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fredericgrolleau.com


Karl Popper, "La connaissance objective" (1972) : réfutabilité et falsifiabilité

Publié le 4 Janvier 2022, 00:05am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Karl Popper, "La connaissance objective" (1972) : réfutabilité et falsifiabilité

« Le progrès de la science consiste en essais, en élimination des erreurs, et en de nouveaux essais guidés par l’expérience acquise au cours des essais et erreurs précédents. Aucune théorie particulière ne peut jamais être considérée comme absolument certaine : toute théorie peut devenir problématique, si bien corroborée qu’elle puisse paraître aujourd’hui. Aucune théorie scientifique n’est sacro-sainte ni au-dessus de toute critique (…) C’est la tâche du scientifique que de continuer toujours de soumettre sa théorie à de nouveaux tests, et que l’on ne doit jamais déclarer qu’une théorie est définitive. Tester consiste à choisir la théorie à tester, à la combiner avec tous les types possibles de conditions initiales comme avec d’autres théories, et à comparer alors les prédictions qui en résultent avec la réalité. Si ceci conduit au désaveu de nos attentes, à des réfutations, il nous faut alors rebâtir notre théorie.
Le désaveu de certaines de nos attentes, à l’aide desquelles nous avons une fois déjà passionnément tenté d’approcher la réalité, joue un rôle capital dans cette procédure. On peut le comparer à l’expérience d’un aveugle qui touche, ou heurte un obstacle, et prend ainsi conscience de son existence. C’est à travers la falsification (1) de nos suppositions que nous entrons en contact effectif avec la « réalité ».La découverte et l’élimination de nos erreurs sont le seul moyen de constituer cette expérience « positive » que nous retirons de la réalité. »
                                                                                           

Karl Popper, La connaissance objective (1972).

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.


(1) falsification : le contraire de la vérification. Selon Popper une théorie n’est scientifique que si elle est susceptible d’être contredite par l’expérience.

 

 

Commentaire :

Y a-t-il en science des énoncés susceptibles d’être tenus pour définitivement vrais ? La réflexion qu’engage Popper dans la Connaissance objective vise à établir le caractère faillible de toute théorie scientifique : une théorie qui se sait faillible n’est pas une théorie fausse, c’est une théorie qui accepte, dans la formulation même de ses énoncés et de ses lois, la possibilité d’être testée, d’être réfutée, d’être désavouée. Comment dès lors envisager la possibilité d’un progrès des sciences ? Comment ne pas être relativiste et comment ne pas douter de la valeur de la science si les énoncés qu’elle constitue ne peuvent jamais être tenus pour des vérités certaines ? Que gagne-t-on à poursuivre passionnément la vérité si l’on est à tout moment « désavoué » dans ce que nous posons ? L’épistémologie faillibiliste de Popper s’efforce, dans ce texte, de définir précisément la démarche de la science : elle n’est pas une entreprise dogmatique où des énoncés devraient être définitivement tenus pour certains ; elle est l’exercice permanent d’un sens critique qui progresse bien plus en éliminant des erreurs qu’en affirmant le caractère définitivement confirmé et vrai de certains énoncés. Dès lors, à défaut de trouver la vérité en science, nous pouvons espérer, par cette démarche conjecturale et critique, expérimenter la résistance de la réalité à chaque fois que se voit désavouée une théorie censée la décrire et l’expliquer. Le texte se présente comme une argumentation composée de trois parties. Dans la première partie, Popper rectifie la conception habituelle que l’on se fait de la démarche scientifique comme procédant par une logique inductive rigoureuse : la science n’est pas issue d’inductions et ses énoncés ne se vérifient pas par les confirmations réglées de l’expérience ; la science est par nature hypothétique ou conjecturale : elle s’offre comme une tentative audacieuse de décrire et de prédire les phénomènes du réel. Dans la deuxième partie, Popper entend définir ce qu’il faut alors entendre par « progrès » des sciences : la science ne progresse pas vers des vérités de plus en plus indiscutables ; elle progresse en éliminant les théories infirmées ou non corroborées par les faits expérimentaux. C’est par l’erreur que la science progresse et non par l’obtention définitive de vérités.

La troisième partie du texte reformule dès lors la valeur qui est celle de toute démarche scientifique qui recherche la réfutation plus que la confirmation : ce qui fait la valeur de la démarche critique qui anime le savant, ce n’est pas la vérité qu’il pourrait y découvrir, mais c’est la réalité dont il fait incontestablement l’expérience chaque fois que quelque chose, dans le réel, résiste à la théorie qu’il élabore pour en rendre prétendument compte.

1. Les théories scientifiques sont des hypothèses

Popper entreprend de disqualifier la conception commune que l’on se fait de la démarche scientifique : pour lui, les théories scientifiques ne sont pas élaborées à partir de ce qui s’observe, de façon répétée et régulière, dans l’expérience que nous faisons du réel ; les théories sont des conjectures rationnelles, des hypothèses que nous élaborons pour rendre intelligible l’expérience du réel.

Passer de l’observation répétée et réglée de phénomènes particuliers à l’établissement de lois générales, c’est procéder de façon inductive. L’induction est en effet le raisonnement par lequel on tire de cas particuliers similaires une conclusion générale qui englobe les cas observés ainsi que tous ceux qu’on pourra observer : en observant le mouvement des planètes autour du Soleil, on peut ainsi découvrir les lois générales du mouvement de ces corps célestes et dès lors prévoir la trajectoire de telle planète relativement à telle autre. Mais cette démarche inductive qui construit la loi scientifique à partir de l’observation réitérée des phénomènes du réel est-elle celle qui œuvre dans la recherche scientifique ? Le savant procède-t-il vraiment, pour découvrir les théories innovantes qu’il élabore, de manière aussi passive ?

L’argumentation de Popper se construit en effet comme une réfutation de cette conception empiriste de la connaissance : c’est pour Popper une erreur que de penser que la science procède par induction, car cela revient à imaginer que la science collecte, comme un « seau » retient l’eau de la pluie, les observations répétées du réel et qu’elle produit ensuite la « loi » générale qui règle ces phénomènes du réel à partir de ces régularités observées. Cette critique de l’induction comme passage du particulier au général doit beaucoup, dans l’œuvre de Popper, aux travaux du philosophe Hume (voir l’étape 6 : se préparer à l’explication de texte) : le mérite de Hume, pour Popper, c’est d’avoir, dans l’Enquête sur l’entendement humain, montré que rien ne justifie rationnellement le passage d’un ensemble d’énoncés singuliers à un énoncé théorique universel, c’est-à-dire à une loi. Il n’y a pour Hume aucune nécessité logique dans la « loi » que l’on formule à partir de l’expérience répétée de phénomènes identiques : ce n’est pas parce que le Soleil s’est levé tous les matins que l’on peut tenir pour une loi universelle de la nature qu’il doit se lever chaque matin. La nécessité contenue dans la loi est donc proprement introuvable : elle n’est pas donnée dans la répétition régulière et jamais démentie des faits particuliers ; elle n’est pas dans le « seau » des expériences que nous faisons du réel. Mais l’hommage que Popper rend à Hume se double toujours d’un reproche : si Hume a défait la validité de l’inférence inductive (où se trouve la nécessité de la loi si la loi s’élabore à partir de l’accumulation de faits particuliers et contingents ?), il n’est pas allé assez loin dans sa critique. En effet, Hume, pour Popper, a établi l’impossibilité logique de l’induction, mais a constitué l’induction comme un fait psychologique indéniable : il y aurait, pour l’auteur de l’Enquête sur l’entendement humain, une tendance irrépressible à croire que les relations répétées d’événements constatés dans le passé (le soleil s’est levé chaque matin) valent comme relations nécessaires (le soleil se lèvera nécessairement demain). Autrement dit, sous l’effet de l’accoutumance ou de l’habitude, l’esprit ne pourrait pas ne pas croire à l’existence d’un cours régulier de la nature et de lois physiques universelles. C’est donc par un processus de croyance que Hume règle le problème de l’induction : la nécessité des lois de la nature est certes introuvable, mais elle est incontestablement produite par l’esprit dès lors qu’il est « accoutumé » à observer une régularité signifiante dans l’expérience qu’il fait du réel. On ne peut ainsi pas s’empêcher de croire que le Soleil se lèvera demain même si la nécessité de la loi n’est pas justifiable rationnellement : elle n’est que l’effet de la croyance que produit en nous l’expérience répétée du réel.

Ce que Popper propose, ce n’est pas, comme le fait Hume, de sauver l’induction en en faisant un principe psychologique à la fois incontestable et injustifiable (on ne peut pas s’empêcher de croire que les phénomènes de la nature ne sont pas réglés par des lois nécessaires et universelles, mais il n’y a aucune rationalité dans cette nécessité) : ce qu’il propose, c’est de renoncer totalement au principe de l’induction.

Pour Popper, l’esprit ne procède pas de façon inductive et c’est donc une erreur que de croire que nous avons tendance à produire des énoncés généraux à partir de la répétition habituelle d’événements singuliers. L’approche de Popper propose de substituer à l’image du « seau » celle du « projecteur ». L’esprit n’est pas passif comme un seau qui collecte les données de l’expérience et qui imagine que cette collection de faits singuliers correspond à une loi générale de la nature ; l’esprit est actif et il projette un regard toujours théorique sur l’expérience qu’il fait du réel. La démarche scientifique n’est donc jamais inductive : il est impossible d’observer sans perspective théorique et il faut disposer d’une hypothèse pour diriger le regard vers les phénomènes du réel qui seraient sans cela restés inaperçus.

Cette théorie de « l’esprit-projecteur » libère la démarche scientifique de l’obsession de vérité qui a caractérisé trop souvent la recherche en sciences : les théories ne sont en fait que des projections hypothétiques qui émanent du sujet et de son activité rationnelle, et non pas du réel dont il fait l’expérience. Le savant n’est pas le témoin passif qui reçoit les leçons répétitives de l’expérience de la nature ; il est celui qui questionne le réel à l’aide d’hypothèses théoriques qu’il a produites librement. Dès lors, les constructions théoriques sont des inventions rationnelles, par définition faillibles et incertaines. Même les « lois » que des savants comme Galilée, Newton ou Einstein élaborent ne sont que des conjectures théoriques qui sont autant d’essais pour organiser l’expérience que nous faisons du réel. Les lois ne sont pas des énoncés nécessaires et vrais : ce sont des hypothèses qui s’efforcent de décrire, d’expliquer et de prédire les phénomènes du réel et qu’élabore une démarche théorique audacieuse et cohérente.

Qu’implique exactement l’idée que tout énoncé scientifique soit d’ordre conjectural ou hypothétique ? Cela implique d’abord le fait que tout énoncé est susceptible d’être testé de façon à voir comment il résiste à la confrontation avec l’expérience du réel. Aucun énoncé ne peut prétendre en effet être définitivement vrai et nécessaire sous prétexte qu’il serait confirmé par l’expérience du réel. Comme hypothèse théorique produite par le sujet rationnel, l’énoncé scientifique formulé dans les termes universels d’une loi s’expose par définition à la possibilité d’être infirmé ou réfuté par une expérience jusqu’ici inédite du réel. Mais il reste néanmoins à savoir ce que l’on teste exactement comment on met à l’épreuve l’hypothèse théorique qu’est par nature une loi physique, chimique ou biologique : pour Popper, il n’y a pas la possibilité de procéder à des tests qui isoleraient les lois de l’ensemble théorique dont elles procèdent. Toute loi, comme hypothèse théorique, est solidaire d’un modèle théorique. Dès lors, tester la validité d’une loi énoncée par une théorie physique, c’est en réalité mettre à l’épreuve l’ensemble du modèle théorique dont elle procède. Il n’y a pas, en science, d’hypothèses isolées qui pourraient donner lieu à des « expériences cruciales » permettant définitivement de les éliminer ou de les vérifier : quand on teste la validité d’une loi, on met à l’épreuve un montage théorique complexe qui ne se réduit pas à une hypothèse isolée mais qui relève d’un ensemble cohérent d’hypothèses strictement solidaires.

Dans cette première partie du texte, Popper rectifie la définition de ce qu’est la connaissance : elle n’est pas le lieu où se constituent des vérités absolues et des lois infailliblement universelles ; elle est le lieu où s’élaborent des hypothèses théoriques audacieuses et faillibles. Mais comment cette définition nouvelle, qui exclut l’idée dogmatique qu’une théorie puisse se prétendre vraie, peut-elle être compatible avec l’idée d’un progrès des sciences ? En quoi la science progresse-t-elle si aucune théorie n’est autre chose qu’un modèle conjectural de mise en ordre du réel ?


2. Y a-t-il un progrès en science si les théories ne sont toujours que des hypothèses?

La deuxième partie du texte est consacrée à la question de savoir quel sens donner, dans une épistémologie faillibiliste, à l’idée d’un progrès des sciences. Progresser, pour Popper, ce ne sera pas parvenir à l’assurance dogmatique d’une science vraie ; ce sera procéder à l’élimination des théories erronées et s’efforcer de produire des théories qui résistent mieux à l’épreuve du réel que celles qui ont été éliminées. La marche du progrès ne s’entend pas comme une conquête du vrai. Elle s’entend plutôt comme l’abandon salutaire d’hypothèses théoriques réfutées par le test que constitue l’épreuve du réel. Accumuler derrière soi les hypothèses qui ont été à leur époque audacieuses mais dont l’audace n’a pas résisté au test expérimental, c’est ce qui autorise à parler de « progrès ».

On en sait plus quand on sait quelles hypothèses ne peuvent plus être envisagées parce qu’elles ont été démenties par une expérimentation infirmante. Réduire le champ du possible, restreindre le nombre d’hypothèses qui se portent candidates à l’explication et à la mise ne ordre du réel, c’est paradoxalement progresser. Les théories qui remplacent les précédentes ne sont toujours que conjecturales, mais elles tirent profit de la connaissance de ce qui a été démontré comme faux et erroné. On progresse donc paradoxalement par l’échec plus que par la réussite : savoir qu’un modèle théorique est erroné ou inadéquat, c’est plus formateur que de constater qu’une théorie - qui n’est pourtant que conjecturale - est obstinément corroborée par l’expérience que nous faisons du réel. Une théorie qui ne cesse de réussir le test de l’expérience n’est pas vraie ; elle reste une conjecture faillible. Mais elle empêche, par sa réussite, l’élimination des conjectures erronées et tend à faire croire, de façon évidemment illusoire, que sa réussite, est le signe de son incontestable vérité. Il y a donc plus à gagner à voir des théories récusées qu’à les voir confirmées : on préserve l’esprit critique qui constitue pour Popper la vertu épistémique dont chaque savant doit être doté et, en ayant la connaissance toujours plus précise de ce qui est faux, on restreint le nombre
d’hypothèses qui pourraient se porter candidates à l’explication du réel.

Considérer qu’un progrès en science se réalise à mesure que l’on élimine des théories fausses oblige ainsi à reconsidérer l’histoire des sciences : les périodes dans l’histoire des sciences qui n’ont pas permis l’élimination d’hypothèses erronées sont les époques où domine un esprit dogmatique qui s’illusionne de l’idée que la vérité la plus certaine est enfin découverte. Cette tendance qui consiste à sacraliser une théorie dès qu’elle semble à l’abri de toute réfutation, c’est ce qu’on pourrait illustrer par l’exemple du culte voué à la physique de Newton, de la fin du 17e siècle jusqu’au début du 20e siècle : la physique de Newton a semblé pendant plus de deux siècles totalement immunisée face au risque d’un démenti expérimental et il faut attendre les hypothèses d’Einstein sur la relativité pour assister à un réajustement de la valeur du modèle physique proposé par Newton. À l’inverse, les périodes dans l’histoire qui comportent de nombreux bouleversements des modèles théoriques (ce qui est, pour Popper, la caractéristique de la science du 20e siècle) favorisent un esprit critique : ces crises, ces révolutions qui affectent la communauté scientifique dans ses différents domaines « enseignent » mieux ce qu’est vraiment la démarche de la science : une démarche où tout modèle théorique, même le mieux corroboré, est infiniment problématique et hypothétique. Ce qui doit être vénéré, sacralisé, ce ne sont donc pas des résultats que l’on aimerait croire vrais et indubitables, c’est un état d’esprit qui rend possible la démarche de la science et son progrès : cet état d’esprit qu’il faut cultiver, c’est celui du sens critique et de la réfutation, car il vaut mieux entretenir le sens du problème que céder à l’obsession de la certitude absolue.

Cette deuxième partie du texte permet ainsi de réfléchir sur les conditions d’un progrès en science : on progresse en échouant, c’est-à-dire en voyant désavouées ses attentes théoriques. Cette pédagogie par l’échec est aussi une méthodologie qui préserve la science des dérives dogmatiques qui la menacent dès qu’elle se croit en possession de vérités définitives. En science, il n’y a pas de place pour la vérité. Il n’y a de place que pour la conjecture et l’erreur. Renoncer à la vérité, ce n’est pas, pour Popper, être sceptique ou relativiste : il y a bien un progrès de la connaissance qui s’élabore par soustraction des hypothèses fausses. Mais si on peut renoncer, quand on fait de la science, à l’idéal creux et dangereux de vérité, on ne peut pas en revanche renoncer à l’idée de réalité : tester une hypothèse théorique, qu’est-ce d’autre qu’éprouver l’étonnante résistance du réel qui défait la prétention de nos hypothèses à être des modèles consistants d’intelligibilité ?

3. Si on ne sait pas ce qui est vrai, le réel ne se laisse pas ordonner n’importe comment : à défaut de savoir ce qui est vrai, il y a des hypothèses fausses que l’on peut éliminer.

La fin du texte invite à réhabiliter la notion de réalité. La science n’a pas de rapport à la vérité car elle est fondamentalement et définitivement conjecturale. La science ne délivre pas des vérités, elle ne révèle pas le fonctionnement du réel en établissant la nécessité universelle des lois de la nature : les lois ne sont que des hypothèses théoriques qui assurent un modèle d’intelligibilité du réel. Rien n’interdit, en d’autres termes, de penser que ces lois (celles qu’on élabore dans chaque domaine scientifique) puissent être désavouées par une expérience future et reconnues dès lors comme erronées.

Mais si la science ne donne pas accès à la vérité, si elle ne nous révèle pas le fonctionnement véritable du réel, elle ouvre en revanche un accès au réel : assister à l’échec d’une hypothèse théorique, c’est éprouver la résistance du réel qui ne se laisse pas ordonner à nos hypothèses comme on le voudrait. Le réel, on ne sait pas vraiment ce que c’est, car nous sommes seulement en mesure de proposer des conjectures rationnelles sur son fonctionnement et son ordre propre. Mais on ressent la consistance du réel dans la résistance qu’il oppose aux hypothèses manifestement erronées que nous constituons pour en faire l’explication. La réalité, c’est à la fois ce qui ne fait pas (et ne peut pas faire) l’objet d’une connaissance vraie, mais c’est aussi ce qui sert de critère permettant de distinguer, parmi les hypothèses audacieuses que nous élaborons, celles qui sont erronées et celles qui peuvent continuer à servir de modèles explicatifs et prédictifs. La réalité ne se laisse donc pas ordonner selon le modèle d’intelligibilité que l’on déploie : elle est ce qui résiste à des mises en ordre fautives sans jamais pour autant désigner, parmi les hypothèses qu’elle n’infirme pas, celles qui, peut-être, restituent adéquatement l’ordre des choses.

La métaphore qu’emploie Popper, à la fin du texte, pour restituer cette résistance du réel qui s’éprouve dans le « désaveu » expérimental de certaines hypothèses théoriques est la métaphore de l’aveugle qui se déplace avec sa canne et rencontre un obstacle. L’aveugle est celui qui est privé de la vue du réel. Quand il se déplace, il utilise sa canne pour anticiper la présence d’obstacles. Bien souvent, la canne bouge de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite sans rencontrer aucune résistance : seul l’obstacle qui modifie le déplacement de la canne, perturbe son mouvement, donne à connaître la présence du réel auquel l’aveugle n’a pas accès par la vue. Le savant est cet aveugle. Il n’est pas enfermé dans la caverne des illusions comme dans le livre VII de la République et sa tâche n’est pas de sortir de l’obscurité de l’ignorance pour gagner l’évidence lumineuse du savoir. Il est définitivement aveugle car la vérité n’est pas ce que la science délivre et révèle. Mais être aveugle, ce n’est pas être réduit à l’ignorance : comme l’aveugle prend connaissance du réel dans la résistance qu’oppose un obstacle au mouvement de la canne blanche, l’homme de science éprouve la présence du réel et de sa formidable résistance dans le désaveu de ses hypothèses. Le mouvement de la canne est comme la production inventive d’hypothèses théoriques : il ne fait pas voir le réel, mais il rencontre sur son trajet des obstacles (le réel) qui obligent à réinventer d’autres déplacements (d’autres hypothèses théoriques). Ce « contact avec la réalité », qui se joue paradoxalement dans l’échec de nos hypothèses théoriques, assure un référent objectif à la connaissance : la connaissance n’est pas la pure production d’un ordre théorique inventé par un sujet, c’est la relation qu’un sujet s’efforce de constituer avec l’objectivité du réel au moyen d’instruments théoriques valables.

► Y a-t-il, en science, un sens à parler de vérité ? Popper, dans ce texte extrait de la Connaissance objective, renonce à articuler la démarche des sciences à la quête de la vérité. Parce que la science n’est que conjectures et réfutations, elle ne peut pas permettre la découverte de vérités. Se préserver de l’idée dogmatique que la connaissance scientifique établit des vérités, c’est se rendre disponible à l’aventure continue des sciences : en cherchant inlassablement à mettre à l’épreuve les hypothèses audacieuses de la science, en éliminant les théories fausses, on rend possible le progrès de la connaissance objective. L’essentiel n’est donc plus de savoir si la science est le lieu de constitution de la vérité : elle ne l’est pas. L’essentiel est plutôt de prendre conscience que la science est le lieu d’une rencontre : celle qui se joue entre un sujet qui imagine des modèles théoriques d’intelligibilité et un réel qui se donne à connaître dans la résistance qu’il oppose à certaines de nos conjectures fautives. Constater le caractère erroné d’une hypothèse, ce n’est pas échouer à trouver la vérité : c’est parvenir, contre toute attente, à entrer en contact avec l’objectivité du réel.


source :
https://elearningsenegal.com/mod/page/view.php?id=1649

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