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fredericgrolleau.com


Richard Matheson, "L’Examen (The Test)"

Publié le 26 Mai 2020, 16:58pm

Catégories : #ROMANS

Richard Matheson, "L’Examen (The Test)"

L’obsolescence  des anciens programmée

En une tren­taine de pages sèches et sans fio­ri­tures (un for­mat qui sied à mer­veille à l’esprit de la col­lec­tion Dys­chro­niques du Pas­sa­ger clan­des­tin), Richard Mathe­son – qui, pour rap­pel, écrit ce texte en 1954 – nous pro­pulse en 2003, à une ère où toutes les per­sonnes de plus de 60 ans doivent régu­liè­re­ment pas­ser un test (basé sur des ques­tions de mathé­ma­tiques, de lin­guis­tique mais aussi sur la mémoire, la coor­di­na­tion et les capa­ci­tés phy­siques) qui déter­mine si leur vie offre encore ou non un inté­rêt pour la communauté.

L’Examen nous fait ainsi suivre la famille de Tom Par­ker, âgé de 80 ans, qui doit pas­ser ce « test » pour la qua­trième fois : le senior vit depuis 15 ans dans la famille for­mée par son fils Les, sa belle-fille Terry et leurs enfants et est dépeint au fil des pages par l‘ensemble des défauts et autres lacunes qui le carac­té­risent désor­mais – un inexo­rable déclin que Tom a du mal à accep­ter mais que son fils objec­tive sans peine, lui qui s’est pour­tant refusé à rem­plir le « for­mu­laire de décharge » qui aurait per­mis à l’État d’éliminer son père tel un déchet plu­tôt que de le voir affron­ter  ce redou­table test.

Un Les qui, contre toute attente et sous la pres­sion de sa moi­tié, mal­gré les bons sou­ve­nirs et le res­pect qui le lient à son géni­teur, sou­haite que son père, devenu un poids et pour sa famille et pour la société, meure pour ne plus l’avoir à sa charge. L’« exa­men » en ques­tion doit en effet tes­ter les apti­tudes phy­siques et men­tales des per­sonnes âgées et les condam­ner à mort par injec­tion létale si jamais elles échouent.
Par-delà l’approche dys­to­pique de la vieillesse, Mathe­son s’emploie à dénon­cer la sélec­tion arbi­traire et la douce vio­lence qui s’exercent de cette façon sur une part de la popu­la­tion afin de résoudre les pro­blèmes posés par une démo­gra­phie galo­pante, à la façon dont, dans Soleil vert (Richard Flei­scher, 1973) les anciens dis­pa­rais­saient afin de nour­rir, au sens propre, leurs contem­po­rains plus jeunes qu’eux.

Le para­doxe incarné par Tom veut que, pour lui, réus­sir l’examen serait encore un échec puisque cela signi­fie­rait reve­nir occu­per le loge­ment fami­lial pen­dant 5 années sup­plé­men­taires… La ten­sion qui pré­vaut dans le récit dès les pre­mières pages tient alors toute entière dans des échanges pétris de de sous-entendus, d’allusions et de non-dits.
D’ailleurs, signe odieux de cette bana­lité du mal, Jim, le fils aîné de Les envi­sage la condam­na­tion de son grand-père sans aucune empa­thie : « Mon livre d’instruction civique dit que les vieux n’ont plus qu’un mois à vivre s’ils échouent à leur exa­men. C’est bien ça, non ?»

Voici donc ce qu’il advient, dans cet Etat newyor­kais futur en 2003, des per­sonnes âgées ne mou­rant plus de manière natu­relle et, deve­nues « non pro­duc­tives » et « non auto­nomes », assi­mi­lées à des objets doré­na­vant inutiles qu’il est alors pos­sible de néan­ti­ser : pas­ser un test pour méri­ter de res­ter en vie paraît pour Mathe­son, spé­cia­liste de l’horreur, une manière très com­mode de sélec­tion­ner ceux qui auront l’honneur de mou­rir plus vieux que les autres, relé­guant de la sorte aux oubliettes les impor­tantes dif­fi­cul­tés des soins géria­triques et de ges­tion des per­sonnes âgées, dif­fi­cul­tés répan­dues notam­ment dans les EHPAD dure­ment impac­tés par la crise Covid 19.

Tel est le prix à payer pour atteindre ce Bon­heur insou­te­nable à la Ira Levin où la recherche de la pro­duc­ti­vité se fait constam­ment au détri­ment de l’humain. Entre injus­tice et incom­pré­hen­sion, un texte abor­dant la ques­tion du vieillis­se­ment et du contrôle de la popu­la­tion inté­res­sant pour lier ensemble mal­thu­sia­nisme et uti­li­ta­risme au XXIe siècle et qui se clôt, devant la bas­sesse et l’ignominie géné­ra­li­sées, par le choix de la dignité.
L’éditeur rap­pelle en fin d’ouvrage le contexte his­to­rique de la nou­velle, sou­li­gnant que, sous le régime nazi, le pro­gramme Aktion 4 d’élimination sys­té­ma­tique des per­sonnes défi­cientes ou âgées fai­sait par­tie de la Solu­tion finale et que d’autres pro­cé­dés du même type existent encore aujourd’hui, qui sont nom­més « eutha­na­sie involontaire ».

Sous cet angle, relire la vision de Mathe­son des dérives d’une société gou­ver­née par l’utilitarisme éco­no­mique et rédui­sant à quia ses aînés devient tout sauf de la science-fiction.

fre­de­ric grolleau

Richard Mathe­son, L’Examen (The Test — 1954), Le Pas­sa­ger clan­des­tin, coll . Dys­chro­niques, novembre 2019, 46 p. — 5, 00 €.

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