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fredericgrolleau.com


La Fontaine, "Fables", "LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE" (VII, 1)

Publié le 3 Novembre 2020, 14:57pm

Catégories : #Philo (Notions)

La Fontaine, "Fables", "LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE" (VII, 1)

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

Un mal qui répand la terreur, /Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre, / La Peste [puisqu'il faut l'appeler par son nom]
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, / Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : /On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ; / Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient / La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient : / Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,/ Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ; / Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,/ Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents / On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence / L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons / J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :/ Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense / Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice : Que le plus coupable périsse. /- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;/ Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur / En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire / Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux / Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir. / On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances, / Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, / Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance / Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense / Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue./ Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet. / Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, / Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable. / Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable / D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

 

Première fable de la deuxième série de livres, "Les Animaux..." montrent non pas un procès, comme il a parfois été dit (à cause du "jugement de cour" du vers 64), mais une décision politique : trouver un "bouc émissaire" dont le sacrifice sauvera la société du fléau qui l'accable.

Deux aspects nous intéressent ici :

·         une peinture de la société animale au travers de laquelle on discerne une satire de la Cour (et de la société humaine)

·         une allusion aux rapports entre les hommes et les animaux.

1ère partie, v. 1-14 : la peinture de la peste.

Cette première partie décrit la peste, fléau moins fréquent au XVIIème siècle, mais qui avait laissé de terribles souvenirs ; ajoutons une dimension intertextuelle : peintures de la peste dans Œdipe-Roi de Sophocle (IVème siècle av. J-C), chez Thucydide (même époque) ou encore chez le poète latin Lucrèce (Ier siècle avant J-C).

C'est surtout le mythe d'Œdipe qui nous intéresse ici : le Roi évoque naturellement le début de la tragédie de Sophocle. Allusions aussi à l'Achéron (fleuve des enfers ; il fallait payer son passage, d'où la richesse !) Tableau édifiant de la peste : ni travail, ni amour, ni même chasse... L'on voit ici se mettre en place la symbolique animale : opposition entre les prédateurs (Loups, renards) et les proies (innocentes !), entre animaux belliqueux et pacifiques (les tourterelles, symbole de l'amour).

2ème partie, v. 15-33 : le discours du Roi.

Ici, celui-ci n'est pas trop malmené. Il apparaît même comme un bon roi, qui prend en charge l'avenir de son royaume. Il propose le sacrifice "du plus coupable", argumente par des références historiques, invite son Conseil à suivre son exemple (impératifs 1ère pers. pluriel), et commence son examen de conscience. Il s'accuse donc d'avoir tué des moutons... et même parfois le berger : voir l'usage ironique de l'hétérométrie, qui met en valeur, dans un vers trisyllabique, ce dernier trait !
L'ironie de La Fontaine transparaît cependant : "je me dévouerai donc / s'il le faut" : restriction qui détruit le bon exemple, et invite les courtisans à s'y opposer ! et le "mais" qui suit achève de montrer que le Roi ne tient nullement au sacrifice qu'il propose : il sait pouvoir compter sur sa cour...

3ème partie, v. 34-48 : la réponse des courtisans.

"Sire, dit le Renard..." : on s'attend à un pareil examen de conscience, mais le Renard, fin courtisan, s'en garde bien. Il se contente d'un plaidoyer des plus flatteurs pour le Roi, justifiant à la fois son comportement de prédateur et ses crimes. 

Au passage, nous relevons la hiérarchie animalière – les moutons sont ici les représentants du peuple, profondément méprisé, et que l'on peut impunément exploiter – et une allusion au rapport entre l'homme et l'animal : 

"Et quant au berger, l'on peut dire
qu'il était digne de tous maux, 
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire"

C'est une allusion, non peut-être à Descartes (qui fut toujours prudent sur le sujet), mais aux cartésiens, qui estimaient que l'homme, seule créature à posséder une âme immortelle, était "maître et possesseur de l'Univers" : une idée que les héritiers de Montaigne contestaient énergiquement !
"et flatteurs d'applaudir" : cet infinitif de narration, qui marque encore plus nettement que le présent de narration la rapidité de l'action, témoigne de l'empressement des courtisans à suivre la règle du jeu : ils y ont intérêt !

Le texte parcourt ensuite toute la hiérarchie des prédateurs : ours et tigre (peut-être les gentilshommes ?), et simple mâtin, l'équivalent de nos pitbulls et autres molosses ; les petits nobles querelleurs ?

4ème partie, v. 49-62 : l'intervention de l'âne.

Par opposition à tous les animaux mentionnés jusque là, l'âne n'est ni un carnivore, ni un prédateur. Appartenant au conseil du Roi, il n'est certainement pas un représentant du peuple ; mais il appartient sans aucun doute au dernier rang de la Cour. Psychologiquement, c'est un naïf, qui prend au sérieux le discours du Roi, et ignore la règle du jeu courtisan. Honnête, un peu ridicule dans son sérieux, il est condamné d'avance, sans pour autant susciter la pitié du lecteur : La Fontaine a l'art de raconter les faits les plus horribles avec le sourire !

La première faute de l'âne est de vouloir imiter les grands : "l'âne vint à son tour, et dit" est strictement parallèle à "Le Lion tint conseil, et dit". Son discours, parfaitement équilibré, tente de "dire le vrai" : la réalité de la faute (v. 33-34), atténuée par avance par les circonstances (la faim, l'occasion, l'herbe tendre...) et par le peu d'ampleur du forfait : "la largeur de ma langue".
Le "pré de moines" rappelle qu'à l'époque, couvents, monastères et abbayes étaient les plus gros propriétaires fonciers.

La surprise vient de la réaction unanime de la foule, et son immédiateté : "à ces mots on cria haro sur le baudet". Crier haro signifie "désigner quelqu'un comme le coupable d'un forfait". Le bouc émissaire est trouvé, et ce vers fait évidemment pendant au v.43 "et flatteurs d'applaudir" : même empressement, et même unanimité.

Et le réquisitoire est prononcé par... un loup, le prédateur par excellence ! Même si celui-ci est quelque peu frotté de droit ("clerc"), l'on voit dans le rythme ternaire qu'il utilise "ce maudit animal, ce pelé, ce galeux..." toute la morgue des grands à l'égard des plus faibles, et toute leur mauvaise foi. La Fontaine utilise ici un discours indirect libre pour traduire le discours ("la harangue") du loup.
Il est de fait, d'ailleurs, qu'à l'époque, le vol, commis par un pauvre (paysan braconnier, miséreux de la ville, errant sans logis...) était plus lourdement puni qu'un crime de sang (un duel par exemple) perpétré par un Noble. Voir par exemple Rouget le Braconnier ou Jacquou le Croquant... Le cas était jugé "pendable", c'est à dire digne de la pendaison. Même dans les exécutions capitales, la hiérarchie subsistait entre les ordres : les Nobles avaient la tête tranchée à coup d'épée ou de hache en place de Grève, tandis que les roturiers étaient pendus au gibet de Montfaucon...
Si La Fontaine ne s'apitoie guère sur le sort de l'âne, il ironise sur la Cour et les Grands...

5ème partie : la moralité.

Le récit connaît une ellipse : nous ne saurons pas si ni comment l'âne a été exécuté, ni si la Peste s'est éloignée... en revanche, la "moralité" nous ramène, avec le "vous", à la société humaine. La fable n'est pas une satire de la justice : il est question des "jugements de cour", et la décision du Roi, prise en Conseil, est une décision politique. 

Or, comme le fait remarquer Marc Fumaroli dans Le Poète et le Roi, parce que celui-ci, contrairement à Œdipe (celui de Sophocle ou celui, plus récent, de Corneille) refuse de se reconnaître coupable, refuse de se sacrifier, il est à prévoir que la peste durera éternellement. Mais qu'est donc la peste, sinon cette atmosphère empoisonnée de mensonge, de calculs, d'hypocrisie, de flagornerie... où seule l'honnêteté est punie ?

La Fontaine ironise sur le fonctionnement de cette cour, dans laquelle les puissants s'arrogent tous les droits, et n'en reconnaissent aucun aux plus faibles ; il ironise sur l'hypocrisie des Grands, qui feignent de se conformer à la morale, de faire leur examen de conscience, mais se dépêchent de s'exonérer eux-mêmes de toute faute ; mais il raille aussi la naïveté des petits, qui prennent au sérieux les discours du Roi et de la Cour, et veulent s'y conformer sans connaître les règles du jeu.

Dans cette jungle qu'est la Cour, seuls s'en sortent les malins, les rusés... même au prix du crime. La Fontaine est sans illusion sur la réalité barbare de Versailles...

 

source : https://philo-lettres.fr/old/litterature_francaise/fables_expliquees.htm

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