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Lars von Trier, "The House that Jack built" (2018): portrait de l'artiste en psychopathe

Publié le 6 Novembre 2020, 16:26pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Lars von Trier, "The House that Jack built" (2018): portrait de l'artiste en psychopathe

Jack est ingénieur. Jack rêve de bâtir sa propre maison. Jack aime tuer des êtres humains. Dans The House That Jack Built, sorti dans les salles françaises en 2018, Lars Von Trier nous plonge dans la psyché d’un tueur en série qui aimerait ériger en art son macabre savoir-faire…

Le film commence quand Jack (Matt Dillon) a terminé son parcours de tueur en série. Comme dans Nymphomaniac (2013), le héros fait le bilan de son histoire à travers un dialogue. Seulement, ici, seule la voix de l’interlocuteur est entendue et l’on ne connaît que son (sur)nom : Verge. La véritable identité de ce dernier ne  sera révélée que plus loin dans le film qui plongera alors pour de bon dans sa dimension mythologique où s’amorcera la catabase du héros. Jack relate son parcours à travers cinq « Incidents » qu’il a lui-même choisi. Chacun de ces « Incidents » correspond à un ou plusieurs meurtres que Jack a commis et éclaire sous différents aspects le rapport que le tueur entretient à l’acte de tuer.


Mais chaque « Incident » est surtout l’occasion de digressions philosophiques, éthiques, artistiques, mythologiques. Le dialogue entre Jack et Verge est un retour sur le parcours du tueur mais c’est également un retour « réflexif ». Pendant plus de deux heures, une longue réflexion se déploie autour du funeste hobby de Jack. Le film abonde en références : William Blake vient côtoyer Glenn Gould, l’architecte nazi Albert Speer est évoqué aux côtés de Delacroix et l’on croise régulièrement Bob Dylan. The House That Jack Built est un film riche, dense où une idée en appelle une autre. Certains pourront peut-être lui reprocher cet aspect « fourre-tout », trop chargé en symbolisme, où des plans constituant des tableaux morbides (la scène du pique-nique « en famille ») se mêlent à de véritables tableaux.

Jack est ingénieur. Mais Jack aurait voulu être architecte. Jack rêve d’une maison dont les matériaux aient une volonté propre. Jack est un matérialiste qui rêve d’être un artiste. Mais Jack n’est pas un artiste : en témoignent les mises en scène grotesques de ses meurtres. En parallèle de son activité meurtrière, Jack tente de construire sa maison mais n’y parvient pas. Chaque tentative est avortée. Jack est en quête du bon matériau. Alors se met en place le jeu des correspondances alchimiques : l’ingénieur qui détruit la maison se mue en pseudo-artiste détruisant la vie. Mais ce qui est une destruction pure et simple pour l’un est une création pour l’autre. Pour Jack, le meurtre est un acte créateur. Et le pseudo-artiste a un nom : « M. Sophistication ». Ce dernier a trouvé son matériau : le cadavre.


The House That Jack Built est un film alchimique car il opère l’unité des contraires dans le creuset d’une histoire de tueur en série : à travers Jack la destruction revêt le sens d’une création mais les références culturelles qui ponctuent le film sont également présentes pour mettre en place cette fusion des antagonismes. William Blake est bien celui qui a écrit Le Mariage du Ciel et de l’Enfer. Glenn Gould est bien ce génial pianiste qui allie détente et maîtrise absolue. Le « Chêne de Goethe » à Buchenwald est bien le symbole de l’humanisme et de l’esprit ironiquement planté au cœur même de la barbarie nazie. Et que dire du comportement de Jack, à la fois monstre de rationalité, sophiste sophistiqué mais en même temps complétement irrationnel, obsédé par la propreté et faisant tout pour se faire appréhender par les forces de l’ordre. Néanmoins, une chose est sûre : Jack a construit une maison. La première et la dernière. La descente peut commencer.
 

source : https://www.the-instant.today/culture/cinema/the-house-that-jack-built-ingenierie-du-meurtre-2909

 

 


Il y a, dans le nouveau film de Lars von Trier, trois motifs dont on pourrait dire, non pas qu’ils brisent forcément des tabous (après tout, il n’y a pas de tabous objectifs, mais uniquement ceux que la société considère comme tels) mais qu’ils risquent de heurter une sensibilité commune et contemporaine : le statut des personnages féminins du film, tous victimes et « stupides », comme le soulignera un dialogue, susceptible de favoriser une accusation de misogynie, une scène de brutalité dont sont victimes des enfants, enfin, l’évocation du nazisme et de ses réalisations techniques et architecturales à des fins de démonstration.


Il serait vain et fallacieux pourtant de considérer ces audaces comme relevant du simple souci de provocation d’un artiste poussant le bouchon un peu loin, par jeu ou par inconscience. Car ce qui se dégage de ce qu’il faut davantage considérer comme un essai cinématographique que comme une comédie macabre ou un film d’horreur apocalyptique, c’est la volonté de passer en revue ce qui fonderait une définition du Mal et les conditions de sa représentation. Subséquemment, ainsi s’agit-il d’énoncer peut-être une réflexion sur le rôle et la place de toute morale dans une activité humaine particulière, celle de l’art. Il fallait sans doute, pour cela, un remède de choc, le refus de toute demi-mesure au profit d’une rhétorique abrupte volontiers dérangeante.


Le film s’engendre sous la forme d’un dialogue en voix off, une conversation entre un nommé Jack (éblouissant Matt Dillon) et un certain Verge (Bruno Ganz), en fait la résurrection du Virgile qui guida Dante à travers les cercles de l’enfer dans La Divine Comédie. Jack est un tueur en série commentant placidement ses meurtres, à la recherche d’un sens qu’il ne trouve peut-être pas et à quoi cherche à répondre son interlocuteur, image du questionnement sceptique et rationnel.


Construit en chapitres baptisés « Incidents », le film de Lars von Trier détaille différents moments, qui sont autant d’assassinats commis par le personnage principal et saisis dans leur prélude et leurs suites immédiates. Le personnage du tueur en série est une créature récurrente et banale, voire dérisoire, à force d’avoir été utilisée par un certain cinéma d’épouvante. Croque-mitaine cinématographique, mais révélateur aussi d’une certaine absurdité de l’existence (il est l’incarnation même du hasard fatal), le serial killer est aujourd’hui la figure épuisée d’un cinéma que le film de Lars von Trier s’amuse à déconstruire, entre effroi et éclat de rire.


Chaque meurtre dévoile à la fois la nature veule ou idiote des victimes elles-mêmes (la première est particulièrement agaçante, la seconde laisse entrer l’assassin parce qu’elle est guidée par l’appât du gain, etc.) et le labeur d’un petit travailleur de la mort particulièrement névrosé tout autant que psychotique qui va monter, méticuleusement, des installations macabres et grotesques avec les cadavres de ses victimes.

Un alchimiste médiéval
Mais la psychologie s’épuiserait à expliquer ce qui va se muer en grand dessein, celui de transformer les taches mortuaires du tueur en œuvres d’art. Les corps des assassinés deviennent les pièces d’un projet artistique bâti sur la mort et la destruction elles-mêmes. L’allégorie qui se dévoile désormais sous les yeux du spectateur pose, avec humour, la question de l’art, de ses finalités et des conditions même de son existence. La vision du cinéaste est sans doute moins immorale qu’amorale, et The House That Jack Built constate les limites de l’entendement rationnel et des prescriptions éthiques communes pour saisir l’irréductibilité de l’activité esthétique.

Cette conception de l’art pour l’art, ou plus exactement de l’art sans entraves, renvoie sans doute à ce refus de la modernité qui caractérise le cinéma de Lars von Trier depuis longtemps. C’est, notamment, dans le paradoxe qui consiste à regarder avec un détachement candide et scandaleux à la fois les horreurs de l’Histoire que se situe la vérité d’un chef-d’œuvre unique et exaltant.

Après sa trilogie « féminine » (Antichrist, Melancholia, Nymphomaniac), le cinéaste continue de s’affirmer comme un alchimiste médiéval, un artiste scrutant les abymes d’un monde originaire pour y retrouver l’élan pulsionnel, la formule secrète, entre kitsch et sublime, entre humour et romantisme noir, qui donnerait la clé tout à la fois d’une explication de l’Univers et de ses lois mystérieuses, ainsi que de la possibilité de sa transposition symbolique.

 

source : 
https://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/10/16/the-house-that-jack-built-portrait-de-l-artiste-en-psychopathe_5370005_3476.html

 

 
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