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fredericgrolleau.com


La lutte pour rester humain dans "Old Boy" (Park Chan-Wook, 2003)

Publié le 27 Janvier 2021, 18:35pm

Catégories : #Philo & Cinéma

La lutte pour rester humain dans "Old Boy" (Park Chan-Wook, 2003)

Filmer l’action ou des bastons  est souvent l’occasion de procurer une dose d’adrénaline par une mise en scène dynamique. Néanmoins, la démarche de Park Chan-Wook dans son film Old Boy semble différente en accordant une forme de poésie dans l’affrontement.
Old Boy est un film sud-coréen de Park Chan-wook  sorti dans les salles en 2003 et est l’adaptation du manga Old Boy de Nobuaki Minegishi  et Garon Tsuchiya. Le film est désigné comme le second volet du triptyque de la vengeance de son réalisateur ; cycle initié avec Sympathy for Mister Vengeance en 2002 et achevé par Lady Vengeance en 2005.

Triptyque interrogeant la place de la violence par la question de la vengeance

Old Boy a été connu un succès critique ayant remporté Le Grand prix du jury lors du festival de Cannes en 2004  et commercial avec un budget de 3 millions et en rapportant près de 15 millions au box-office. Le film est l’un des chefs d’œuvre de son réalisateur et est considéré comme l’un des meilleurs thrillers de ces dernières années.

Old Boy nous raconte l’histoire d’un père de famille ordinaire nommé Oh Dae-soo incarné par Choi Min-sik qui lors d’une soirée trop alcoolisée, est kidnappé et est séquestré dans une pièce. Il apprend via la télévision que sa femme a été assassinée et qu’il est désigné comme le principal suspect. Fou de rage, il promet de se venger des responsables de sa misère. Il se constitue un quotidien autour des émissions télévisées et apprend à se battre en suivant des cours d’arts martiaux  à la télévision. 15 ans passent ainsi , et il est libéré sans aucune explication et décide  de partir assouvir sa vengeance.

La première chose marquante de ce film est sa patte graphique ; il y a une touche sale et crasseuse pouvant produire un malaise chez son spectateur. Notre héros est en lui-même un anti-héros : il est alcoolique et avant son kidnapping, il ne semblait guère se préoccuper de sa  famille. Lors de sa libération, Oh Dae-soo ne saura pas gérer ses pulsions envers les femmes.

Park Chan-wook reconnaît avoir puisé dans les travaux de Kafka et plus particulièrement dans son livre La Métamorphose où un homme se réveille transformé en un monstrueux insecte. La séquestration que subit Oh Dae-Soo rappelle le parcours du héros de Kafka incapable de sortir de chez lui.  Notre héros est crade et doit s’assumer ; c’est lui le « Old Boy » soit « Vieux  garçon ».

Il n’hésite pas à recourir à la violence et à torturer des individus pour parvenir à ses fins. Malgré tout, on a un homme qui tente d’acquérir une rédemption et de se prouver en tant qu’homme. Le risque pour ce personnage est que si ce processus de rédemption est bien manifeste, sa quête de vengeance risque de le déshumaniser à nos yeux. Notre héros est dans cette frontière et il doit se trouver.

Isolé  pendant 15 ans, il doit retrouver une humanité vacillante 

Tout ce processus est incarné par  une scène : la scène de la baston. Cette scène est devenu iconique  si bien qu’il est difficile d’ignorer son importance. Cette scène se place vers le milieu du film et constitue un résumé de l’intrigue.

Contextualisation de la scène :

Après une scène d’arrachage de dent très sympathique, notre héros trouve un indice pour retrouver l’instigateur de ses malheurs. Alors qu’il s’apprête à sortir, Oh Dae-soo est confronté aux larbins du boss qu’il tient en otage et doit leur faire face armé d’un marteau.
La particularité de cette baston est qu’elle est filmé durant un long plan-séquence de façon latérale.Ce premier visuel emprunte l’esthétique du jeu vidéo, plus particulièrement des jeux de Baston 2D comme Street Fighter ou Mortal Combat. La scène se déroule dans un couloir qu’il doit emprunter alors que des vagues d’ennemis apparaissent. Ce choix pourrait contribuer à la logique où on déchaîne les combos ( enchaînement de coup) permettant l’exhibition d’actions. Or, ce choix de cadre permet d’accentuer ce sentiment d’isolement du personnage : il est seul face à une armée de larbins et d’hommes. Ses opposants se confondent dans cette marée, un tout que notre héros doit surmonter cette épreuve. Ces hommes se sont qui l’empêchent de quitter ce lieu sale où un vert maladif s’imprime à notre rétine.

Encerclé, il n’y a pas d’échappatoire possible. Alors notre héros doit combattre.  Il y a un enchaînement de coup mais il n’est pas magnifié. La lutte n’est pas spectaculaire : il y a de nombreuses maladresses dans les coups, les échanges : on glisse, on trébuche, on rampe, on s’essouffle. Dans une interview, le réalisateur a expliqué que le choix de ce plan-séquence n’est venu qu’après plusieurs prises car il n’était pas satisfait de couper l’action en plusieurs plans. Par ce choix, il nous montre une longueur dans l’affrontement et surtout un épuisement dans les échanges.

La lutte devient alors presque ordinaire : les adversaires ne sont pas glorieux ce ne sont que des hommes lambda comme le héros qui  devra encaisser les coups et riposter. C’est néanmoins par cet aspect ordinaire que Ho-Dae-soo devient un héros.

Au début la scène, il demande aux hommes de recueillir leur patron et de le soigner  ; ce dernier ayant perdu trop de sang ( après cette sympathique séance chez le dentiste).  Notre héro le relâche et l’action s’ensuit.  Cette première action peut paraître contraire à la logique : il tenait un  otage et le relâche alors qu’il aurait pu s’en servir comme d’un bouclier. Il refuse cette stratégie car il  sait qu’il doit avancer dans cette masse.

Armé de son marteau, il est celui qui bondit et fonce contre ce tas mais il reçoit et encaisse. Il est isolé, seul face à tout et se mêle entre ses adversaires. Il est battu, piétiné et est poignardé dans le dos et s’écrase contre le sol.  Un sursaut le prend et le combat se poursuit mais le ton change. La fatigue est plus flagrante et des pauses ont lieux. On passe inconsciemment à un duel d’intimidation où  notre héros dominera par son acharnement.  Ses hommes finissent tous par terre vaincu et notre héros sera le seul le seul à se relever.

Il faut ici souligner le choix musical. La musique composée et utilisée pour cette scène se nomme « The Old Boy » comme  le titre du film. Par cette similitude, elle prend en importance et en signification. Durant toute cette scène, la musique  participe à cette ambiance particulière. Il y a une suspension et une attente perceptible ; les cuivres apparaissent et sonnent ce combat mais le ton devient plus lourd et la vigueur se dissout. Le cuivre cède face aux violons donnant un ton plus plaintif : elle s’inquiète lorsque le héros vacille et s’écrase au sol. Elle  crée des attentes  quand notre héros s’essouffle et que les coups s’arrêtent. Elle participe à notre empathie vers le personnage.

Suite à ce plan séquence,  notre héros respire loin de ses adversaires au sol; ils sont flous et lui est le seul à rester clair, debout. Ses opposants sont vaincus et n’appartiennent plus qu’au passé. Toutefois, on entend l’ascenseur et une nouvelle vague d’opposants se révèle. Oh Dae-soo sourit et comprend que sa lutte n’est pas finie. Une certaine confiance est gagnée mais une trace de sang longe son visage révélant la blessure de notre combattant. Ses opposants ont peur en voyant notre personnage souriant; cela  peut donner une touche comique. Ce combat est éclipsé et le résultat de ce second affrontement est dévoilé à la sortie de l’ascenseur : il se dégage de ses adversaires qui s’écroulent.  Notre héros lâche son marteau, son arme et monte vers une lumière loin de ce monde  souterrain.

Finalement à quoi avons-nous assister ? Nous avons vu la lutte d’un homme passant d’un univers sale où il tente de devenir un héros. Dans cet aspect ordinaire en évitant l’idéalisation des corps et des frappes, la lutte  devient d’autant plus symbolique et forte et on assiste à la résurrection d’un homme qui reprend sa lutte pour survivre : il doit sortir de ce souterrain infernal pour revivre et  retrouver son humanité. Paradoxalement, c’est par la violence et par une volonté de s’en sortir qu’il tend à devenir un héros et à retrouver son humanité.

Ce passage incarne allégoriquement les enjeux du film : un personnage tombé dans une misère luttant pour s’en sortir malgré l’usure. Notre héros conservera-t-il cette progression ? Pour le savoir, il faudra bien entendu voir le film dans sa globalité.

 

source : 
https://leparadigme.wordpress.com/2017/04/22/une-scene-de-combat-old-boy-la-quete-dune-humanite/

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