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fredericgrolleau.com


 Stanley Kubrick, "Eyes Wide Shut" (1999)

Publié le 21 Avril 2020, 10:32am

Catégories : #Philo & Cinéma

 Stanley Kubrick, "Eyes Wide Shut" (1999)

Dernière oeuvre du cinéaste, Eyes Wide Shut est une odyssée des désirs. Un grand film où l'on se perd comme dans la contemplation d'un tableau.

En cinq secondes, tout est dit. Le premier plan du dernier film de Stanley Kubrick ouvre sur une chambre élégante éclairée comme Kubrick sait faire jaillir la lumière - rappelez-vous Barry Lyndon: une lumière de gaz d'or. Une femme mince, ravissante, semble essayer une robe du soir; sans doute ne lui plaît-elle pas, ou bien ne s'y sent-elle pas à l'aise ni en beauté. Elle laisse glisser la soie. Elle est nue. Ecran noir. Générique et musique. Frustration, immédiate, sans recours. Il faut attendre. Attendre que les noms défilent sur l'écran, blancs sur fond noir. Attendre ou espérer. Voilà comment l'homme qui était encore, au soir du 6 mars dernier, un des trois génies vivants du cinéma commence son film par un battement de paupières sur la beauté à peine entr'aperçue et plonge son public dans la cécité de celui qui aurait «les yeux grands fermés», ainsi que l'énonce le titre, Eyes Wide Shut

Finissons-en tout de suite avec le boulet que traînera tout compte rendu de la dernière oeuvre de Stanley Kubrick. Ce n'est pas parce que l'auteur des Sentiers de la gloire est arrivé au bout de la route, brutalement, que l'on doit magnifier cette oeuvre, in memoriam. Mais ce n'est pas parce que Kubrick est mort qu'on doit hésiter à dire qu'Eyes Wide Shut est un très grand film, hésitation qui serait due à l'étrange perversion qu'est la peur stupide de paraître cirer les pompes d'un cadavre en son cercueil. Le film est vivant, il a ouvert la Mostra de Venise, il apparaît sur nos écrans et c'est cette oeuvre qu'il faut voir et admirer. En elle il faut se perdre, à l'image de ses héros, comme on se perd dans la contemplation d'un tableau. Les murs des appartements d'Eyes Wide Shut regorgent de peintures, gravures, photos. On marche, on bavarde, on flirte, on se chamaille, on fantasme, d'autres meurent, devant un congrès d'images. Et la seule scène de nu - scène de Cruise et Kidman (en lunettes coquines) qui fait la totalité de la bande-annonce déjà trop vue - est un reflet dans un miroir, une autre image accrochée à un mur. 

Grand film ne signifie pas grand spectacle, du moins au sens de l'immensité de 2001: l'humanité tirée de son aube jusqu'au-delà de l'éternité... Il s'agit ici d'un couple de jeunes New-Yorkais beaux, assez aisés pour habiter Central Park Ouest. Mariés depuis neuf ans, une fillette de 7 ans. Un couple à l'écran que Kubrick voulut aussi dans la vie. D'où le choix de Tom Cruise et Nicole Kidman, mariés et papa maman. Egalement beaux et totalement lisses. En apparence. 

 

Après l'éblouissement du prégénérique, on retrouve la beauté entr'aperçue au plus intime: sur un siège de W.-C., quand son mari s'inquiète de son noeud papillon, de son portefeuille et de son téléphone mobile. Il est médecin, il doit être joignable. Ils se préparent à une soirée de banale mondanité, la baby-sitter est là, ils sont en retard, la fillette dit au revoir. Ils partent en se tenant par la main. Aucun drame ne semble pouvoir éclore entre les quatre murs du domicile conjugal, alors que Noël approche. Mais ces murs, que Kubrick surcharge de tableaux, offrent tous les symptômes de l'enfermement. Les perspectives définies par son objectif coincent les personnages, comme on se dit «coincé» quand on ne trouve pas d'issue à une situation grave ou ridicule. Ou terrifiante: dans Shining, une femme, un homme, un enfant étaient coincés dans le vide immense d'un hôtel assiégé par la neige. Car c'est à Shining, autre conte d'hiver, que l'on pense en frémissant, à la vie d'un couple vampirisée par la symétrie maniaque du décor, par la folie, et par quelques fantômes aussi. 

Un fou rire qui la tord comme un serpent. Le Dr Bill Harford et son épouse, Alice, sont invités chez le riche Ziegler (Sydney Polack, auteur de Jeremiah Johnson et acteur dans Maris et femmes, d'Allen), amical et un brin vulgaire. Chez lui, les murs, en cette période de l'avent, sont de vraies cascades de lumière. Mais, dans l'immense hall de réception où se déroule sa fête, ils enferment les personnages dans une autre prison, celle des pulsions. Flirt entre Alice et un gentleman hongrois, caricature du charme fin de siècle Mitteleuropa - le film est adapté d'une nouvelle de Schnitzler (voir l'encadré). Flirt entre Bill et deux top models, égéries obligées de notre fin de siècle. Et quand, sur un battement de cils, tout peut basculer, un homme en noir apparaît. Le docteur est demandé à l'étage. Une femme nue gît sur un canapé bleu dans une salle de bains luxueuse et tapageuse, pendant que Ziegler remonte son pantalon, enfile ses bretelles et tente de reboutonner sa chemise. Overdose. Le Dr Harford sauve la jeune femme. Puis retrouve la sienne, émoustillée de champagne et de séduction. Bill et Alice, dans l'intimité de leur chambre, plaisantent sur ces flirts d'une soirée. Or, les mots ne plaisantent pas, ils entraînent, tout couple sait que des mots naissent les pires scènes. Là, Kubrick atteint un nouveau sommet. Bill assure Alice de sa fidélité et croit dur comme fer en celle de son épouse. Bill est en caleçon, tout fiérot, ce pourrait être un vaudeville (ou du Woody Allen), Alice sombre dans un fou rire qui la tord, l'écroule par terre et, mince, souple, filmée comme un serpent, elle redresse la tête pour cracher le venin d'une vérité à son mari, charmant ahuri. L'été dernier, à Cape Cod, un officier de marine l'avait regardée. Elle était prête alors, pour une nuit ou pour la vie, à abandonner son existence tranquille qui lui sembla tout à coup «de merde». Il ne s'est rien passé. Kubrick filme Nicole Kidman et son visage troublé par un souvenir inassouvi, comme, dans Shining, le faciès terrifiant de Nicholson après son intrusion dans l'antre de la folie. Téléphone. Un patient du Dr Harford a trépassé. 

La mort frôlée dans une fête a ouvert la porte aux fantasmes, et la mort réelle vient de claquer celle du jardin secret de la belle Alice. Bill et Alice ne se tiendront plus par la main. Le film, par son montage, va les séparer. On ne les verra que dans des univers parallèles, Alice à la maison, Bill errant dans la nuit. Accompagné, le visage défiguré de lumières bleues ou blafardes, dans les taxis, sur les trottoirs, à la morgue, dans une orgie, par les images au gris fantomatique de l'étreinte d'Alice et du bel officier, qui n'eut jamais lieu mais que le serpent du fantasme (ce corps souple d'Alice pendant son aveu) a introduite à jamais dans sa vie. Dans Greenwich Village désert sous une nuit de suie, plus de murs de lumière, plus de gaz d'or, mais, pour seul repère, le clignotement des arbres de Noël sur les trottoirs, dans le studio minable d'une jolie putain, Domino (Vinessa Shaw), dans un bar où l'on entend le Requiem de Mozart. Et des taches de rouge. Rouge des cent litres de sang déversés par un ascenseur de Shining, rouge de l'intérieur du cerveau de l'ordinateur déjanté de 2001; et, ici, rouge de la porte écarlate de la putain dans une rue sans joie, rouge du tapis de la table de billard de Ziegler. Rouge incongru, donc. Comme celui de la soutane du maître de cérémonie de l'orgie, arraché à un tableau de Francis Bacon. Cette orgie pour laquelle déjà beaucoup d'encre a noirci du papier blanc, souvent en le maculant afin d'en fustiger le «mauvais goût», est le pendant obscur de la réception Ziegler (les deux séquences font dix-huit minutes). Là, Bill était dragué; ici, il est menacé comme dans un mauvais rêve et expulsé sans pour autant s'en éveiller. Orgie, ont donc dit les censeurs qui voilèrent des rares nudités s'activant en des simagrées d'étreintes mécaniques (les Européens ont droit aux vrais plans). Edulcoration que cet emploi du terme «orgie», au parfum antique vaguement romain. Car le vrai mot est partouze: il est vulgaire, mais parfait pour décrire les occupations de gens de mauvais goût, dans une mascarade de vaine sexualité. Mauvais goût voulu par Kubrick, puisque annoncé par l'ironie sourde du mot de passe: Fidelio, titre d'un opéra de Beethoven chantant le pur amour conjugal. Le mauvais goût a toujours été le plus juste reflet d'une époque. Kubrick ne s'est jamais privé de le montrer: l'appartement des parents d'Alex, dans Orange mécanique, la grossièreté de Barry Lyndon dès qu'il a épousé lady Lyndon, les maquillages de Lolita lorsqu'elle joue au théâtre, chaque fois - futur proche, siècle des Lumières, années 50 - Kubrick le méticuleux révèle l'empreinte du mauvais goût. Comme un cachet officialisant une signature. 

 
 

Dans ce monde d'ombre où erre Bill, des néons mortels s'allument. Quand il veut revoir Domino, il apprend qu'elle est hospitalisée, séropositive. La jeune femme qu'il a sauvée chez Ziegler, et qui l'a peut-être sauvé, lui, pendant l'orgie, est étendue à la morgue. Scène frissonnante où il se penche sur ce visage de cadavre comme pour un baiser qu'il n'arrivera plus à donner. L'accumulation de tous ces désirs inaboutis tourne parfois au burlesque, dont Kubrick est un maître féroce. Dans l'antre d'un loueur de costumes (Bill est en quête d'un déguisement pour s'incruster au château de l'orgie), le burlesque camoufle l'infamie. Derrière un canapé, deux Japonais en string à dentelle s'amusent avec une gamine en très légère tenue (Leelee Sobieski), petite soeur années 90 de Lolita années 50. La nymphette ne minaude plus, elle embarque pour l'abattage. Son père, aussi faux que ses déguisements, vend son corps d'un blanc irréel. Le magasin se nomme L'Arc-en-ciel. Perversion de toutes les couleurs. 

Quand Bill rentre enfin au bercail, un rayon de lune pâle comme la mort éclaire, sur les draps violets (chez les Harford tout était blanc) du lit conjugal, le visage d'Alice ricanant au côté du masque loué pour l'orgie, devenu substitut du mari. Il l'éveille, et Alice lui conte ce qu'elle vient d'éprouver dans son sommeil. Kubrick filme les mots qu'elle dit, sa bouche qui parle, son visage qui s'apeure, non les images que ces mots, d'une sexualité cruelle, évoquent. Un rêve n'existe que par les mots employés pour le décrire. Bill contera, lui, ce qu'il vient de vivre, et on n'en verra que les résultats sur leurs visages sans plus aucune grâce au petit matin. 

 

Une journée recommence où il faut choisir les cadeaux. Un couple de parents avec leur enfant, un homme et une femme avec leurs ressentiments de désirs brisés. Deux mondes étrangers filmés en un même plan, entre les murs soudain inquiétants d'un magasin de jouets. Comment les ressouder? Alice, entourée de nounours, propose la solution: «Baiser» (fuck). Ce sera le dernier mot du film et il clôt pour Kubrick, sa mort venue, l'histoire de son cinéma par un point d'ultime ironie. 

source :  https://www.lexpress.fr/culture/cinema/eyes-wide-shut_634773.html

 

 

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