée en 1985, l’année oùjustement les justiciersmasqués refont surface… Ensuite: selon l’auteur, les scénarios de Max Shea s’améliorent et il prend en exemple le numéro 3. Or, que répond Moore aux questions sur la genèse de l’œuvre7 ? Que c’est en composant les premières planches du chapitre III qu’il a vraiment pris conscience des potentialités du scénario, et décidé de développer le comics de pirates lu par l’adolescent noir, de multiplier les échos, visuels et thématiques, d’une case à l’autre, d’une histoire à l’autre. De fait, Moore et Gibbons exploitent toutes les possibilités de la narration graphique, particulièrement celles offertes par le « caniveau8 » et la coexistence de l’image et du texte. Ils mêlent et entrecroisent les lignes narratives et les énonciations: le passé et le présent, les personnages secondaires et les personnage principaux, le monde de la fiction et l’imagination des personnages, le journal à l’énonciation mystérieuse et les voix de l’ici et maintenant, la tradition des comics et la nouveauté du « roman graphique »…

9  On notera en chiffres romains le chapitre, suivant l’édition américaine en douze opuscules, puis e(...)
10  Au chapitre II (II, 27), on retrouve le même fonctionnement en échos, avec les mêmes images, mais(...)
10La densité du récit devient presque vertigineuse quand on trouve dans une même case (XI, 6)9 : une bulle qui correspond à l’histoire du naufragé, une image de la main du vendeur de journaux qui regrette de n’avoir pas quitté New York et un fragment d’image qui lance la séquence suivante, c’est-à-dire le récit autobiographique et épique de Veidt dans sa forteresse. Complexité ? Réflexivité ? Surtout un discours pratique sur l’art des comics – mais aussi sur leur histoire. Prenez par exemple les premières pages. La scène : Edward Blake est mort, deux enquêteurs cherchent des indices dans son appartement. En même temps que le point de vue monte du trottoir ensanglanté jusqu’à l’étage d’où a été lancée la victime, la voix de Rorschach, par le biais de son journal retranscrit, s’élève pour déplorer le vice des hommes et annoncer la fin du monde. Le texte n’est pas un commentaire de l’image, mais s’y articule : thématiquement, par le sang et la mort, et logiquement puisque Walter Kovacs (alias Rorschach) passe à ce moment même dans la rue en portant son affiche : « the End is nigh », « la fin est proche ». Ensuite, les images des flics dans l’appartement alternent (une case sur deux) avec les images en flashback de la scène du crime, oùl’on voit Blake se faire tabasser etbalancer à travers la baie vitrée sans jamais voir le visage ou le corps du meurtrier. Mais les réflexions des enquêteurs se poursuivent d’une case à l’autre, ouvrant ainsi sur une « chute » ironique : « rez-de-chaussée, c’est parti ! », dit l’un des deux au moment de monter dans l’ascenseur, mais la phrase correspond à l’image qui montre Blake projeté dans le vide10.

11  Stan Lee et John Buscema, How to Draw Comics the Marvel Way, NewYork, Simon & Schuster, 1978.(...)
11À cela s’ajoute un effet de citation « graphique » : la séquence qui montre le crime, par son décor urbain et ses angles de vue exacerbés, reprend les techniques de dessin que recommande John Buscema pour dessiner Spiderman11 et qui sont des procédés récurrents et efficaces des comics de super-héros : ils donnent au lecteur un sentiment de vitesse et de vertige, et exaltent les exploits du héros. Mais Moore et Gibbons jouent ici sur une inversion, voire une perversion de la logique puisque ces codes sont utilisés pour montrer et souligner la chute du (super-)héros… Comme le dit le journaliste de l’article sur le Black Freighter, « leslecteurs qui abordaient la série en comptant y trouver de belles aventures de cape et d’épée étaient soit dégoûtés, soit fascinés par ce qui était souvent un commentaire pervers et noir sur la condition humaine » : remplacez « cape et d’épée » par « super-héros »…

12  La série The Authority aborde le même paradoxe, en mettant en scène un groupe de super-héros à ten(...)
12B – Assez ! Watchmen ce n’est pas ça ! Pas que ça, du moins… Pas que du code perverti, pas un bidule postmoderne. D’abord, il n’est pas besoin de connaître par cœur l’histoire des comics pour goûter Watchmen. Ce que je lis, ce que je vois, moi, dans Watchmen, c’est undiscours politique. D’ailleurs, la politique, c’est important pour Moore, je vous le rappelle. Vous avez lu V pour Vendetta ? Vous vous êtes contenté du film… ? V, c’est un super-héros anarchiste – il n’est d’ailleurs pas sans ressemblance avec le Docteur Manhattan, par son histoire et son statut, mais c’est son opposé sur un point essentiel : son rapport avec la société des humains qu’il tente de sauver, à sa manière. Ce sont des symétriques, des doubles inversés – mais reprenons le fil : un super-héros anarchiste, c’est une figure impossible12. Le super-héros se donne comme un garant non-légitime de l’ordre légitime et son personnage (plus encore quand c’est un personnage « réflexif » comme vous dites) pose nécessairement la question de l’ordre, social et politique.

13  Comme le veut Thierry Groensteen, « De Watchmen à From Hell. Quelques obsessions et procédés récur(...)
14  « Qui nous garde des Gardiens ? », d’après la citation de Juvénal : « Quis custodiet ipsos custode(...)
13Le problème des Watchmen, ce n’est pas les comics et leur histoire, c’est l’Ordre. Bienplus que le Pouvoir13. Qui a le droit de faire régner l’ordre ? Quel ordre, d’ailleurs ? Au nom de quoi ? Who watches the Watchmen14? Et Moore a pris soin d’attacher ses principaux personnages à des ordres bien plus qu’à des (super)pouvoirs, et même de les définir, du moins quatre d’en- tre eux, par le choix d’un ordre singulier, dans un monde d’où s’est retirée toute Providence. Ainsi Rorschach veut-il faire régner l’ordre de la Morale, le Bien et le Mal éternels, impossibles à confondre. Le Comédien est l’agent de l’ordre arbitraire, celui de la force, de l’État ; il est l’anti-Rorschach, même s’ils se retrouvent – alliance objective – dans la défense des valeurs traditionnelles et dans un certain désespoir cynique (Rorschach ou « le Mal finit toujours par l’emporter » ; le Comédien ou « le monde est une farce ridicule »). Docteur Manhattan, évidemment, correspond à l’ordre de la nature ou plutôt il est l’ordre des atomes. Choisi par Adrian Veidt, l’ordre de la volonté et de l’intelligence, qu’il incarne, complète le tableau (ce dernier pourrait être, par son volontarisme, proche de Rorschach mais en devient l’opposé en se situant « par-delà le Bien et le Mal »). L’hésitation, ou plutôt le conflit entre ces quatre hypothèses, est la structure portante du récit.

14A – Mais rien d’incompatible ! Vous prolongez mon propos. Certes, il n’est pas indispensable de maîtriser toutes les références de Moore pour percevoir la force de l’œuvre, mais on ne peut nier que celles-ci nourrissent sa pensée. Accordez-moi que la réflexion politique de Moore et Gibbons en passe par une relecture de l’Histoire, et par l’invention d’un passé différent où les événements auraient suivi un tout autre cours, en somme que Watchmen est une « uchronie ».

15B – Accordé.

16A – Merci. L’œuvre est donc traversée par la question : comment écrire l’Histoire, ou mieux, penser l’Histoire à travers la Bande dessinée ? Certes pas en adoptant la méthode de l’illustration, celle de l’« Histoire en bandes dessinées », qui, petit, m’enthousiasmait en rendant visibles hautes figures et grands événements ; mais bien en utilisant les moyens propres d’un art et les ressources d’une riche tradition, celle des comics. Moore construit son Histoire parallèle des États-Unis (donc du monde) sur des hypothèses socio-politiques tirées des comics. Vous comprenez maintenant, la « réflexivité », le « comics qui parle de comics », ce n’est pas un formalisme creux, c’est juste prendre au sérieux ces histoires en images – très au sérieux –, et donc tirer toutes les conséquences sociales et politiques de l’existence des super-héros que les fictions traditionnelles laissent, par convention, de côté – conséquences individuelles et collectives, je veux dire. Ici, par exemple, l’apparition du Docteur Manhattan, son contrôle absolu de l’atome, a modifié en profondeur non seulement sa vie sentimentale et affective, mais surtout l’évolution technologique, et, partant, la situation politique mondiale (Nixon deux fois réélu, les États-Unis vainqueurs au Viêt-Nam, etc. : tout cela non pas exposé lourdement, mais subtilement distillé dans la narration par allusions ou détails quasi-imperceptibles) et les sociétés elles-mêmes.

15  Steve Ditko, co-créateur de Spiderman, a également travaillé pour Charlton, sur les personnages mê(...)
16  Voir Conversazione sul fumetto [Eisner/Miller], trad. ital. d’Andrea Plazzi, Bologne, Kappa Edizio(...)
17  Voir « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connection », op. cit.(...)
17Moore met au jour les non-dits des vieux comics: forcément, il faut relire les grands auteurs, reconsidérer les personnages classiques et rendre visible leur part implicite, une certaine manière d’envisager la société qui allait de pair avec une vision de leur art. Par exemple, Rorschach, c’est Steve Ditko, le dessinateur de Spiderman, pas un gauchiste Ditko15, hein, loin de là, lisez ce qu’en disent Will Eisner et Frank Miller16, rien à voir avec Moore l’anarcho ; et pourtant ce dernier a pour Ditko un profond respect, une vraie fascination, même17. Rorschach, c’est peut-être son plus beau personnage. À la fin…

18B – … quand il enlève son masque, his face, comme il dit, un geste inconcevable, pas possible pour lui, mais si l’on regarde bien, les larmes dessinent encore les mêmes motifs, ceux du masque, sur son visage, his face…Quoi de plusémouvant ?

19A – Émouvant à pleurer… Je vais vous dire, il y a du Flaubert en Moore.

20B – Vous dites ?

21A – Moore, c’est Flaubert. Il n’y a pas de sot sujet, « Yvetot vaut Constantinople », on peut faire une œuvre, une grande, avec un minable récit d’adultère provincial, avec des histoires de super-héros en collants flashy. C’est de l’anarchie aussi, anarchie esthétique, si vous voulez.

22B – Oui, à ceci près que raconter les histoires de la Bovary, c’était pour Flaubert un défi intime, une gageure, il en avait des boutons, tandis que Moore en redemande, il adore ça les super-héros. N’empêche que, peut-être… écoutez ça :

« Le diable m’emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d’ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns des autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l’univers ? […] À force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr’humaines ne sont pas plus intenses. »

23C’est une lettre de Flaubert à Louise Colet, du 26 mai 1853. Comparez :

« Tu as tenté de comparer la simple improbabilité de ton existence avec le chaos du monde que nous survolons… mais où sont les pinacles capables de rivaliser avec cet Olympe » (IX, 18). Ce sont les mots de Jon Osterman, le Docteur Manhattan, qui parle à Laurie Jupeczyk, sur Mars, en 1985. « J’ai marché sur la face du Soleil. J’ai assisté à des événements si infimes et si rapides que l’on peut à peine dire s’ils se sont produits. Mais toi… tu es un homme. Et l’homme le plus intelligent de ce monde ne signifie pas davantage pour moi que son plus intelligent termite » (XII, 18).

18  Flaubert, lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852.
24Ces phrases sont adressées à Ozymandias, Adrian Veidt, qui prétend tenir tête au même Docteur Manhattan. Même désintérêt pour la figure humaine, même fascination esthétique pour le réel dans ses plus infimes manifestations. Manhattan, Flaubert, même combat ? Mais alors, peut-être que – à mon grand dam – la structure savante de Watchmen, le formalisme superlatif, c’est un peu la tentation Manhattan, représentée par l’horloge géante et inutile qu’il construit sur Mars, souvenir d’enfance, telle une Bande dessinée. Planète Mars Tour d’ivoire : aux autres, le souci de la communauté, la politique; mieux vaut construire, dans son coin, de merveilleuses machines, horloges, BD, ou « livres sur rien » qui tiennent « par la seule force interne du style18 ». C’est vrai, Watchmen exhibe les tendances esthétisantes de Moore l’anarchiste – dans V pour Vendetta il est beaucoup plus assertif, voire propagandiste.

25A – Et d’ailleurs la question de l’ordre et du chaos, chez Moore comme chez Flaubert, est esthétique autant que politique, par des moyens différents. Le romancier français fait sauter les liens logiques, façonne un récit désarticulé, paratactique, sans point de vue dominant; le scénariste anglais (avec son dessinateur) raffine la structure, summum de composition, d’ordre artistique, de maîtrise, au point de rejoindre le chaos…, et d’y perdre le lecteur.

26B – Hum …

27A – Je m’explique. Tout indique l’ordre, dans Watchmen. D’abord la fiction même, intrigue linéaire où il s’agit bien de « rétablir l’ordre » en répondant aux questions : Qui veut tuer les justiciers masqués ? Le monde finira-t-il ? La troisième guerre mondiale va-t-elle éclater ? Ensuite dans la forme, avec la reprise du comics à l’ancienne avec ses couleurs vives et claires, son découpage rectangulaire et sans chichis – beau travail de Gibbons – et puis surtout l’accumulation de signes unifiants : citations lourdes de sens, constructions symétriques, jeux visuels ou thématiques qui structurent chaque chapitre et l’ensemble de l’œuvre (couvertures des chapitres, rimes visuelles transversales aux chapitres, échos entre l’histoire du naufragé et le récit global, etc., etc.). On tend forcément, dans la lecture, à synthétiser tout cela, à rassembler tous les indices, tous les signes, dans un même ensemble. Mais l’opération est contrecarrée par des forces centrifuges qui s’exercent sur le lecteur : d’abord, il est tiraillé entre la continuité narrative et l’autonomie picturale des planches…

19  Voir Pierre Fresnault-Deruelle, « Du linéaire au tabulaire », Communications, 24, Paris, 1er trime(...)
28B – Entre « linéaire » et « tabulaire »19…, entre Moore et Gibbons ?

29A – Tiens, oui, peut-être… tabulaire et linéaire, donc, mais pas seulement ; à chacun des deux niveaux, le désordre s’installe, par la prolifération des signes, on l’a déjà dit, mais aussi celle des récits : l’intrigue linéaire, qui tend vers la fin, se ramifie en une série de narrations individuelles, de flashbacks, de points de vue (Rorschach, Manhattan, Veidt mais aussi Hollis Mason, Sally Jupiter, le psy) et des micro-récits (celui du couple de lesbiennes par exemple). Que se passe-t-il alors ? Le lecteur ne sait plus où donner de la tête, ses tentatives d’unification se heurtent à la multiplicité, son attention pour le récit principal est distrait par les intrigues secondaires, ses yeux s’arrêtent sur la structure générale d’une planche, puis errent à travers elle, isolent un strip, inspectent chaque case, mettent en relation des éléments à peine visibles; sur un plan interprétatif, il paraît impossible de poser des équivalences métaphoriques ou allégoriques pour stabiliser le sens, par exemple l’histoire du naufragé (dans le Black Freighter) fait tour à tour écho à celle de chacun des six personnages, les deux silhouettes d’Hiroshima peintes sur les murs de New York prennent chaque fois un sens différent, etc. L’ordre structurel, graphique et narratif, débouche donc, à force de raffinement, sur le désordre.

30B – Disons plutôt que le travail de composition narrative et graphique conduit à sortir de l’opposition Ordre/Désordre, du moins à la neutraliser…

31A – On peut le dire ainsi. Mais jamais les deux pôles ne disparaissent : on glisse toujours de l’un à l’autre, il est toujours question d’ordre et de désordre, dans la fiction, dans la structure, ça fluctue, ça bouge…, et cela malgré la précision quasi maladive, malgré les subtils jeux d’échos, toute cette élaboration cristalline que la fin devrait couronner.

32B – « Devrait », oui… La fin, c’est un problème. Allez, disons-le sans ambages : la fin est nulle. Je ne comprends pas que même les fans les plus acharnés ne soient pas atterrés par le ridicule du « plan » machiavélique découvert par Rorschach et Le Hibou. Ce gros poulpe est aussi laid qu’inepte. Le produit du cerveau le plus puissant du monde ? Lamentable, vraiment. Moore, n’a pas su finir, perdu dans cet entre-deux que vous évoquez. C’est triste.

33A – Pas si vite ! « Nulle », la fin ? Pas celle de Moore. Celle d’Adrian Veidt, alias Ozymandias. L’homme le plus intelligent du monde ? Le personnage le plus médiocre, plutôt. Le seul, d’ailleurs.

20  The End of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992, traduction française La Fin de l’(...)
34B – Vous avez raison… Du coup, je reviens sur le problème de l’Ordre : Veidt le milliardaire, c’est surtout l’ordre capitaliste. Il a décliné son personnage en une infinité de produits dérivés, figurines, parfum, manuels de «bien-être», etc. ; l’Histoire en marche se traduit pour lui en termes de stratégies marketing (X, 8) ; il ne connaît d’autre réalité que celle projetée sur les écrans du monde entier, leur somme lui offrant, croit-il, une vision globale, parfaite. Il habite le cœur de la Société du spectacle, pourrait-on dire. D’ailleurs, on se demande si tous ses actes n’ont pas pour unique but d’accroître encore son immense fortune, et non de sauver l’humanité. Sa « Fin de l’Histoire », c’est celle de Francis Fukuyama20 – pas du tout la tasse de thé de Moore, à mon avis.
21  Les studios « Republic », créés en 1935, étaient célèbres pour leurs séries B, et notamment leurs(...)
35A – Pardon de revenir à ma marotte, mais relisons ce que dit Veidt au Hibou et à Rorschach : « Je ne suis pas le méchant d’un sérial de la Républic21 » (XI, 27). Pas un méchant de « Bande dessinée », en somme : c’est justement pour cela qu’il est médiocre. La Bande dessinée, les comics, c’est autre chose, c’est plus sérieux, plus intelligent que lesfumeuses intrigues de Veidt. Veidt c’est de la BD, pas de la Bande dessinée. De tous, c’est le seul qui colle à son personnage, que sa double identité (c’est le seul à se démasquer publiquement, d’ailleurs) ne perturbe pas, il est sans tourments, sans mystères, aussi ridicule que son gros poulpe quand il se met solennellement en scène pour raconter sa vie (XI, 7)…

36B – Un instant. Son problème n’est pas l’absence de souffrance en soi. Pourquoi est-il si médiocre ? Parce qu’il est seul, et n’en souffre pas. Rorschach est rongé jusqu’à la moelle par la solitude (il devient attendrissant dans sa maladroite déclaration d’amitié à Dan Dreiberg, le Hibou), la fatale solitude du Docteur Manhattan est réfutée par son amour jamais démenti pour Laurie, même Le Comédien n’est jamais seul, d’ailleurs il est père… Et puis, au-delà de Watchmen, le couple est une obsession d’Alan Moore. Parce que la société, donc la politique, cela commence avec deux individus. Relisez : le couple de lesbiennes, les disputes du psy et de sa femme, le naufragé du Black Freighter qui recherche son épouse. Et puis il y a Dan et Laurie…

22  Thierry Groensteen montre excellemment cette prégnance de la symétrie dans l’ensemble de l’œuvre,(...)
37A – C’est juste, le motif du « Deux » semble commander toute la structure22. Tout ce travail sur la symétrie, sur les doubles, peut-être aussi cette présence de l’homosexualité, qui intéresse beaucoup Moore (surtout féminine : il y a des personnages de lesbiennes dans V, dans From Hell, dans Top Ten et puis dans Lost Girls)…, le couple miroir, quirassemble deux éléments symétriques…, l’accord alors, l’harmonie ? Non. Le couple est toujours en crise, toujours entre fusion et rupture (V et Evey dans V pour Vendetta, mais From Hell regorge aussi de ces couples tourmentés, tout comme Top Ten). Le couple homosexuel est un cas limite, de l’ordre de la perfection formelle, et en même temps il représente un scandale (surtout quand il est féminin), il est donc ferment de désordre.

38B – Précisément, ne perdons pas le fil: la politique du couple, Dan et Laurie. La question politique commence avec le couple et les rapports de pouvoir qu’il induit (et c’est vrai que le couple de lesbiennes, c’est la contradiction en acte, Ordre/Désordre). Remarquable à cet égard que Laurie domine Dan…, et aussi que Dan et Laurie soient des héritiers, les personnages les plus marqués, voire entièrement définis par leur passé. Même si Laurie cherche à rompre avec celui-ci, elle finit par l’accepter, dans la souffrance, lorsqu’elle découvre l’identité de son père. Et Dan est un homme du passé, devenu héros masqué par admiration éperdue pour Hollis Mason, en bon lecteur de comics qu’il est; ce n’est pas un hasard s’il se parfume avec Nostalghia – un produit Veidt, tiens. C’est bien cela la nostalgie: vivre dans le passé, en sachant fort bien qu’il est mort à jamais. J’aime que l’histoire finisse avec eux (ou presque), comme un nouveau jeu contradictoire : l’Histoire n’est pas finie, l’ordre est toujours relancé par le désordre (en dernière instance, celui des papiers du News Frontierman oùla main candide du pigiste effleure la vérité, dans ladernière case), et le futur naîtra peut-être des héros du passé, Dan et Laurie. Surtout Laurie, d’ailleurs, surtout la femme.

39A – Il en faut deux qui restent, c’est obligé. Pas de vie à un, pas de politique à un, pas d’art à un, pour que la fin ne soit qu’un début, il en faut deux, texte et image, Moore et Gibbons…

40B – Ne vous emballez pas ! Bon, on l’écrit cet article ?

41A – À deux voix ?

42B – À deux voix. On commence tout de suite.

 
Bibliographie
Bibliographie partielle d’Alan Moore
Avec Dave Gibbons

Watchmen, 12 chapitres, New York, DC Comics, septembre 1986-octobre 1987.

Édition française en six volumes (les noms des personnages principaux tenant lieu de titre pour chacun), trad. de Jean-Patrick Manchette, Paris, Zenda, 1987-1988 ; intégrale en deux volumes, 1992 ; intégrale, Paris, Delcourt, 1998.

Autres œuvres citées ici (en édition française, quand elle existe)

Avec David Lloyd, V pour Vendetta, Paris, Zenda, 1989-1990 ; intégrale chez Delcourt, 1999.

Avec Eddie Campbell, From Hell, Paris, Delcourt, coll. « Contre-bande », 2000.

Avec Gene Ha et Zander Cannon, Top Ten, série publiée en 4 tomes, Paris, Semic, 2000-2004.

Avec Melinda Gebbie, Lost Girls, Marietta, Top Shelf, 2006 (édition française annoncée pour 2008, chez Delcourt).

 
Notes
1  DC Comics est l’un des deux géants de l’édition des comics, avec Marvel. Superman et Batman sont les figures de proue de DC, Spiderman, les Quatre Fantastiques et les X-Men, celles de Marvel.

2  « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connection », entretien de Jon B. Cooke avec Alan Moore, Comic Book Artist, 9, août 2000, http://www.twomorrows.com/comicbookartist/articles/09moore.html

3  À l’exception de Jon Osterman, le « Docteur Manhattan », ancien physicien nucléaire victime d’un accident lors d’une expérience dans son laboratoire, et devenu depuis une sorte de mutant doté de pouvoirs surhumains (c’est le seul parmi les héros de Watchmen).

4  « It’s tailor-made for a university class, because there are so many levels and little background details and clever little connections and references in it that it’s one that academics can pick over for years », dans « The Alan Moore Interview », entretien de Barry Kavanagh avec Alan Moore, 17 octobre 2000, section : « Watchmen, Microcosms and Details », Blather, http://www.blather.net/arti- cles/amoore/watchmen3.html

5  Voir, entre autres, Les Daniels, Comix – A History of Comic Books in America, New York, Bonanza Books, 1971, Jean-Paul Jennequin, Histoire du Comic Book. I. Des origines à 1954, Paris, Vertige Graphic, 2002 et Jean-Paul Gabilliet, Des Comics et des hommes. Histoire culturelle des comic books aux États-Unis, Nantes,éd. du Temps, 2005. Sur les super-héros, voir Gérard Courtial, À la rencontre des super-héros, Marseille, Bédésup, 1984 ; Nicky Wright, The Classic Era of American Comics,Londres, Prion, 2000 ; ou Martin Winckler, Super-héros, Paris, Hachette, 2003.

6  En 1954, EC Comics, maison d’édition spécialisée dans les genres noirs, horreur ou science-fiction qui sera ruinée par la campagne de Fredric Wertham (voir l’article « Du Voyou au Critique »), publie la série Piracy, qui semble être le modèle de Moore et Gibbons.

7  Voir les entretiens « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connection », op. cit., et « Watchmen, Microcosms and Details », op. cit.

8  « Gutter » en anglais, soit l’espace qui sépare deux cases. Voir Scott McCloud, UnderstandingComics, 1993, L’Art invisible. Comprendre la Bande dessinée, trad. Dominique Petitfaux, Chap. 3,« Du sang dans le caniveau », Vertige Graphic, 1999, p. 60-93.

9  On notera en chiffres romains le chapitre, suivant l’édition américaine en douze opuscules, puis en chiffres arabes le numéro de la planche (toujours visible, quelles que soient l’édition et la pagination, en bas à droite de chaque planche).

10  Au chapitre II (II, 27), on retrouve le même fonctionnement en échos, avec les mêmes images, mais cette fois, c’est le journal de Rorschach qui double le flashback et la tonalité est nettement plus pathétique.

11  Stan Lee et John Buscema, How to Draw Comics the Marvel Way, NewYork, Simon & Schuster, 1978.

12  La série The Authority aborde le même paradoxe, en mettant en scène un groupe de super-héros à tendances anarchistes, voire révolutionnaires, qui ne cessent de s’interroger sur leur statut et leur fonction : l’influence de Watchmen et de V pour Vendetta y est flagrante (de même que sur Stormwatch, « l’ancêtre » de The Authority). The Authority, créée par Warren Ellis et Bryan Hitch, trois séries publiées chez Soleil (2000-2001), puis chez Semic (2003-2004).

13  Comme le veut Thierry Groensteen, « De Watchmen à From Hell. Quelques obsessions et procédés récurrents dans l’œuvre d’Alan Moore », 9eArt. Les Cahiers du musée de la Bande dessinée, 6, janvier 2001, p. 102-107.

14  « Qui nous garde des Gardiens ? », d’après la citation de Juvénal : « Quis custodiet ipsos custodes ?  » (Satire VI, « Sur les femmes », 347). Question lancinante dans l’œuvre, que l’on devine écrite sur les murs de New York (mais jamais entièrement visible).

15  Steve Ditko, co-créateur de Spiderman, a également travaillé pour Charlton, sur les personnages mêmes qui ont fourni à Moore la matière première de Watchmen. Il est aussi un lecteur notoire de la philosophe et romancière Ayn Rand, tenante d’un individualisme intégral accompli dans l’idéal héroïque, et dont le disciple le plus célèbre et le plus fervent aujourd’hui est Alan Greenspan, l’ancien gouverneur de la Federal Reserve, la Banque centrale américaine.

16  Voir Conversazione sul fumetto [Eisner/Miller], trad. ital. d’Andrea Plazzi, Bologne, Kappa Edizioni, 2005, p. 1112-114.

17  Voir « Toasting Absent Heroes. Alan Moore Discusses the Charlton-Watchmen Connection », op. cit.

18  Flaubert, lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852.

19  Voir Pierre Fresnault-Deruelle, « Du linéaire au tabulaire », Communications, 24, Paris, 1er trimestre 1976, p. 7-23.

20  The End of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992, traduction française La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.

21  Les studios « Republic », créés en 1935, étaient célèbres pour leurs séries B, et notamment leurs adaptations de comics : la série « Captain Marvel » fut ainsi un grand succès.

22  Thierry Groensteen montre excellemment cette prégnance de la symétrie dans l’ensemble de l’œuvre, et son rôle d’interface entre propos politique et élaboration artistique, à partir d’une analyse du chapitre V (« Fearful Symmetry » / « Terrible Symétrie »), dont le titre désigne la construction. « Cette insistance des motifs symétriques […] peut […] déboucher sur une interprétation symbolique globale de l’œuvre. La symétrie devient alors une catégorie abstraite, qui recouvre notamment le face-à-face de l’homme et de la femme, celui des superpuissances, et un jugement moral d’équivalence entre les criminels et les justiciers, lorsqu’ils usent de moyens comparables. La catégorie, en somme, qui relie et permet de penser ensemble la plupart des thèmes majeurs de Watchmen. » Système de la Bande dessinée, p. 117. Seulement il en fait un dispositif de lecture unifiant, alors que le travail de la symétrie (on préfèrera justement du « Deux ») dans Watchmen est aussi celui de la division qui distend les liens entre les composantes de la structure (et les éléments des sociétés humaines). En somme, Groensteen ne perçoit dans la symétrie qu’une force centripète, alors qu’elle est aussi centrifuge.

 

 source :
Clotilde Thouret et Renaud Pasquier , « Watchmen, à deux voix », Labyrinthe , 25 | 2006 (3) , [En ligne], mis en ligne le 28 mars 2010. URL : http://labyrinthe.revues.org/index1414.html.

Publié dans : Critik Philo & Ciné
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