Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

fredericgrolleau.com


Ignorance et illusion dans "Matrix"

Publié le 23 Septembre 2020, 17:47pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Ignorance et illusion dans "Matrix"

CYPHER – "C’est drôle, je sais que ce steak n’existe pas, je sais que lorsque je le mets dans ma bouche c’est la Matrice qui dit à mon esprit que ce steak est saignant et délicieux… Au bout de neuf ans, vous savez ce que j’ai compris ? Les ignorants sont bénis ! "
        
Il est aisé de louer le savoir face à l’ignorance, l’ouverture d’esprit face à la bêtise, la recherche de la vérité face à l’illusion et au mensonge. Mais n’est-ce pas là un pieux éloge, une façon confortable de voir le monde et de se protéger de ce que pourrait être une autre vérité : seuls les ignorants sont bénis. C’est cette question que nous aimerions approfondir ici, à partir d’un personnage peu étudié (Cypher) du film Matrix, réalisé en 1999 par les Wachowski.

La base solipsiste de son scénario suppose, comme l’hypothèse dite du cerveau dans une cuve de l’intellectuel américain Hilary Putnam, que nous ne voyons pas le monde réel. (...)La philosophie se donne pour tâche de dépasser les évidences, les banalités et les poncifs. C’est pourquoi, vigilant qu’il est face à lui-même, le philosophe doit toujours se demander s’il connaît si bien que cela ce qu’il croit connaître. Si, comme le montrait Socrate en son temps, la certitude de savoir déjà est le principal obstacle à la connaissance vraie, ne devons-nous pas nous aussi réinterroger nos standards culturels, dont Matrix fait désormais partie ? En effet, lorsque l’on cite ce film, c’est généralement pour le rabattre sur l’allégorie de la caverne de Platon (République, Livre VII, 515b-518c), sur les arguments du rêve et du Malin génie de Descartes (Méditations métaphysiques, Méditation première, §§5-6 et §12), sur une critique marxiste de notre illusoire société de consommation et de médiatisation, ou encore sur une défiance postmoderne vis-à-vis de la technique, qui nous rend inconsciemment esclaves des libertés qu’elle nous donne. Ces aspects sont certes importants, mais n’y a-t-il rien d’autre à tirer de cette œuvre ? C’est ce que nous proposons de nous demander ici, à partir de l’un des personnages conceptuels de Matrix souvent passé sous silence dans les analyses qui en sont faites, et qui donne pourtant à réfléchir sur les divers rapports que peuvent entretenir les hommes aux plaisirs d’ici-bas.


(...) Voici donc la trame générale du premier opus : Thomas A. Anderson est un jeune et bel informaticien, connu dans le monde du hacking sous le pseudonyme de Néo. Il est contacté par des individus énigmatiques qu’il pense être un groupe de hackers, mais qui lui font comprendre que le monde dans lequel nous vivons n’est qu’un monde virtuel, un rêve collectif produit par des machines munies d’une intelligence et d’une conscience artificielles (l’I.A.), devenues autonomes et asservisseuses, et dans lequel les humains sont gardés sous contrôle. Il s’agit donc d’apprendre à dépasser les apparences, et les Wachowski ont d’ailleurs eu la malice d’apparaître eux-mêmes dans leur film, dans le rôle très symbolique de deux laveurs de carreaux. On retrouve ici le problème développé dès 1984 par Hilary Putnam dans Raison, vérité et histoire, expérience de pensée que l’on appelle communément du «cerveau dans une cuve», ou encore une réflexion sur la réalité virtuelle proche de celle menée par Baudrillard dans Simulacres et simulation. Cet ouvrage faisait d’ailleurs partie de ceux que les acteurs ont eu à lire pour la préparation du film. Autre petit clin d’œil des réalisateurs : dès les premières minutes, Neo cache ses disquettes de hacker dans ce livre de Baudrillard, dans lequel il a fait un trou. Par une habile mise en abyme, ce livre n’est donc lui-même qu’un simulacre de livre de Baudrillard et, puisque Néo n’est pas alors encore sorti de ce simulacre qu’est la Matrice, ce livre n’est même qu’un simulacre de simulacre du livre de Baudrillard.

L’essentiel est que Morpheus, dont le nom se réfère à  Morphée, fils de Hypnos (le Sommeil) et de Nyx (la Nuit), dieu des rêves prophétiques qui endormait les simples mortels dans la mythologie grecque, est l’un des rares hommes qui ne soit pas prisonnier de cette illusion, et qu’il peut (qu’il doit !) révéler cette «incroyable» vérité à Néo : ce que nous percevons n’est qu’un simulacre esclavagiste créé par les machines que nous avons-nous-mêmes créées, nous croyant sans doute des dieux. Morpheus voit ainsi en lui l’Élu, celui qu’une prophétie annonce comme le libérateur de l’humanité. Notons que l’on retrouve ce questionnement sur la réalité du faux dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, qui avait peut-être davantage les faveurs de Baudrillard : dans Matrix, Néo doit suivre un lapin blanc tatoué sur l’épaule d’une hackeuse afin de commencer son cheminement hors de la Matrice et, lorsqu’il s’en extrait pour la toute première fois, Cypher lui lance : «Mets ta ceinture, Alice, et bon voyage au Pays des Merveilles».

Mais pourquoi les Machines doivent-elles produire ce rêve, ce simulacre, plutôt que de nous laisser plongés dans cette sorte de coma artificiel ? Parce que, emprisonnés de la sorte, les humains produiraient bien moins d’électricité qu’en vivant dans un monde stressant comme le nôtre, dans lequel nous réfléchissons, travaillons, avons des désirs, des émotions, etc. Autant dire que nos «nourritures terrestres», selon l’expression d’André Gide, ne seraient que des faux-semblants, de simples «ersatz» comme il est dit dans Matrix reloaded. Elles ne sont là que pour nous faire rester en vie et nous faire espérer d’éventuelles nourritures célestes après la mort, qui n’existent sans doute pas en réalité. Dans cette dystopie, cette contre-utopie, la seule véritable «nourriture terrestre» qui soit, c’est donc nous… puisque c’est grâce à la vampirisation de notre énergie que les Machines survivent.

Cypher, quant à lui, fait partie du groupe des rebelles. L’optimisme n’est pas sa qualité première et, lorsque Néo sort de la Matrice et commence à intégrer le groupe, il tente de le dissuader de lutter contre les agents s’il en rencontre, car il ne voit pas en lui l’Élu. Ce manque de foi provient sans doute en partie des échecs précédents, à chaque fois que les rebelles ont cru avoir trouvé l’Élu. Pour sa part, Cypher regrette d’avoir été débranché de la Matrice, sorti de la caverne pour reprendre la métaphore platonicienne, car la réalité est nettement plus difficile à vivre : il est fatigué de lutter, passe ses journées dans un monde sans soleil, dans un vaisseau aux conditions de vie spartiates, tente d’éviter des robots sentinelles dans le monde réel et des programmes que l’on nomme les agents Smith dans le monde virtuel, mange chaque jour un plat qui ressemble «à un bol de morve» (ou, dans le meilleur des cas, à du «sarrasin bouilli»), boit de l’alcool qui «sert aussi à dégraisser les moteurs», ne croit ni aux prophéties ni aux prophètes, et travaille en compagnie de Trinity, une jeune femme qu’il désire sans réciprocité… ce qui n’est pas un grand facteur d’épanouissement affectif.

C’est pour cela qu’il va trahir son propre groupe et s’allier avec l’agent Smith, qui n’est autre qu’un programme informatique chargé de protéger la Matrice, d’en faire respecter les règles en traquant ceux qui tentent de s’en extraire. L’agent Smith lui promet en retour de le rendre amnésique et de lui redonner une nouvelle vie… illusoire mais agréable, empli de ces plaisirs qui lui manquent tant. C’est là qu’intervient la scène où Cypher et Smith dinent dans un luxueux restaurant. On découvre alors que, dans la Matrice, Cypher se fait appeler par le nom d’un ancien président des États-Unis qui est considéré comme le vainqueur de la Guerre froide, mais qui représente surtout la victoire de l’argent roi sur l’idéal de fraternité du communisme (non pas bien sûr tel qu’il existe et qu’il a historiquement existé, mais au sens du marxisme théorique). Il est ici évidemment fait allusion à cet «homme important» que fut le président Reagan, «riche» politicien et «acteur» de formation, donc homme de simulacres. Et surtout celui qui, lors du scandale de l’Irangate et des Contrats, déclara tout d’abord qu’il «ne se souvenait de rien». De même, Cypher veut que l’agent Smith (qui est alors encore inféodé aux Machines) lui permette de tout oublier pour être heureux. Ce pacte, librement consenti, est d’autant plus crédible que Cypher et Smith partagent en un sens un désir commun : Cypher veut oublier que ses plaisirs terrestres sont illusoires dans la Matrice tandis que ses peines, notamment d’amour, sont par contre bien réelles. Smith (ou les Smith, puisqu’il ne tardera pas à se dupliquer indéfiniment) veut pour sa part cesser d’être un agent dans un monde qu’il trouve «humain, trop humain» selon l’expression nietzschéenne, et qu’il exècre viscéralement -si tant est qu’un programme puisse exécrer viscéralement quoi que ce soit. (...)


Ce que Smith vient de dire du monde virtuel, Cypher le pense du monde réel : il en est l’esclave, le prisonnier, et en est dégoûté. Morpheus définit d’ailleurs la Matrice comme un monde qui est «une prison où il n’y a ni espoir ni saveur ni odeur, une prison pour l’esprit». On pourrait toutefois douter ici du bien-fondé de l’expression «prison» car on ne se sent esclave que de ce que l’on conçoit comme étant une privation de liberté, et nul ne peut se sentir prisonnier d’une prison dont il ignore l’existence. Mais, justement, Cypher sait que le monde de la Matrice n’est pas réel, et veut l’oublier. Mais il n’en n’a pas la possibilité, la liberté ; aussi demande-t-il librement aux Smith de le rendre esclave – esclave, mais désormais heureux. S’il parvient à être réintroduit dans la Matrice, il sera certes plus aliéné qu’avant, mais il n’en n’aura plus conscience. Il y a donc un jeu de miroirs entre Cypher et Smith, qui veulent tous deux, en des sens certes différents, se libérer de leur condition. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, à la toute fin de Matrix reloaded, l’humain chauve et moustachu dans lequel Smith parvient à s’incarner dans le monde réel ressemble étrangement à… Cypher. Il veut retrouver le bonheur des simples, selon un adage qui provient lui-même de la formule «beati paupere spiritu» prononcée par Jésus lors de son Sermon sur la montagne (Évangile selon Saint Matthieu, 5:3). (...)

 

sylvain-portier

source et suite à lire  :  https://iphilo.fr/2018/09/27/matrix-les-ignorants-sont-ils-benis-sylvain-portier/

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article