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fredericgrolleau.com


Pour une philosophie spaghetti (Hegel et le concept de western)

Publié le 15 Mai 2020, 16:22pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Pour une philosophie spaghetti (Hegel et le concept de western)

« A ta place j’irai donner à boire à ces pauvres gars. Tu te rends pas compte ce qu’un homme peut avoir de plaisir à regarder une femme comme toi, rien que la regarder. Et si l’un d’eux s’avise de te pincer les fesses… fais comme si c’était pas tellement grave, il sera heureux », Cheyenne, Il était une fois dans l’Ouest (1968).

« Le sentiment mystique, qui pousse le philosophe a quitter la pensée abstraite pour la contemplation, est l'ennui, la nostalgie d’un contenu. », K. Marx, Manuscrits de 1844.

Première séance.

I.

Je relisais Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel du jeune Marx (1843), quand me revint l’écho de son plus tardif 18 Brumaire de Louis Napoléon (1852) : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Ou, dans une autre traduction : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évènements et personnages de l’histoire mondiale surgissent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »

Me revint donc l’idée de la dialectique évolution/dégradation de certains faits historiques et produits culturels, les uns portant les autres. Dans Pour une critique… (1843), Marx écrit, traduit en français : « La dernière phase d’une forme de portée universelle, c’est sa comédie. » Depuis les catégories hégéliennes du tragique et de la comédie, W. Benjamin et H. Marcuse aussi reprendront cela ; éternelle évolution et rétrogradation des choses, manifestation parodique d’un moment « sérieux », initiateur et initial. — Mais je pensais tout aussi immédiatement au western italien Mon nom est personne, l mio nome è Nessuno de Tonino Valerii et Sergio Leone (1973).

On sait que le western, comme tous les films de genres, est une esthétisation fantasmée souvent ludique de l’époque dans laquelle on le produit, une sublimation de « l’actualité ». Mon nom est personne m’apparaît ainsi être le parangon moderne de la manifestation parodique de questions sérieusement posées par les arts et, ici, par l’histoire du western.

II.

Sans entrer dans l’histoire globale du western, on sait que celui-ci est, à la racine, américain et juif ou la manière hollywoodienne de mythologiser l’histoire américaine. Cela durera bien soixante ans avant que certains scénaristes et réalisateurs anarchistes ou marxistes italiens ne se saisissent du genre, et de son romantisme inhérent, pour y représenter les maux de la société moderne selon eux.

Particulièrement Sergio Corbucci avec Il mercenario (1968) et Damiano Damiani avec El chuncho, quien sabe ? (1966), voire avec son Django (1966) et Un genio, due compari, un pollo (1975), Un génie, deux associés, une cloche.

Le western historique hollywoodien exposait déjà le « mal moderne » dans des sous-thèmes et des images relatant la rupture amorale avec la société traditionnelle, l’Americana — notamment Jeremiah Johnson (1972), Danse avec les loups, (1990), Le dernier des Mohicans (1992), etc.

Le passage le plus éclairant, je pense, qui magnifie et présentifie cette rupture entre société traditionnelle (américaine) et société moderne (speed), un peu comme dans l’argument nippon de Le dernier samouraï (Zwick, 2003), se trouve dans Les sept mercenaires de John Sturges (1960).

Alors que les héros principaux — Vic ou Steeve McQueen et Chris ou Yul Brynner — se rencontrent virilement lors d’une scène moqueuse pleine de forfanterie gamine, leur impossible conversation avec deux représentants de commerce en lingerie caractérise ce qu’EST un western : une esthétisation romantique-réactionnaire de la critique de la modernité. Une critique mainstream indirecte. Pas un mot n’est prononcé par les deux « vrais hommes », lors de cet impossible échange.

On retrouve précisément cela dans le plus hollywoodien des westerns à l’italienne, C’era una volta il West (1969), Il était une fois dans l’Ouest, où le véritable héros principal, Cheyenne, est abattu par Tuff-Tuff, Morton, millionnaire handicapé, représentant du capitalisme ferroviaire et de son idéologie des flux. « Je suis un homme. » dit Franck (Henry Fonda) à la fin d’Il était un fois dans l’Ouest, avant le duel final. « C’est une race très ancienne. D’autres Morton viendront pour l’éteindre. » répond l’harmonica (Charles Bronson). Bref, ce que racontent les westerns, c’est qu’inéluctablement les héros feront place aux bourgeois et autres « capitalistes moyens » insupportables ; voilà ce qui est problématiser et mythologiser dans ce genre.

III.

Mon nom est personne me semble être alors, à la fois, la plus belle parodie sereine du western et l’un des derniers éléments d’une critique inachevée du monde moderne. Je m’explique : à partir de ce film de 1973, il n’y aura plus guère de western sérieux en Italie, alors que l’Amérique aura du mal à ne pas se référencer, dorénavant, à la mythologie italienne, pleine d’ironie, lorsqu’elle produira des films sur sa propre mythologie. — Si ?

Dès lors, le passage de Marx de 1843 : « L’histoire est gründlich, ingénieuse, et elle traverse bien des phases quand elle porte en terre une forme vieillie. La dernière phase d’une forme de portée universelle, c’est sa comédie. Après avoir été, une première fois, tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, les dieux de la Grèce durent subir une seconde mort, une mort comique, dans les Dialogues de Lucien. Pourquoi l’histoire suit-elle ce cours ? Afin que l’humanité se sépare sereinement de son passé. » — ce passage est parfait. Ou, dans une autre traduction : « L’histoire fait les choses à fond, elle passe par des phases nombreuses quand elle porte en terre une forme vieillie (eine alte Gestalt). La phase ultime d’une forme dépassée de l’histoire universelle (die letzte Phase einer weltges- chichtlichen Gestalt) est sa comédie. (…) Pourquoi ce cours de l’histoire ? Afin que l’humanité se sépare avec gaîté de son passé. » — Ce passage, donc, d’une actualité renversante, est immédiatement compréhensible en regardant n’importe quel western ou film de genre moderne et contemporain.

Et le plus manifeste ou straordinario — qu’un « inconscient collectif » ou une « conscience collective » existe ou non —, c’est que le compositeur Ennio Morricone se parodie LUI-MÊME en reprenant et caricaturant le thème d’Il était une fois dans l’Ouest (1968) pour en faire une bonne blague encore écoutable dans Mon nom est personne (1973). (Et je ne glose pas du fait, génial et proprement parodique, de faire rejouer Henry Fonda dans la seconde pellicola.)

Vous savez, moi, ça me sidère à chaque fois que tout ça colle !

Deuxième séance.

Quelque part, j’ai écrit quelque chose comme : la philosophie est la psychologie collective de l’Histoire ou « la culture consciente de la raison » (Strauss, 2001) est la psychanalyse collective de l’Histoire* ou — si la Sociologie est tout entière une « psychologie collective » (Durkheim), alors — la Philosophie est, pour une grande part, une herméneutique des langages de la culture et comme la psychanalyse des systèmes culturels. Bref, ici, on cause un peu cinéma.

I.

Je portais un t-shirt FRNKRCH et mon sweat rose fluo. Tous les trois nous causions autour de deux pintes et de quatre verres de vin blanc. Il faisait beau temps à Nantes ; les filles étaient ubiquistes. Samuel fumait sous sa casquette et Marc portait un maillot KANT bleu Bugatti, rebaptisé bleu BTP en hommage à son père. Le type passait une deuxième thèse. J’allumais un double corona du Honduras quand nous nous mîmes à parler « philo du cinéma » ou quelque chose comme ça. Un bon prétexte pour bavarder de la différence entre l’ironie et la dérision. Nous nous intéressâmes alors, en puristes ou presque, à la « négativité » : à la dialectique négative de Adorno ; mais on s’en fiche ici. C’était plutôt les racines (nihilistes) de l’ironie et de la dérision qui nous intéressaient — et leur rétroaction. L’un d’entre nous appuyait le fait que la dérision était naturelle chez l’enfant et non l’ironie ; les deux autres pensaient le contraire. Ou le contraire ? Je ne sais plus ; mais on s’en fiche ici. Car les deux mouvements psychologiques sont des produits psychoculturels ou socio-historiques, basta ! Sauf si on me prouve que les « souris juives » ont le sens inné de « l’humour juif », etc. Ironie et dérision et nihilisme, donc.

II.

Nous glissâmes imperturbablement sur le « western spaghetti » — une évidence pour moi. J’avais déjà écrit quelque chose quelque part sur ce genre**. Car il y a une dialectique du western : 1° il est d’abord la rencontre et le produit d’un monde pré-moderne qui disparaît (the Americana ; l’américanité) et d’un monde moderne autoconscient qui se déteste (contradictions sociales, etc.) dès 1903, avec The Great Train Robbery, puis devient aussitôt mythologique, car éminemment épique, donc joliment réactionnaire, ou « pré-pop-culturel », ce que l’on nomme un genre, pour 2° traverser l’Atlantique et se fondre dans la critique postmarxiste italienne ou la dérision (ce qui nous intéresse) et, enfin, 3° revenir comme mythologie critique frelatée et/ou seulement esthétique. (« Seulement esthétique » : dégradation idéaliste de la critique postmarxiste : quand le western américain est ethno-mythologique et non critique, le western italien est critique et devient « mythologique » par récupération esthétique de sa critique. Différence entre ironie et dérision, « nihilisme ludique » et « nihilisme de dépassement ». Ou l’ironie est le sirocco du nihilisme occidental. Méfiance, donc.)

III.

Et puis, depuis, je pensais au « problème du remake ». Je me disais que le remake et le western spécifiquement spaghetti sont les variations d’un même contenu qui cherche historiquement sa forme et la trouve enfin, parfois justifiés dans son style, son format et sa critique sociale. Mais le remake, le « renouveau », n’est pas le western al italian au matérialisme historique spécifiquement savoureux, le recul et le doute, le sourire et l’objectivation. Le remake (essentiellement américain) et le western américain sont plus nostalgiques et définitifs, donc idéalistes, que le western européen qui est progressiste critique et persévère dans la joie ou la dérision joyeuse. L’essence du western al italian, c’est toujours une leçon pour l’Avenir ; d’où la musique de tels westerns à la fois savante (baroque) et populaire, les massacres sans hémoglobine des soldats, les liesses et la Révolution permanentes. Si j’ai le temps, il me faudra revoir encore le contradictoire (ou pré-italien) Les Sept Mercenaires (Sturges, 1960) et El chuncho (Damiani, 1966), El mercenario (Corbucci, 1968), Il était une fois dans l’Ouest (Leone, 1968) pour le personnage du Cheyenne, Il était une fois la Révolution (Leone, 1971), l’essentiel Mon nom est personne (Valerii, Leone, 1973) et relire la page 74 de Nihilisme et politique de Leo Strauss (2004). Ouais !

* Notes sur la philosophie comme psychanalyse de l’Histoire et avenir occidental de l’Occident 

 

source :  https://www.linkedin.com/pulse/pour-une-philosophie-spaghetti-dennio-morricone-morin-ulmann-ph-d-/


 

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