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fredericgrolleau.com


Le steak dans "Matrix" - conscience et illusion

Publié le 10 Novembre 2021, 11:14am

Catégories : #Ateliers audiovisuels

Le steak dans "Matrix" - conscience et illusion

DS de 2 heures

A partir de la séquence  proposée, mettez en place  une problématique et affrontez-là de manière dissertative :

 

Proposition de traitement par monsieur Sacha Tosser, lycée Jean Macé, TG5, octobre 2021

“Bénie soit l’ignorance”. Cette injonction est formulée par Cypher, dans l’extrait dit du restaurant du film Matrix des Wachowski, alors que celui-ci se sustente d’un morceau savoureux de viande. Dans cet extrait, se déroulant au sein de la matrice, le personnage de Cypher affirme vouloir se passer du réel pour s’imprégner de l’artificialité de la matrice. Cette répugnance vis-à-vis du “désert du réel” démontre que le personnage donne la primauté au corps, opposément à la thèse selon laquelle il n’y a de réalité que mentale défendue par ses coéquipiers du vaisseau. La matrice est pour lui une forme de réminiscence, car elle connecte littéralement le monde sensible et le monde intelligible ; afin de jouir de sa position de traître et d’étreindre les plaisirs prolifiques du monde sensible, Cypher décide de renoncer à la connaissance du monde réel, pour vivre comme les prisonniers de “l’allégorie de la caverne” dans le livre VII de La République de Platon.

Par conséquent, la question qui découle de cet extrait pourrait être : “l’Homme conscient peut-il s’éloigner du chemin dialectique ?” Pour tenter de répondre à cette question, nous étudierons d’abord les raisons de ce rejet de la conscience par un homme élevé. Ensuite, nous verrons que la réminiscence de Cypher s’éloigne de la caverne platonicienne dans le fait qu’elle n’est pas dialectique. Finalement, nous expliquerons en quoi cet extrait, par sa nature, défend la thèse du maître et de l’esclave proposée par Hegel.

 

Cette séquence introduit la matrice par un écran parsemé de lignes de codes symbolisant l’injection dans le monde des images. On retrouve Cypher attablé à un restaurant après un cut sur cet écran. La caméra reste fixe sur le visage de Cypher en gros plan alors qu’il explique à l’Agent Smith qu’il souhaite oublier le “désert du réel” (que constitue le monde réel, détruit par un combat entre les hommes et les machines) et être à nouveau absorbé par la matrice. Alors qu’il sert ce discours anti-cogito remettant en question l’existence d’une conscience atteinte par le sujet et dépendante d'elle-même, il prend du plaisir à manger de la viande artificielle et à fumer un cigare factice. Il l’affirme : “je sais que ce steak n’existe pas”. Il est un homme conscient, ayant été élevé par un maître bienveillant (Morpheus) : grâce à lui, il est parvenu à atteindre la surface.
En effet, cet extrait est une référence directe à l’allégorie de la caverne de Platon (République, Livre VII) ; Cypher est l’un des rares humains ayant gagné sa liberté, cheminé vers le soleil (représentant la vérité, ou aléthéia) et s’étant habitué à la lumière. Mais il passe ici un pacte, répété plusieurs fois dans l’extrait sous le nom de marché, avec les marionnettistes qui savent qu’il sait que les prisonniers sont abusés par des images. Pourtant, il souhaite retourner au fond de la caverne, bercé par des ombres chinoises. Il y ajoute un prétexte selon lequel il voudrait être riche, sans doute acteur (ce qui est intéressant au vu de sa position de traître dans le monde réel, il s’affuble du masque : “persona”), même si cela ne fera aucune différence considérant son statut de prisonnier de la matrice.

Cependant, cet extrait ne constitue pas  une allégorie de la caverne entièrement platonicienne puisqu’il suit le chemin inverse à la dialectique. Sans dire que la quête de vérité n’est qu’une illusion, les Wachowski montrent ici qu’il existe des êtres conscients qui décident de rebrousser chemin, séduits par le monde des sens et dégoûtés du monde des Idées. Sans doute le comportement de Cypher est-il une forme de réminiscence, si l’on admet la thèse selon laquelle notre connaissance de la vérité est le souvenir d'un état ancien où, avant d'être incarnée dans un corps, notre âme vivait au contact immédiat des pures Idées dans le monde intelligible. Cypher se “ressouvient” de cet état non-incarné. On pourrait stipuler que cet homme est en réalité la moitié d’un être, à la recherche de sa deuxième moitié symbolisant la vérité. Supposons maintenant que cette moitié perdue se trouve dans la matrice ; il serait alors acceptable de penser qu’un homme puisse s’écarter du chemin dialectique, car il lui incombe la tâche de devenir un soi. Le fait que cette réminiscence s’accompagne d’une vérité est un problème pour Cypher, car sa pensée est que “l’ignorance est le bonheur”.
 

Cette phrase, tournée comme un aphorisme, montre que le cerveau de cet homme ne fonctionne pas comme celui de ses pairs ; lui décide de considérer le monde réel comme un purgatoire et la matrice comme un berceau. L’illusion, appuyée à l’image par un jeu de lumière mettant en valeur des reflets (sur le front de Cypher, dans les lunettes noires de Smith, à travers le verre de vin), est décrite en tant que solution aux tourments de la conscience d’un homme déçu par la vérité. Il s’agit d’un choix questionnable, qui vient d’un “majeur” s’adressant à un “tuteur” car il souhaite devenir “mineur”, si l’on reprend les termes utilisés par Kant dans sa Réponse à la question “qu’est-ce que les Lumières ?  
On pourrait considérer d’un côté que Cypher a atteint la “majorité”, ou état immanent des Hommes conscients ; et de l’autre, que l’Agent Smith est l’archétype d’un marionnettiste se trouvant dans la matrice/caverne, qui y reste en tant que manipulateur ne voulant pas que la vérité soit révélée.

 

La vision de Cypher, qu’il tente d’expliquer à l’Agent Smith, est semblable à une thèse qui pourrait être inculquée par un maître à son inférieur. Le gros plan sur les aliments et le confort luxueux dans lequel s’installent les personnages fait penser à un ancien esclave (Cypher subissant les avaries du réel) se confortant à présent dans une position de maître. Il s’agit de la pensée d'Hegel dans sa “Dialectique du maître et de l’esclave” (Phénoménologie de l’Esprit). Smith se soumet à ses désirs, pour le citer : “tout ce que vous voudrez” ; Cypher, lui, se nourrit [intellectuellement] de la relation de domination à laquelle il accède enfin. La reconnaissance des marionnettistes lui offre une connaissance de “soi”, et c’est en cela qu’il néglige le cogito de Descartes (il ne s’atteint pas lui-même ; il veut descendre dans un palais mental). Les derniers souvenirs de sa vie précédente lui reviennent lorsque l’Agent prononce le nom de Morpheus, comme s’il avait une réminiscence du majeur qui l’a élevé à ce statut dans une démarche dialectique, tandis que lui a renoncé à cette destinée ; il marque un temps lorsque ce nom est prononcé. En revanche, il ne souhaite pas continuer la “lutte à mort” dialectique, car l’Agent Smith n’est ni dans une position d’ancien maître ni d’ancien esclave : il est simplement une figure de gouverneur au sein de la matrice, offrant à Cypher la possibilité matérielle de réaliser son désir.

En conclusion, cet extrait de Matrix montre que des Hommes peuvent s’éloigner du chemin dialectique : ici, Cypher nie l’idée de conscience auto-conférée, et y préfère le dessein de prendre une place de supérieur dans le monde sensible ainsi que de retrouver la moitié de son identité. Les deux interlocuteurs s’engagent dans un marché, qui procure à Cypher une reconnaissance, moment clé du basculement qui permet à celui-ci de se libérer de sa connaissance passée.
Que cet abandon soit pour l’Homme une perte irréparable, ou au contraire une étape considérable de son introspection, est une question que nous pourrions nous poser au vu du questionnement inhérent à toute conscience.

 

 

Proposition de traitement par monsieur Fabien Tallec Tosser, lycée Jean Macé, TG5, octobre 2021

       Matrix est un film réalisé par les Wachowski, comparable à une dystopie, un futur où l’humanité a sombré, dans lequel, un homme du nom de Neo, a des doutes concernant le monde qui l’entoure, et qui le pousseront à prendre la  pilule rouge de Morpheus, montré comme étant un outil révélant la vérité : Morpheus qui, dans une scène antérieure à l’extrait montré, ne lui promet «  rien que la vérité ». En effet, suite à la prise de cette pilule, Neo se retrouve dans un monde, le réel, où une Intelligence Artificielle contrôle les hommes restant au monde, dans des cuves, pour lui servir de ressources électriques vitales : l’énergie cérébrale  - émanant des réactions neurologiques de ces hommes qui eux-mêmes sont plongés dans une Matrice, une illusion - sert à son existence.
Ainsi le fait que Neo sorte de cette illusion montre qu’il devient conscient, il a connaissance de ces réels mouvements, il vit dans le monde réel et non onirique. Cependant, dans l’extrait, nous apprenons que le personnage de Cypher, qui fait partie d’une équipe d’humains voulant combattre l’Intelligence Artificielle désire aller dans cette Matrice pour de bon, et fuir le monde réel, fade et dangereux qui serait autour de lui, et profiter des plaisirs de ces illusions qui paraissent plus attirantes, et devenir un nouvel homme : Reagan, un riche acteur.

Ceci mènerait donc à un retour à l’ignorance pour Cypher, une forme d’abandon voulu de la conscience obtenue après être sorti de la Matrice. Cet extrait peut nous questionner sur ce qu’apporte finalement la possibilité d’être conscient : «  la conscience mène-t-elle à son propre rejet ? » En effet, nous verrons que la conscience mène à son propre rejet, ensuite nous pourrons montrer que la conscience mène à une réflexion d’indépendance, et enfin que la conscience demeure multiple.

 

           L’extrait du film Matrix met en scène un dialogue entre le personnage de Cypher et l’Agent Smith, représentant l’Intelligence Artificielle de la Matrice cherchant à défaire une organisation de Résistants de l’emprise que cette Intelligence porte sur l’humanité. Cependant, le personnage de Cypher qui, au sein de l’illusion de la Matrice cherche à être réinjecter dans celle-ci, vient rejeter son indépendance morale et lucide pour être au service de ses sens. En effet, la vie réelle semble à l’écran morose et dangereuse, si ce n’est que cela n’est qu’une perception de ce que les réalisateurs.ices mènent le spectateur à voir. L’illusion de la Matrice est une réalité que Cypher veut vivre :  lorsque celui-ci mange un morceau de bœuf cuit en sachant pertinemment que « le steak n’existe pas », il le trouve pourtant « délicieux ».

Ainsi, Cypher, se nommant Reagan dans la Matrice, ce qui montre ici son désir de changer de vie finalement, puisqu’il constitue une nouvelle identité, trouve que « l’ignorance est bénie » ; il ressent des sentiments, son contact avec la matière lui paraît plus agréable. On peut le voir par l’utilisation de lumières rouges dans le restaurant, alors que dans le vaisseau, au début de l’extrait, les couleurs sont grises, ternes, ce qui crée une distinction plus joviale et renforce le côté onirique de la Matrice. Ce qui souligne que cette ignorance n’est basée que sur des sens faussés, puisque la Matrice est une invention purement énergétique servant à sa créatrice à subvenir, survivre, selon un modèle comparable à une société de production de masse.  Mais il n'en reste pas moins que ces sens rehaussés permettraient à Cypher de vivre plus agréablement.

Ainsi la conscience du monde réel ne serait qu’un moyen de reconnaître que nous vivons mieux lorsque nos sens sont guidés par une logique universelle, la Matrice. La conscience apporte de l’aversion pour le monde et donc permettrait à l’Homme, Cypher, de vouloir refuser sa lucidité pour tomber dans l’ignorance communément répandue, comme les Hommes d’une société résidant dans une caverne où les seules connaissances sont animées par des Marionnettistes, mais pourtant cela leur suffirait. Ils ne ressentiraient de fait de l’aversion que pour ce qu’ils connaissent, ils seraient conscients qu’ils existent puisqu’ils voient, ils ressentent le monde souterrain, et ce serait assez pour vivre, être heureux, « riches » à l’image de Cypher. C’est la théorie émise par Platon dans son livre VII de La République ; pourtant cette caverne qui est la Matrice, pousserait les Hommes à l’aimer de par sa fausse gaieté.

 

             Or, justement, cette gaieté, ces sens faussent la réalité des individus : les sens, le corps empêcheraient l’Homme de vouloir exister. C’est d’ailleurs Platon qui disait que « le corps est le tombeau de l’âme », et cette âme, cette possibilité de raisonner permettrait à l’Homme de s’émanciper des ces sensations contrairement à Cypher. Cette réflexion du monde, c’est le doute méthodique pour René Descartes, physicien et philosophe du XVIIème siècle. Douter, c’est exister : en effet, selon la pensée de Descartes, les hommes sont trompés en permanence, par le Malin Génie, substance métaphysique ou même physique, où celui-ci porte les individus au doute constant et empêchant toute émancipation, les individus se recroquevillent sur un «  bon sens », des vérités admises par tous et tous ne réfléchissant pas plus. Or, Descartes, montrant que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », les individus s’en suffisant pour vivre et élaborer le monde les entourant, dit que le doute permet de surpasser ce « bon sens », le « délicieux steak », et que cela, après une réflexion aboutit (« festina lente », hâte toi lentement, c’est-à-dire grâce à une pensée sans rapidité, en prenant son temps pour élaborer sa pensée) à la Vérité, qui n’est pas censée être agréable certes.

Cependant ce que Descartes appelle le « res cogitans », la chose pensante, le Cogito, renvoie à une indépendance de la choséité, « res extensa » : le simple fait de pouvoir penser permet de pouvoir affirmer que l’on existe, sans que le contact avec la matière puisse le prouver, puisque celle-ci est changeante et trompeuse : comme le philosophe le montrait avec le « morceau de cire » dans les Méditations Métaphysiques, nos sens nous trompent. Suite au contact d’une source chaleur, la cire change d’odeur, de couleur, et d’état physique. Ainsi, la conscience de penser, de pouvoir connaître la vérité, de la comprendre supplante la dépendance aux sens, au bon vin dont Reagan se délecte lors de l’échange avec l’Agent Smith. La conscience mène à une réflexion, «  je pense alors je suis » disait Descartes dans une démarche solipsiste où l’Homme en réfléchissant seul, en effaçant le dualisme de son corps, de son âme, peut exister en rejetant la soumission des sens.

 

                 Cependant, Cypher décide de se nommer différemment : son identité de Reagan dans la Matrice peut nous faire penser que cette dualité d’identité montrerait la connexion de ces deux sujets, de ces deux personnages portant deux mondes différents, et que la conscience n’est pas unique. En effet, on peut noter que le corps change, on peut le voir avec Neo dans l’extrait, qui possède une substance capillaire alors qu’à son réveil dans la réalité il était chauve et c’est cette idée que développe Pascal dans ses Pensées, où en posant la question « Qu’est ce que le moi ? », le philosophe répond de manière critique que nous n’existons pas comme nous le pensons. Il montre ceci par une mise en scène amoureuse stipulant que le fait d’aimer ne repose que sur des points changeants : la beauté d’autrui  peut disparaître lorsque le physique se dégrade, la matière est changeante, le steak n’est bon qu’un instant et finalement rien ne demeure permanent. Le « Moi », le Lui change constamment, la conscience d’être ce que l’on est change, Cypher est-il Reagan ou Cypher ? C’est-à-dire que Cypher pourrait se reconnaître tel qu’il veut être ou pense être en Reagan, une personne qu’il voudrait ainsi incarner dans la Matrice et renier la personne qu’il est en tant que Cypher dans la Réalité. Pourtant, sans être Cypher, il ne pourrait pas être à même de vouloir être Reagan, puisque cette nouvelle identité ne lui permettrait pas de se penser différemment.

La réponse est peut-être chez le philosophe allemand Hegel, lorsqu’il dit en effet que la conscience se pose en s’opposant. Le solipsisme de Descartes disparaît, le fait  de vouloir exister, de pouvoir exister repose sur autrui, Reagan ne peut donc pas réellement être, puisqu’il serait entouré d’un monde onirique à l’image d’un miroir, ressemblant à tout point à la réalité mais qui, de par une symétrie axiale, n’est pas le véritable monde. Le personnage de Reagan ne pourrait être conscient de ce qu’il vit puisqu’il ne s’opposerait à rien de réel… De plus, cette opposition peut-être violente, comme une trahison envers Morpheus, pour ressentir une forme de supériorité. Hegel montrait que l’opposition entre un maître et un esclave, qui se retrouve à asservi et à reconnaître son infériorité par respect de sa défaite, générait des sentiments pouvant ainsi créer un sentiment d’existence. Cypher aurait accès à des sens agréables tout en se retrouvant seul, et périssant dans un rêve e, nourrissant une Intelligence Artificielle, qui pourrait elle-même l’assouvir. Et ainsi, Cypher deviendrait esclave de l’ignorance et de cette Intelligence. Cette opposition permettant d’exister aussi par la sympathie, l’échange de gnôle avec Neo au début de la séquence peut aussi lui permettre d’être véritablement conscient de ce qu’il est, Cypher pouvant refuser le sens commun, puisque « penser c’est dire non » et pourrait le faire même en s’opposant à cette Intelligence, à cette chose pensante qui demeure artificielle, asservissant l’humanité. La thèse d’Hegel permettrait alors de montrer que la Conscience est multiple selon les réflexions émises.

 

                Ainsi, le rejet peut-être un chemin vers la réflexion où cette réflexion peut mener vers un attrait pour les sens. Le bonheur ressenti supplante la conscience d’exister dans un monde que l’individu juge médiocre et où il pense que sa conscience mène à son malheur, d’où son propre rejet. Ou bien ce rejet peut être supplanté puisque l’indépendance est l’essence même du pouvoir d’aimer, de juger sa vie médiocre et peut-être même de la rendre meilleure. Mais alors, la conscience pousse-t-elle l’Homme à vivre mieux ?

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