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fredericgrolleau.com


La fin d'une époque et le début d'une nouvelle ère : "Mon nom est personne" (Tonino Valerii, 1973

Publié le 15 Mai 2020, 13:42pm

Catégories : #Philo & Cinéma

La fin d'une époque et le début d'une nouvelle ère : "Mon nom est personne" (Tonino Valerii, 1973

Synopsis 
En 1895, dans l’ouest américain, l’époque glorieuse du Far West touche à sa fin. Jack Beauregard un pistolero légendaire vieillissant pense à prendre sa retraite. Sa vue baisse et la nouvelle génération regorge d’admirateurs qui, pour se faire une réputation, veulent se mesurer à lui au revolver (sans succès jusqu’à ce jour). Mais depuis un certain temps, Beauregard devient également la cible de tueurs de la mine d’or de Sullivan qui veulent se débarrasser de lui, car il est un témoin gênant qui pourrait dénoncer le fait que la mine n’a jamais produit d’or et que l’argent provient des pillages effectués par la puissante Horde Sauvage. Sur sa route Beauregard va cependant croiser Personne : un jeune pistolero fan de lui, mais qui contrairement aux autres, ne rêve pas de se faire une réputation, mais simplement d’aventures et d’exploits dont il abandonne les mérites aux autres. Mais son rêve le plus fort qu’il nourrit depuis l’enfance, est de voir Jack Beauregard se mesurer seul aux 150 desperados de la Horde Sauvage. Un rêve qui pourrait se concrétiser.       

Analyse critique 
Nous sommes au début des années 70 et le western spaghetti se meurt. Ce genre qui avait brillamment su prendre la relève du western américain et qui remplissait les salles dans les années 60, n’a vu son succès durer qu’une moitié de décennie environ. En effet les américains répondent notamment avec des réalisateurs tels que Sam Peckimpah, Don Siegel, Arthur Penn et Clint Eastwood (formé par le western italien). Le genre est même désormais tourné ouvertement en dérision dans les parodies potaches telles qu’On L’appelle Trinita d’Enzo Barboni.

Sergio Leone, le père du western italien, affirme que quelque part ces westerns comédies mettant en scène Terence Hill et Bud Spencer ont achevé d’enterrer le genre. A ce sujet il déclare « L’astuce d’Enzo Barboni, le réalisateur de la série des Trinita, consistait à prendre les personnages de base des westerns italiens et à les tourner en dérision. Dans un de ces films, les duels au pistolet étaient remplacés par des gifles en pleine figure. Le public, qui avait avalé quatre cents westerns plus nuls les uns que les autres, se sentait libéré, c’était une sorte de vengeance. Le deuxième film de la série Trinita, est sorti à un moment où les spectateurs étaient exaspérés par un genre qui s’essoufflait. Ça a marché…Pendant un certain temps, du moins. Mais c’était un peu facile…Lorsqu’on a ressorti ce film par la suite, ça a été un flop. ».

Pour sa part, Leone estimait en avoir fini depuis longtemps avec le genre. Il pensait avoir fait le bilan. « Il Etait une Fois dans l’Ouest était pour moi une somme » déclare t’il. Pourtant il était revenu au genre avec Il Etait une Fois la Révolution qui constituait son dernier western. Désormais Leone voulait se consacrer définitivement à son projet Il Etait une Fois l’Amérique. Mais en même temps il voulait faire une sorte de réponse à la vague des westerns parodiques de la série Trinita comme il l’avait fait pour la vague des westerns zapata deux ans plus tôt avec Il Etait une Fois la Révolution.

Leone explique « Je voulais montrer cette caricature en train d’agacer le mythe en l’envahissant, en allant jusqu’à l’introduire au sein d’une bataille impossible ». De son côté Tonino Valerii raconte avec humour « On l’appelle Trinita avait obtenu plus de succès que tous les westerns de Leone. Sergio ne l’avait pas digéré ! ». Mais plus que cela ce nouveau projet de Leone se voulait être dans la tradition d’Il Etait une Fois Dans L’Ouest qui avait marqué la rencontre entre le western traditionnel américain et le western spaghetti. Ici Mon Nom est Personne marque carrément la rencontre entre Western américain, Western spaghetti et Western comédie façon Trinita.    

Cependant pour le dernier film, Leone qui devait simplement être producteur, s’était retrouvé réalisateur. Pour ce nouveau western il est clair d’office, il ne sera que le producteur. C’est pourquoi quelque part Mon Nom est Personne n’a rien à faire dans ce cycle Leone. Mais finalement ce film est lié au réalisateur qui en a finalement tourné quelques séquences, et puis Christopher Frayling ne s’est pas gêné pour le placer dans son livre sur Leone.

D’ailleurs l’idée de base est du réalisateur. Lorsqu’il rencontra le scénariste Enzo Gastaldi, il lui dit : «  Le Soleil se couche. Il disparaît derrière les collines. Trois cavaliers, tout petits dans le lointain, avancent. Ça dure quelques minutes. Un petit village avec un barbier. Derrière une vitre sale, le visage d’un pistolero. Tu écris la suite et on se retrouve la semaine prochaine. On verra si ça fonctionne. ». Enzo Gastaldi rédigera donc le scénario de Mon Nom est personne dont le titre est  une référence ironique aux titres, On l’appelle Trinita, et On Continue à l’appeler Trinita mais aussi à l’Odysée d’Ulysse. Un lien important car Leone a reconnu que la mythologie grecque avait beaucoup influencé ses westerns.

Leone ne voulait pas réaliser ce film et cela malgré les supplications de Terence Hill. Il contacta 32 réalisateurs parmi lesquels Sergio Corbucci, son rival intime et ami qui est aussi une figure emblématique du western spaghetti avec des films tels que Django, Le Grand Silence et Compañeros. Mais le plus surprenant, et Tonino Valerii jure que c’est vrai, c’est que Leone aurait demandé à Pier Paolo Pasolini de réaliser le film. Autant dire que quand on connaît la carrière de Pasolini ça fait sursauter, mais bon pourquoi pas, qui sait ce que ça aurait donné s'il l’avait laissé faire ! 

A la fin,l le trente-troisième sera le bon et ce sera Tonino Valerii, un disciple de Leone qu’il avait formé. La réalisation de Valerii s’apparente donc beaucoup à celle de son mentor pour ce film. D’ailleurs aujourd’hui encore, beaucoup croient que Mon Nom est Personne a été réalisé par Leone. Steven Spielberg aurait même déclaré que c’était son film préféré du cinéaste. Cela dit le maestro réalisera tout de même quelques scènes, prenant la direction d’une seconde équipe pour finir le film dans des délais plus court. Sinon Leone a clairement fait le bon choix avec Valerii, malgré le fait que les deux hommes auront des relations conflictuelles tout le long du tournage. Valerii signe une réalisation impeccable alternant entre scènes drôles, loufoques, scènes dramatiques avec un peu d’émotion et scènes spectaculaires.

La séquence d’ouverture, qui peut rappeler celle d’Il Etait une Fois dans L’Ouest, est vraiment bien foutue. Le rythme est lent, le stress est maintenu par le bruit constant d’une montre. Nos trois pistoleros ne parlent pas. D’ailleurs au niveau des bruitages, Valerii se permet un trait d’humour subtil : le bruit du frottement de la brosse sur la crinière du cheval est le même que celui du rasoir sur la pilosité d’Henry Fonda. On a, comme souvent dans les westerns spaghettis, ce parallèle constant entre l’humain et l’animal.

Les scènes cultes ne manquent pas dans Mon Nom est Personne. Dans les comiques on citera volontiers, la scène de la pêche à la mouche, le panier explosif, le nain (personne à verticalité réduite pardon) sur échasses, l’entartage, les scènes du bonhomme en bois, des miroirs, du gardien de gare qui a méchamment envie de pisser et du final avec le doigt dissuasif dans le fion. Mais aussi la célèbre scène des claques qui est justement l’une des scènes tournées par Leone. C’est d’ailleurs assez drôle car cette scène se contente de reprendre à peu de choses de près une scène culte d’On Continue à l’appeler Trinita.

Dans les scènes au ton plus dramatique, on peut citer la découverte de la tombe du frère de Jack Beauregard, les retrouvailles de ce dernier avec Sullivan lui apprenant la façon dont est mort son frère ou encore le monologue final. L’intensité de ces scènes tient cependant avant tout à la prestation de Fonda sur laquelle nous reviendrons.

Pour les séquences spectaculaires, on pensera bien sur à la Horde Sauvage et à la bataille finale l’opposant à Jack Beauregard. Cette séquence est vraiment spectaculaire, surtout quand on sait qu’à l’époque il n’y avait pas de numérique pour les trucages. Chapeau bas pour les cascadeurs. Cette séquence est l’apogée du film. Valerii raconte que lors de cette scène, sur le plateau, on faisait jouer la musique du film. Leone s’est tourné vers lui et a dit « ça c’est l’Ouest ! L’Ouest que j’aime ».

Il Etait une Fois Dans l’Ouest faisait plusieurs clins d’œil à des westerns américains, ici ce sont les anciens films de Leone qui font l’objet de petites références. Comme la scène des Chapeaux qui rappelle ...Et Pour Quelques Dollars de Plus, la musique du Duel reprenant quelques accords d’Il Etait une Fois dans l’Ouest…. On note même des références à Sam Peckimpah, ce qui n’a rien d’un hasard comme on le verra par la suite. Par exemple au cimetière indien, une tombe porte justement le nom de « Sam Peckimpah ». Beauregard a des problèmes de vues comme le vieux pistolero dans Coups de Feu dans la Sierra. On pourrait même citer le nom des 150 desperados pillards, qui se font appeler La Horde Sauvage et qui pourrait se voir comme une référence au film éponyme de Peckimpah bien que le titre de « Horde Sauvage » existe depuis longtemps, on le trouvait déjà dans certains westerns spaghettis comme par exemple Le Dernier Face à Face de Sergio Sollima en 1967 (qui comprenait aussi un personnage du nom de Beauregard). Mais c’est surtout à la base le nom du gang de Butch Cassidy et Kid Sundance deux anciens hors la loi de l’Ouest américain. 

Valerii se montre donc à la hauteur et se révèle clairement être un disciple de Leone.

Pour ce qui est des dialogues c’est toujours aussi croustillant. Pour en citer quelques uns.

« Plus rapide que lui ? Personne ! »

« Un type comme toi doit finir en beauté ! »

« J’ai rêvé de ce moment là depuis je suis gosse. D’un côté cent cinquante fils de putes déchaînés chargeant à brides abattues et de l’autre toi tout seul » « Pourquoi seulement cent cinquante ? » « C’est la Horde Sauvage ils ne sont que cent cinquante ! »

« Tu brille comme un miroir de Bordel, Même un aveugle te verrait à cent mètres » « J’aime bien que les gens me regardent »

« Un homme, un vrai, doit croire en quelque chose »

« Tu finiras dans les livres d’histoire »

« Par définition aucun homme ne peut échapper à son destin » « si tu parles de la Horde Sauvage, tu peux dormir sur tes deux oreilles, je n’irai pas les affronter » « Tu y vas Jack, Tu y vas… »

« C’est vrai que quand ils chargent on croirait qu’ils sont milles »

« Ta vie ne tenait vraiment plus qu’à un fil »

« Tu m’as souvent dit que ma vie ne tenait plus qu’à un fil, mais maintenant, c’est la tienne qui ne tient plus qu’à un fil… Et ils sont nombreux à vouloir te le couper ce fil »

Sans parler de la fameuse fable du petit oiseau que la vache recouvre de merde et que le coyote finit par bouffer. Et la morale de cette fable qui est définit par Beauregard comme « la morale des nouveaux temps : ceux qui te mettent dans la merde ne le font pas forcément pour ton mal et ceux qui t’en sortent ne le font pas forcément pour ton bien. En tout cas ceci, quand tu es dans la merde, tais toi ! »

Mais Mon Nom est personne doit également beaucoup à ses acteurs, choisis pour leur talents mais aussi pour ce qu’ils représentaient.

Fonda par exemple, représente le western traditionnel, puisqu’il s’était imposé dans plusieurs monuments du genre tels que Le Retour de Frank James, La Poursuite Infernale, Le Massacre de Fort Apache, Du Sang dans le Désert ou encore L’Homme aux Colts d’or. Ce même Fonda qui avait travaillé avec Leone sur Il Etait une Fois Dans L’Ouest. L’acteur accepta le rôle. Le personnage de Beauregard est très intéressant. Il incarne quelque part la désillusion du genre qu’il représente à savoir le western américain mais aussi une bonne partie du western spaghetti qui s’était nourri des mythes du western traditionnel. C’est un pistolero vieillissant, pessimiste qui n’a plus le goût du risque et de l’aventure, qui ne croit pas vraiment aux mythes de l’Ouest américain. Quelque part, Beauregard pourrait être l’un des pères indirects du notoire William Munny mis en scène dans Impitoyable en 1991 par Clint Eastwood. Le personnage de Beauregard pourrait également incarner Leone lui-même. Un vieux mythe du western qui s’use et qui rêve de partir vers d’autres horizons (L’Europe pour Beauregard et le film de gangsters pour Leone). Mais avant qu’il parte, on réclame de lui un dernier coup d’éclat (La bataille contre La Horde Sauvage pour Beauregard et Mon Nom est Personne pour Leone). Deux hommes qui cherchent à quitter leur univers « l’arme à la main ». Fonda signe une prestation remarquable teintée de nostalgie. L’équipe de tournage affirmera que lorsqu’on disait à l’acteur de faire quelque chose, il le faisait de façon parfaite dés le premier coup. Il faut dire aussi que Fonda plutôt âgée, disposait d’une sacré expérience.

Terence Hill, quant à lui représente la seconde partie du western spaghetti. N’oublions pas qu’il est le sosie de Franco Nero, icône du genre. Hill joua lui aussi dans une trilogie de western spaghetti (Dieu Pardonne…moi pas ; Les Quatre de L’Ave Maria ; La Colline des Bottes). Mais il représente surtout la veine comique et parodique du genre (La série des Trinita). Il incarne donc l’inverse de Beauregard, car lui est pleins d’illusions. C’est un pistolero jeune, optimiste qui a le goût du risque et de l’aventure et qui croit aux mythes de l’Ouest américain. Quelque part, il est le spectateur friand de western, (une époque/un genre qui en train de s’éteindre). Son statut de spectateur est d’ailleurs plusieurs fois mis en avant. Il récite par cœur les exploits de Beauregard : date, lieu, nombre et noms des personnes tués ; tout comme un fan réciterait les exploits de son idole sportive. La scène dans laquelle il attend Beauregard assis dans la rue. Mais surtout le final ou dans son train il contemple l’affrontement épique entre Beauregard et La Horde Sauvage en comptant les points. Il est donc fait un lien entre le spectateur et le personnage de Personne et tout comme lui, nous qui visionnons cela, nous sommes personne. Personne est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. On apprend dans le film, que la grande majorité des fans de Beauregard, dans la logique de ressembler à leur idole et d’obtenir son prestige, finissent par tenter de le tuer au revolver pour se faire une réputation, mais tous ont échoué face au maître. Personne, lui n’ambitionne pas de dépasser Beauregard, il rêve au contraire de lui faire atteindre son apogée. Il ne souhaite pas se faire un nom (d’où le fait qu’on l’appelle Personne), il ne rêve que d’exploits et d’aventures dont il abandonne ensuite le mérite aux autres ; « et ainsi tu peux continuer à être toi-même, c'est-à-dire Personne, c’est astucieux » analyse justement le personnage de Beauregard. Ainsi Personne évoque cette liberté de l’Ouest américain et se veut être en même temps une version plus poussée et parodique des « hommes sans noms » typiques du western spaghetti. Hill interprète le personnage un peu dans la façon des Trinita. Mais ici le personnage fanfaronne sans cesse pour jouer les idiots et prendre tout le monde au dépourvu le moment venu. C’est simplement un gamin qui s’amuse en fait. Et Hill est parfait pour le rôle.

Mais ce qui est évidemment intéressant, c’est la relation entre les deux personnages principaux. Relation en duo typique, comme celles du Colonel Mortimer et du Manchot, De Blondin et de Tuco, d’Harmonica et de Cheyenne ou encore de Juan et John (Johnny et Johnny). Mais ici il s’agit d’une amitié et d’une opposition. D’un côté l’optimisme et la croyance de Personne face au pessimisme et au « nihilisme » de Beauregard. Beauregard, désillusionné, tente de ramener Personne au monde réel et sur le fait que l’Ouest américain est fini. Mais celui-ci veut lui prouver qu’il y’a encore un peu de rêve à exploiter « pour ceux qui ont besoin de croire en quelque chose ». Quelque part Personne a bien conscience de tout ce qui se passe mais s’en moque éperdument.

Il y’a d’ailleurs une scène à la fois amusante et belle à ce sujet. Celle où Beauregard tire à plusieurs reprises sur le chapeau de Personne. Ce dernier prend le chapeau dans ses mains et déclare « On se croirait au bon vieux temps, trois balles et un seul trou », Beauregard enlève alors un doigt de personne cachant un autre trou sur le chapeau et déclare « Il n’a jamais existé le bon vieux temps ». Pourtant lorsque plus tard Personne tire dans le chapeau de Beauregard, il y parvient s’exclamant « Et Voilà ! Il y’a eu trois balles et toujours le même trou ». De même que Personne finira par avoir raison quant au duel avec La Horde Sauvage.    

Certains voient également dans Personne le western italien rendant hommage à son maître le western américain sans jamais chercher à le dépasser. Ceci dit on remarquerait alors qu’ici, avec le temps, le western américain traditionnel est devenu plus pessimiste que le western spaghetti. 

En ce qui concerne les autres personnages, on retrouve Jean Martin, acteur français pour incarner Sullivan le patron corrompu de la mine qui ne produit pas d’or.

Ensuite on retrouvera avec plaisir des seconds couteaux bien connus. Mario Brega, Josef Edger, Benito Stefanelli, Antoine Saint-John. On note même Geoffrey Lewis, futur salaud de L’Homme des Hautes Plaines, qui incarne ici le chef de La Horde Sauvage.

Pour la musique on a comme d’habitude droit aux magnifiques partitions d’Ennio Morricone. Le thème principal aux airs enfantins (reflétant la personnalité de Personne), le thème de la nostalgie souvent collé sur Beauregard, celui du bonhomme, celui du Duel, dans lequel Morricone s’autoparodie sur son travail effectué pour Il Etait une Fois dans L’Ouest. Puis bien sûr le thème mythique de La Horde Sauvage. Une sorte d’hymne sauvage et spectaculaire évoquant la puissance de cette bande de pillards. Morricone se permet même d’y glisser une parodie de la Chevauchée des Walkyriesde Wagner qui est ici revue façon burlesque. On se souvient d’ailleurs de l’intrusion de la Toccata de Bach dans ...Et Pour Quelques Dollars de Plus. Ici Morricone se paye carrément Wagner et c’est génial.      

Au sujet de ce film, Terence Hill déclare qu’après avoir parlé avec Leone, il pense que le réalisateur, aimait bien le concept de base des Trinita mais qu’il trouvait que c’était trop mal réalisé. Selon Hill, Leone voulait donc apporter sa contribution à cette nouvelle vague du genre avec Mon Nom est Personne.

Mais Mon Nom est Personne est surtout un film beaucoup plus profond qu’il n’y paraît et qui est injustement rabaissé par certains au rang de banal film dans la simple lignée des Trinita. En réalité c’est un film teinté par la nostalgie du western (qu’il soit traditionnel ou spaghetti), Le genre touche à sa fin et Leone lui fait ses adieux depuis Il Etait une Fois dans L’Ouest.

Dans le film il y’a également tout un débat sur les générations. La jeunesse face à la vieillesse, L’optimisme face au pessimisme, la croyance face au scepticisme ; sur ce dernier point on se souvient de la phrase de Personne « Un homme, un vrai doit croire en quelque chose », Beauregard toujours sceptique répond « Dans ma vie j’ai croisé toutes sortes d’individus… mais un homme qui soit un homme jamais ! ». Ainsi Mon Nom est Personne parle également du « besoin de croire en quelque chose ». Cette croyance, Leone l’avait trouvé avec le western. De ce postulat Mon Nom est Personne ouvre le débat sur les légendes et on remarque que le film se situe à cheval entre démystification et mythe. On remarquera que Beauregard n’est pas aussi légendaire que ça. Le coup du chapeau avec deux trous et non un en témoigne. Il y’a aussi la scène dans laquelle Personne est déçu de voir que Beauregard ne venge pas la mort de son frère Nevada Kid, Beauregard répond « C’est vrai Nevada était mon frère mais c’était aussi un salaud de la plus belle espèce, pour une poignée de dollars il tirait dans le dos de vieux amis et je ne vais pas risquer ma vie pour le sauver». On apprend aussi que Nevada a été tué par Red, l’un des anciens membres de la bande à Beauregard. On voit donc dans Mon Nom est Personne la démystification des ingrédients du genre (le frère vengeur, le pistolero qui réussit tout). Les tueurs ne défient pas en duel au revolver, ils se déguisent en barbier pour égorger la victime et pour les dissuader on n’a pas toujours besoin d’un revolver comme le montre le final. On est donc la démystification du genre.

Mais comme le besoin de croire en quelque chose est plus fort, on s’invente des légendes, ce que fait Personne. En cachant le second trou sur le chapeau ou en organisant un faux duel. Cependant on arrive parfois à en créer des vrais. Personne réussit à tirer trois balles dans le chapeau en faisant un seul trou et Beauregard finit par vaincre La Horde Sauvage. A ce niveau là, il est intéressant de voir que Personne apparaît presque comme un prophète sur le destin de Jack Beauregard. Il y’a à ce sujet une scène que je trouve très belle où Beauregard chevauche vers la Nouvelle Orléans pour prendre un  bateau vers l’Europe et fait une pause pour donner à boire à son cheval et là ; il regarde autour de lui et reconnaît la plaine aride que Personne décrivait pour l’affrontement puis il se tourne lentement vers l’horizon et voit un nuage de poussière très lointain annonçant l’arrivée de La Horde Sauvage. Il comprend alors qu’il ne peut pas échapper à son destin, fait partir son cheval et se prépare à un affrontement sans vraiment savoir comment il va la gagner. Le rêve de Personne devient donc réalité. On retrouve là le côté fantastique et aussi un peu naïf du western spaghetti et même du western traditionnel. Et au final, après nous avoir brisé les mythes les uns après les autres dans tout le film, on nous en offre un avant la fin.             

On est donc constamment entre la démystification et le mythe et c’est sans doute pour cela que le film glisse plusieurs clins d’œil à Peckimpah qui était lui aussi dans cette tradition avec La Horde Sauvage (même si lui se voulait très radical contrairement à Mon Nom est Personne).

Leone fait donc ses adieux avec un film teinté de nostalgie. J’ai là encore envie de citer une phrase du personnage de Beauregard qui lors de sa lettre finale adressée à personne demande « Essaie un peu de retrouver de ces rêves qui nous habitaient autrefois et même si tu t’en moque avec ta fantaisie habituelle, nous t’en serons reconnaissant, ceux de l’ancienne génération, au fond on était des sentimentaux. A cette époque L’Ouest était grand, sans frontières, on y croisait jamais deux fois la même personne, et on croyait tout régler d’un coup de revolver. Et puis tu es arrivé et il est devenu petit». Après cette nostalgie, Beauregard nous annonce la fin toujours dans cette lettre à Personne « Dépêche toi de t’amuser, le pays a changé, je ne le reconnais plus, il s’est civilisé. Le pire c’est que même la violence s’est organisée et un coup de revolver ne suffit plus ». Les temps nouveaux sont annoncés.

 

Pourquoi cette nostalgie du western ? Clint Eastwood apporte peut être la meilleure des réponses dans une interview de 1985 consacrée à son travail avec Leone : « Ils nous parlent d’une époque où tout était tellement plus simple ».

A sa sortie Mon Nom est Personne fera un vrai carton dans les salles et entrera même sur le podium des plus gros succès du western spaghetti. Des années plus tard, Jim Jarmush lui rend hommage dans son magnifique Dead Man.

Pour l’anecdote, Leone reviendra une dernière fois au western en produisant le film Un Génie, Deux associés, une Cloche réalisé par Damiano Damiani.

Mon Nom est Personne est donc un western sous estimé, à la fois drôle, burlesque, puissant et nostalgique. Une grande réussite de Tonino Valerii.   

 

source :  http://epoleart.canalblog.com/archives/2014/11/25/30876836.html

 

"Lettre à Personne" 
La magnifique lettre que Jack Beauregard écrit à Personne avant de partir pour l'Europe :


Cher Personne.

 
Mourir n’est pas la pire des choses qui puisse arriver à un homme. Tu vois, je suis mort depuis trois jours, et depuis trois jours j’ai enfin trouvé la paix. Tu m’as souvent dit que ma vie ne tenait qu’à un fil. Désormais, c’est la tienne qui ne tient qu’à un fil. Ils sont nombreux ceux qui veulent te le trancher, ce fil. Mais tu aimes le risque, c’est ta façon de te sentir en vie et c’est ça la différence entre nous : moi, quand je voyais venir une sale affaire, j’essayais de l’éviter. Pas toi. Si tu n’as pas une sale affaire à te mettre sous la dent, tu t’en inventes une et après l’avoir liquidée, tu en abandonnes le mérite à un autre, comme ça, tu peux continuer à être toi-même, c'est-à-dire personne. C’est astucieux.

Mais cette fois tu as joué gros, et ça en fait déjà quelques-uns qui savent que tu es quelqu’un. Tu finiras donc par te faire un nom toi aussi et alors là, tu auras de moins en moins de temps pour jouer. Ce sera de plus en plus dur. Et, un jour, tu rencontreras un homme qui se sera mis dans la tête de te faire entrer dans l’Histoire. À ce stade, pour redevenir personne, il n’y a qu’un moyen : mourir.

Dorénavant, tu devras chausser mes éperons et ce ne sera pas toujours drôle. Essaye pourtant de retrouver un peu de ces rêves qui nous habitaient, nous autres, de l’ancienne génération. Même si tu t’en moques avec ta fantaisie habituelle, nous t’en serons reconnaissants. Au fond, on était des sentimentaux.

En ce temps, l’Ouest était désert, immense, sans frontières. On croyait tout résoudre, face à face, d’un coup de révolver, on n’y rencontrait jamais deux fois la même personne. Et puis, tu es arrivé. Il est devenu petit, grouillant, encombré de gens qui ne peuvent plus s’éviter.

Mais si tu peux encore te promener en attrapant des mouches, c’est parce qu’il y a eu des hommes comme moi, d’hommes qui finissent dans les livres d’histoire, pour inspirer ceux qui ont « besoin de croire en quelque chose », comme tu dis. Dépêche-toi de t’amuser, parce que ça ne durera plus bien longtemps. Le pays s’est développé et il a changé. Je ne le reconnais plus. Je m’y sens déjà étranger. Le pire, c’est que même la violence a changé. Elle s’est organisée. Un coup de revolver ne suffit plus, mais tu le sais déjà, car c’est ton siècle, ce n’est plus le mien.

À propos, j’ai trouvé la morale de la fable que ton grand-père racontait, celle du petit oiseau que la vache avait recouvert de merde pour le tenir au chaud et que le coyote a sorti et croqué. C’est la morale des temps nouveaux. Ceux qui te mettent dans la merde ne le font pas toujours pour ton malheur, et ceux qui t’en sortent ne le font pas toujours pour ton bonheur. Mais surtout ceci : quand tu es dans la merde, tais-toi.

C’est pour ça qu’un type comme moi doit disparaître. Ton idée d’un duel truqué était bien la marque de ces temps nouveaux. C’était le moyen le plus élégant de me faire quitter l’Ouest. D’ailleurs, je suis fatigué, car il n’est pas vrai que les années produisent des sages, elles ne produisent que des vieillards. Il est vrai qu’on peut aussi être comme toi : jeune en nombre d’années et vieux en nombre d’heures. Oui, je débite des phrases pompeuses, mais c’est ta faute : comment parler autrement quand on est devenu un monument historique ?

Je te souhaite de rencontrer un de ces êtres que l’on ne rencontre jamais ou presque jamais. Ainsi, vous pourrez faire un bout de chemin ensembles. Pour moi, il est difficile que le miracle se reproduise. La distance rend l’amitié plus chère, et l’absence la rend plus douce. Mais depuis trois jours que je ne t’ai pas vu, tu commences à me manquer.

Bon, à présent je dois te quitter. Et bien que tu sois le roi des fumistes et le prince des emmerdeurs, merci pour tout.

Ah ! J’oubliais : quand tu vas chez le barbier, assure-toi que sous son tablier il y ait toujours un homme du métier.


source :  http://spencerhill.free.fr/forum/viewtopic.php?id=3  

 

 

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