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fredericgrolleau.com


Nietzsche, "Le Crépuscule des Idoles" (1899) : la critique de l'arrière-monde

Publié le 13 Octobre 2021, 17:12pm

Catégories : #Philo (Notions)

Nietzsche, "Le Crépuscule des Idoles" (1899) : la critique de l'arrière-monde

Dans le Crépuscule des Idoles, Nietzsche développe une critique de Platon et de l’équation morale bien=beau=vertu. Il montre que derrière la morale se cache un nihilisme déguisé. La mort de Socrate en est une preuve, ou plutôt un symptôme : Socrate voulait mourir. La religion cache aussi un nihilisme sous-jacent, ainsi que le rationalisme, qui nie le devenir.

 

C’est dans le Crépuscule des Idoles que Nietzsche propose une transmutation de toutes les valeurs : ce point d’interrogation si noir, si énorme […] 1.

Il s’agit de démasquer les idoles, c’est-à-dire les faux dieux. Socrate et Wagner en sont deux exemples privilégiés. Nietzsche examine Socrate, et à travers lui, la philosophie platonicienne, à partir d’une perspective inédite : celle du corps. Il s’agit de se demander non pas si les idées proposées par ceux-ci sont vraies ou fausses, mais si elles expriment un état de santé du corps, ou un affaiblissement, une décadence de celui-ci.

L’idée de Nietzsche, c’est qu’un affaiblissement du corps, une maladie, une impuissance, peut être à l’origine d’un nihilisme masqué, dont la pensée platonicienne se ferait l’écho.

Nietzsche remarque que Socrate, au moment de mourir, demande qu’on aille sacrifier un coq à Asclépios, le dieu de la médecine. Il en déduit que Socrate considérait la vie comme une maladie, et qu’il fallait remercier le Dieu de la médecine au moment où il allait être délivré de cette maladie.

Nietzsche essaie donc de montrer que derrière l’équation platonicienne bien=beau=vertu se dissimule un nihilisme réel, une envie de mourir : de tout temps, les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien… Il faut qu’il y ait quelque chose ici de malade  2.
Il ne s’agit donc plus de se pencher sur la vérité de la pensée platonicienne, mais de considérer celle-ci comme un symptôme, symptôme d’une maladie : des jugements sur la vie ne peuvent jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que celle d’être des symptômes – en soi de tels jugements sont des stupidités 3. La vie est tragique, de par son manque de sens ou du fait de tous les événements douloureux qui viennent nous affecter. Or certains essaient, au lieu d’admettre cette réalité et son caractère tragique, ce qui est la réaction saine, de fuir celle-ci. Ils inventent donc des arrières mondes, d’autres réalités : du ciel des Idées platonicien au paradis chrétien. C’est dans cette seconde réalité que le bonheur sera atteint, enfin. Or cette fuite du monde dans un autre monde illusoire, qui n’existe pas, est l’expression d’un nihilisme réel, au sens d’un abandon de la jouissance de ce monde-ci, et de la lutte au cœur de celui-ci.


Cette fuite est en même temps une réaction de défense –inappropriée- face au caractère tragique de ce monde. Nietzsche emploie le terme médical d’idiosyncrasie, afin de désigner ce mécanisme de défense.

La morale est une réaction de défense suite à une impuissance : le ver se recoquille quand on marche dessus. Cela est plein de sagesse. Par là, il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus. Dans le langage de la morale : l’humilité 4.
Socrate était conscient du nihilisme à l’œuvre en lui. Nietzsche rapporte l’anecdote d’un physionomiste qui dit à Socrate qu’il était un monstre, cachant en lui tous les vices, suscitant l’hilarité de son entourage, qui le tenait pour un modèle de vertu. Socrate répondit simplement : Vous me connaissez, monsieur ! 5. Ce n’est pas là pour Nietzsche un exemple de la célèbre ironie socratique mais un moment de sincérité dans lequel Socrate confessait le mal qui le ronge.

Ce nihilisme inverse les valeurs. Socrate invente la dialectique, ces raisonnements qui cherchent à démontrer une théorie. Or ce qui a besoin d’être démontré pour être cru ne vaut pas grand-chose 6. Les pensées qui s’imposaient d’elles-mêmes par leur beauté naturelle, leur autorité propre, sont chassées par les idées vulgaires portées par des démonstrations. C’est la fin de l’idéal aristocratique : avant tout c’est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique, le peuple arrive à avoir le dessus. Tandis que partout où l’autorité est encore de bon ton, partout où l’on ne raisonne pas mais où l’on commande, le dialecticien est une sorte de polichinelle : on se rit de lui, on ne le prend pas au sérieux. Socrate fut le polichinelle qui se fit prendre au sérieux 7.


Notes :
1 Le Crépuscule des Idoles, GF-Flammarion, Paris, 1985, trad. H. Albert, p.69
2 p.81
3 p.82
4 p.76
5 p.83
6 p.84
7ibid.

L’Eglise nous enjoint de devenir bourreau de nous-même, et prône la castration comme remède aux passions: l’Eglise combat les passions par l’extirpation radicale : sa pratique, son traitement, c’est le castratisme 1. Or nous n’admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu’elles ne fassent plus mal 2.


Ce traitement radical pour corriger les excès des passions, a quelque chose de nihiliste : Attaquer la passion à la racine, c’est attaquer la vie à sa racine : la pratique de l’Eglise est nuisible à la vie…. Nietzsche propose une autre attitude : la spiritualisation des passions : la spiritualisation de la sensualité s’appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme 3.
Le libre arbitre n’est qu’une simple invention théologique afin de rendre les hommes responsables de leurs actes et de pouvoir les punir : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable. 4 De ce fait, le christianisme est une métaphysique du bourreau 5.

La morale a pour effet d’appauvrir la diversité des hommes, en les réduisant tous à un seul modèle ; elle traduit d’autre part l’orgueil du moraliste, qui choisit pour modèle sa propre personne : La réalité nous montre une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et la profusion des formes, et n’importe quel pitoyable moraliste des carrefours viendrait nous dire : « Non ! l’homme devrait être fait autrement » ? Il fait son propre portrait sur les murs et il dit : « Ecce homo ! 6.


Le moraliste prétend juger le monde, les esprits, prétend dépasser ce qui est pour édicter ce qui devrait être. Or un tel jugement de valeur est impossible : on fait partie de Tout, on est dans le Tout, -il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le Tout… Mais il n’y a rien en dehors du Tout ! 7.
La morale s’oppose à la vie : morale et monde sont inconciliables (de là la nécessité d’un arrière-monde) : l’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence… Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde 8.


Le philosophe doit donc se placer par-delà le bien et le mal, dépasser la morale, et comprendre qu’ il n’y a pas du tout de faits moraux 9.
Nietzsche accorde une grande importance à l’art. L’ivresse du créateur, qu’il s’agisse de l’ivresse sexuelle, de la fête, de la lutte, de la cruauté, du printemps, de l’alcool ou de la volonté lui permet de retrouver le sentiment de force accrue et de plénitude 10. L’artiste entre en résonance, loin de toute morale, avec le caractère tragique de l’existence : sous l’emprise de ce sentiment, on s’abandonne aux choses, on les force à prendre de nous, on les violente 11. Dans cet état tout devient pour l’homme la joie en soi 12.

Vivre en artiste, c’est là un tout autre mode d’existence que le moraliste. Celui-ci a au contraire une façon de se comporter qui appauvrirait, amincirait, anémierait toutes choses 13. Pour lui, c’est une nécessité de s’emparer des choses, de les consumer, de les rendre plus maigres 14.

L’artiste cherche la beauté du monde. Il doit garder à l’esprit que c’est l’homme qui projette cette beauté sur le monde. De même, rien n’est laid, sinon l’homme qui dégénère : ce qui rappelle de près ou de loin la dégénérescence provoque en nous le jugement « laid » 15 (chaque indice d’épuisement, de lourdeur, de vieillesse, de fatigue…).
Les nihilistes, les malades, disparaissent souvent rapidement. Mais l’agonie de certains est lente et ils ont le temps de créer des doctrines (christianisme, platonisme, etc.) dont ils empoisonnent le monde : Socrate seulement fut longtemps malade 16.

Notes :
1 p.98
2 p.97
3 p.99
4 p.110
5 p.111
6 p.102
7 p.112
8 ibid.
9 p.113
10 p.132
11 ibid.
12 p.133
13 ibid.
14 ibid.
15 p.141
16 p.87


Nietzsche leur suggère une solution radicale : Voici un conseil pour messieurs les pessimistes. Nous n’avons pas entre les mains un moyen qui puisse nous empêcher de naître : mais nous pouvons réparer cette faute. Le fait de se supprimer est un acte estimable entre tous […] on a délivré la vie d’une objection 1.


La dégénérescence est néanmoins notre horizon : on n’y peut rien : il faut aller de l’avant, je veux dire s’avancer pas à pas plus avant dans la décadence (-c’est là ma définition du progrès moderne) 2.
Les grands hommes, les génies sont ceux qui, à la différence des nihilistes, regorgent de force, de santé, d’énergie : les grands hommes sont comme les grandes époques, des matières explosibles, d’énormes accumulations de force 3. Cette surabondance, qui rejoint celle de la nature est indissociable du gaspillage : le génie est nécessairement gaspilleur : qu’il se gaspille c’est là sa grandeur… L’instinct de conservation est en quelque sorte suspendu ; la pression suprême des forces rayonnantes leur défend toute espèce de précaution et de prudence. Il déborde, il se répand, il se gaspille 4.

Dans cette perspective, si Nietzsche brise la table des lois morales, il la remplace par de nouvelles valeurs. Par exemple : tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats 5. Nietzsche donne l’exemple de la musique de Bizet qu’il oppose à la musique de Wagner, dont la musique est critiquée dans cette dernière partie de l’ouvrage, le Cas Wagner.

Le critère essentiel de la valeur est celui de la fécondité : tout ce qui a de la valeur me rend fécond. Je n’ai pas d’autre gratitude, je n’ai pas d’autre preuve de la valeur d’une chose 6.
Le nihilisme n’est pas une doctrine que l’on réfute par des arguments. On ne cherche pas à montrer telle ou telle erreur de raisonnement. Il s’agit de le traiter comme un symptôme : on ne réfute pas le christianisme, on ne réfute pas une maladie des yeux 7. Ou encore les notions d’erreur et de vérité n’ont à ce qu’il me semble, aucun sens en optique 8.


On comprend pourquoi l’ouvrage est sous-titré « Comment philosopher à coup de marteau » : Il s’agit du marteau du médecin qui tape délicatement le genou de son patient avec un maillet pour voir s’il y a un réflexe sain ou non de la part de celui-ci. Métaphoriquement : cela renvoie à l’idée d’examiner les doctrines philosophiques pour voir si elles sont le fruit d’un esprit sain ou malade.

Philosopher à coup de marteau, c’est tester les idoles ou les faux dieux (les valeurs morales) pour les démasquer en tant que tels. On pourrait aussi dire : il s’agit de sonder délicatement un mur en le tapant pour voir s’il sonne creux.
D’après tout ce qui précède, on comprend alors l’origine de la crise des valeurs qui caractérise la modernité : l’homme moderne représente au point de vue biologique, une contradiction des valeurs, il est assis entre deux chaises, il dit tout d’une haleine oui et non 9.

Notes :
1 p.152
2 p.161
3 p.162
4 p.163
5 p.190
6 p.191
7 p.234
8 ibid.
9 p.235

 

Le caractère figé - car universel et éternel - des Idées de Platon est aussi une réaction d’idiosyncrasie.
On sait que Platon, par exemple dans le Banquet, essaie de montrer qu’au-delà des beautés particulières qui se situent dans tel ou tel lieu, à telle ou telle époque, et sont éphémères, existe également la Beauté en soi, universelle, d’où procèdent toutes les autres beautés.

Voici pour Nietzsche une fuite devant le caractère tragique de l’existence, puisque ce qui est précisément nié dans l’Idée platonicienne, c’est le temps :

Tout ce qui est idiosyncrasie chez les philosophes : par exemple, leur manque de sens historique, leur haine du devenir, leur égypticisme. Ils croient faire honneur à une chose en la dégageant de son côté historique – […] quand ils en font une momie. Tout ce que les philosophes ont manié depuis des milliers d’années, c’était des idées momies 1.

Il s’agit donc de rapprocher la pensée de la vie, et d’identifier toutes les réactions de fuite, tous les arrières-mondes, cachés au cœur de la philosophie.


La chose en soi kantienne en est un autre exemple. Le monde des choses telles qu’elles seraient en réalité, distingué du monde des choses telles qu’elles nous apparaissent, irrémédiablement modifiées (celui des phénomènes), est encore un arrière monde.


Le monde qui apparaît à nos sens est le seul réel, et il faut réhabiliter les sens, injustement déconsidérés par le platonisme ou le kantisme, qui voient en eux une source d’erreur : les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le devenir, la disparition, le changement. Le monde des apparences est le seul réel : le « monde-vérité » est seulement ajouté par le mensonge  2.

Nietzsche prend pour exemple l’odorat : quels fin instruments d’observation sont pour nous nos sens. Le nez, par exemple, dont aucun philosophe n’a jamais parlé avec vénération et reconnaissance, le nez est même provisoirement l’instrument le plus délicat que nous ayons à notre service : cet instrument est capable d’enregistrer des différences minimes dans le mouvement, différences que même le spectroscope n’enregistre pas 3.

Les philosophes inversent donc les valeurs réelles. Ils confondent les choses dernières avec les choses premières. Ils placent au commencement ce qui vient à la fin […], les conceptions les plus hautes, c’est-à-dire les conceptions les plus générales et les plus vides 4.


Le monde réel de la chose en soi kantienne ou du monde des Idées platonicien est donc fictif. C’est, plus qu’une erreur, un symptôme (celui de la maladie du nihilisme) : séparer le monde en un monde réel et un monde des apparences […] ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante 5.

Procéder à la transmutation des valeurs comme le souhaite Nietzsche, ce n’est pas choisir le monde des apparences contre le monde-vérité. C’est comprendre que ces termes, ainsi que leur opposition, n’ont aucune signification : le monde vérité nous l’avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde des apparences peut-être ? Mais non ! Avec le monde vérité, nous avons aussi aboli le monde des apparences ! 6.


Nietzsche s’intéresse à présent au christianisme. Comme la doctrine platonicienne, le christianisme est fondamentalement un nihilisme. En effet, on retrouve également en lui l’équation morale bien=beau=vertu.

D’autre part, le chrétien se réfugie lui aussi dans un arrière-monde : le paradis. Au lieu de chercher le bonheur en ce monde, il se réfugie dans l’illusoire consolation d’une autre réalité à venir dans lequel il sera heureux.

Le christianisme, tout comme le nihilisme, prend donc pour point de départ que rien (ici-bas) n’a de valeur.


Cette haine du monde finit par se transformer en haine de soi, ainsi qu’on peut le voir dans certains passages de la Bible, comme le Sermon sur la Montagne, dans le Nouveau Testament : si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le 7.

notes :
1 p.89
2 p.90
3 ibid.
4 p.91
5 p.94
6 p.96
7 p.97

 

source :
https://www.les-philosophes.fr/nietzsche/crepuscule-des-idoles/nietzsche-livres/Page-1.html

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