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« Posséder le je dans sa représentation » : Kant, "Anthropologie du point de vue pragmatique"

Publié le 5 Décembre 2022, 21:32pm

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

« Posséder le je dans sa représentation » : Kant, "Anthropologie du point de vue pragmatique"

Proposition de traitement par Mr Paul Perrazi, Lycée naval de Brest, T2, octobre 2022

"Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense."

E. KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique

Vous expliquerez ce texte. La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
 

Descartes, dans les Méditations Métaphysiques, distingue dans le monde des choses deux modalités : la « res extensa », chose étendue, matérielle, que nous ne pouvons intellectualiser que par le domaine du sensible, et la « res cogitans », chose d'esprit, dépendante des qualités humaines considérée comme parfaite et par conséquent non sujette à la tromperie du monde matériel. Ainsi, si Dieu, être parfait de part en part et omnipotent, régit l’univers qui nous entoure, un malin génie entretiendrait en nous l'illusion que nous avons d'exister dans un monde matériel et par conséquent nous trompe. Mais alors, si je suis trompé, je puis au moins être sûr que je suis.
Telle est la vision de Descartes du sujet, du latin « sub jectum », capable de se supporter lui-même, et c'est une démarche analogue que nous présente Kant dans cet extrait de son Anthropologie du point de vue pragmatique. Être sujet est alors « posséder le jeu dans sa représentation », se représenter à soi-même et se représenter le monde, soit témoigner d'un pouvoir que l'on nomme communément « la conscience ».

Mais alors, si je puis « posséder le jeu », suis-je sujet ou objet de cette conscience ? Est-ce que je nais avec le « je » ou du moins ce « je » naît-il avec moi ? Si ce « je » me fait homme, me fait-il par ailleurs « moi » ? Enfin, me différencier de la chose matérielle pour exister en tant qu'homme implique-t-il la mise à distance de l'autre pour que je puisse m'affirmer ?
Kant montre tout d'abord que l'homme se définit par ce pouvoir de se supporter lui-même, qui le  conduit à une forme de liberté inaliénable. Ensuite il illustre le fait qu'il n'est non pas possible mais nécessaire de s'affirmer en tant que tel, même dépourvu de langage. Cependant, l'enfant qui sait parler avant de dire « je » témoigne bien d'une acquisition progressive de la conscience de soi, processus irréversible qui nous transcende en êtres pensant d’eux-mêmes.

 

La notion de « représentation » porte premièrement en elle la notion de « redoublement» : ainsi, lorsque je dis « je », je me représente en tant que sujet actif et je puis donc de dire que ma pensée possède mon « je ». La notion de pensée apparaît tout d'abord problématique, en ce sens que selon Descartes, la pensée constitue de tout ce qui se passe en nous de sorte que nous pouvons nous en apercevoir immédiatement par nous-mêmes. Si se représenter, c'est alors penser, se posséder en pensée implique une confusion sujet objet de la conscience, que Kant évoque par ailleurs peu après dans le texte. 
L’ « unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir » assure alors l'unicité de l’être pensant. L'unicité mérite ici également d’être éclairée : pour Kant, elle s'exprime par la différenciation avec le reste du vivant, avec les choses, ce qui est une vision soutenu par Sartre dans L’Être et le néant par l'exemple du "garçon de café". Ce dernier, en en faisant « un peu trop », s'active dans un rôle qui le place à la frontière entre l'anxiété de l'existence humaine et la mécanisation du geste qui le rapproche des choses. Il refuse par « mauvaise foi » de prendre le parti de la conscience de son existence, qu'il ne peut malgré tout quitter. Il ne veut pas être seul avec lui-même, une notion que l'on retrouve également dans l'extrait qui nous est donné.

Lorsqu'il est seul, l'homme jouit d'une liberté absolue, par opposition aux animaux, « dont on peut disposer ». Cette absence de déterminisme marque alors également pour Kant sa différence avec les choses. On ne peut alors ignorer l’emphase qui est faite du mot « personne », du latin « persona », décrivant le masque porté par l’acteur sur scène, ce à quoi l’on associe aujourd’hui non sans ambigüité un « même », un pôle d’égoïté unifiant et isolant l’être qui le porte. Si l’auteur définit alors réciproquement l’animal comme une chose, ne pouvant se représenter lui-même en pensée en tant qu’entité absolument libre et unique, sa vision est sujette à polémique au sujet du très jeune enfant, plus loin dépeint comme n’acquérant, qu’à un certain moment la conscience de lui-même.
Dépourvus de « raison », les animaux, donc, n’accèdent pas à un tel niveau de « rang et de  dignité » : au sens kantien, dans la Critique de la raison pratique, la raison est un ensemble  d’impératifs moraux, distincts d’autres impératifs hypothétiques et sentiments moraux, et dont découle la morale, ce que Nietzche remet en cause, dans sa Généalogie de la morale : la morale, surtout celle des Lumières, serait injustement invoquée pour différencier le monde terrestre, apparent, et l’univers des dieux, vrai, et par là le bien du mauvais, le beau du laid et l’esclave du  noble. « Rang et dignité » se rattacheraient à une morale surannée, insuffisante pour séparer la personne de l’animal.

Cette affirmation de soi est nécessaire et ne saurait être limitée par le langage. Alors que Descartes dans le Discours de la méthode soutient le caractère trompeur des mots, qui corrompent nos représentations, vient nécessairement la question de l'aspect absolu du « je » : le jeu ne dépend-il que de lui-même, est-il lune forme de perfection ? Spinoza, dans une logique moniste, dénie le « je » en tant que tel : mes pensées, mes choix, ma conscience, ne sont que les manifestations physiques d’innombrables causes que je ne saurais imaginer et qui conditionnent mon existence, plaçant, derrière une illusion de liberté, un déterminisme total, c’est à dire que l’univers ne peut pas être autrement qu’il est et qu’un futur définit nécessairement mes actes.
Chez Kant, cependant, « je » ne peut pas ne pas être dans la pensée d’un homme même dépourvu de langage, car la fin de l’homme est de penser par lui-même, ce qu’il appelle l’« entendement », rejetant l’idée que les pensées de l’homme puissent être conditionnées. Or cette faculté nécessaire de se représenter soi-même pour se différencier n'est pas innée, mais acquise, en ce sens que l'enfant dans son extrême jeunesse, même pourvu du langage, ne pourra parler de lui que la troisième personne.

En effet, lorsque toute connaissance du monde et de soi est absente de ce dernier, il évolue dans une phase de crédulité, appelée hétéronomie, où tout ce qui vient de l'extérieur est accepté comme vrai car l'enfant est en incapacité de faire abstraction, c'est-à-dire, par la pensée, de revenir à la définition fondamentale des choses qui lui sont données pour décider de les considérer ou non comme la vérité.
À l'inverse, « il semble pour lui  qu'une lumière viennent de se lever quand il commence à dire je » : l'enfant devient autonome, du  grec « autos-nomos », littéralement « sa propre loi », et peut, dès lors, penser par lui-même, et par dessus tout se reconnaître lui-même en tant que sujet de ses pensées bien qu'il repose sur des fondements qu'il ne peut remettre en question.

C’est pour Descartes le motif de la métaphore du "panier de pommes" : si chaque pomme posé dans un panier est une idée, et qu'une d'elles est « sure », elle contaminera les autres, et la seule manière de l'empêcher, c'est de renverser le panier, soit de repasser par le crible du doute chacune de ses convictions. L'hétéronomie dans l'enfance pose un autre problème : celui de la conscience de soi. En effet, cette appropriation du « je » coïncide avec l'appropriation du corps par le biais du miroir.
Selon Sartre, « Le surgissement d'autrui est toujours pour moi une  catastrophe ontologique ». Or je puis dire que ce que je vois dans le miroir n'est pas « moi », car il est impossible par la simple figure d'accéder à l'intériorité, mais bien un autre.

C’est cet autre que renvoie le miroir qui m'empêche de répondre à la question « qui suis-je ? », de sorte que lorsqu'il s'assemble devant cet objet, l'enfant prend une conscience erronée de ce qu'il pense être lui. Si l’être est « une seule et même personne » selon Kant, c'est le cas par-delà les animaux et les choses vis-à-vis d’autrui, et ce, par l'admission du pôle d’égoïté et du même, préalables à la construction de notre essence, qui nous identifieraient parmi les hommes.
Pascal, dans les Pensées, se place dans l'antithèse de cette vision : pour lui, le « moi » est une illusion et le « je » une somme de « qualité empruntées » à autrui. L'enfant qui commence à dire « je » s'inscrit par ailleurs dans la phénoménologie d’Hegel, dans ses Idées directrices pour une phénoménologie de l'esprit dans un processus de construction de son « être pour soi » ou de sa conscience de soi à la fois en se saisissant lui-même dans la perception qu’a monde de lui et dans la perception qu'il en a, mais également en marquant le monde de son empreinte pour s'y retrouver. Ce que l'on peut assimiler chez Kant à cette « lumière qui se lève » et qui, en traquant une forme de peur de l'étranger, permet d'établir sa liberté.

« Avant il ne faisait que sentir, maintenant il pense » Kant pose par ces mots deux concepts radicalement opposés : perception et pensée. L’ « allégorie de la caverne » de Platon, au livre sept de La République, en témoigne : le sage s'extirpant au prix d'un douloureux aveuglement du confort de la caverne où règne la « doxa », ou illusion commune des hommes qui prennent pour la vérité ce qui n'est que l'ombre de celle-ci, attend la vérité sous la lumière de l'Idée du Bien.
Cette transition se fait par la pensée sur le chemin de la "dialectique". Alors que deux choix s'offrent à lui : retourner annoncer la vérité aux hommes ou s’y complaire seul, Kant signale que ce chemin et pour l'homme irréversible : « il ne revient jamais à l'autre manière de parler ».

Finalement, le concept du « je » est au cœur de cet extrait. Le posséder en représentation, se supporter soi-même, c'est selon Kant se distinguer de la chose, c'est s’identifier dans le monde et parmi les hommes, et une fois cette expérience réalisée, étant tout enfant, on ne peut revenir en arrière et on fait face a son existence.
 

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