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fredericgrolleau.com


Le bonheur chez Pierre-Auguste Renoir : "Le déjeuner des canotiers" (1880)

Publié le 5 Février 2020, 18:32pm

Catégories : #Philo (Notions)

Le bonheur chez Pierre-Auguste Renoir : "Le déjeuner des canotiers" (1880)

I – L’œuvre :
- huile sur toile 130 cm x 173 cm
- signé et daté en bas à droite « Renoir, 1881 »
- peint en 1881 - localisation : Washington DC (USA) , Memorial Gallery Phillips
- Expositions : 7è exposition impressionniste, Paris 1882 ; Boston 1883 ; New York 1886 ; Salon d’Automne Paris 1904 ; Zurich 1917 ; Paris 1985

Cette toile reflète l’insouciance des dimanches dans les guinguettes au bord de l’eau où canotiers, ouvriers et cocottes mènent joyeuse vie.

II – Le thème Renoir dépeint le bonheur de vivre des gens aisés dont il doit s’attirer la sympathie pour vivre de son art, et les joies de la bohème bourgeoise. Les mœurs de ces gens sont plutôt rangées, et n’évoquent rien de dramatique ni de révolté. « Le déjeuner des canotiers » est la représentation des divertissements auxquels s’adonnent les bourgeois des grandes villes. C’est un thème tiré de la vie ordinaire et des festivités de la vie bourgeoise en milieu urbain. Les individus sont représentés presque dans leur intégralité.

Renoir peint ici un rassemblement de jeunes gens ; la scène a pour théâtre l’auberge d’Alphonse Fournaise qui se trouve à Chatou-sur-Seine, non loin de la Grenouillère. Ces jeunes gens accompagnés de leurs amies rentrent d’une promenade en barque et se retrouvent pour un déjeuner. Le peintre nous fait revivre les week-ends insouciants des canotiers , toujours prêts à faire la fête après une promenade sur la Seine. Image de la vie simple et joyeuse.

Ainsi des caractéristiques de l’existence humaine au temps de peintre se voient traduits pour la première fois sur un mode esthétique. Cependant, ce tableau ne peut prétendre avoir saisi la totalité de ce qui fait toute la réalité sociale de l’époque ; il mérite toutefois le qualificatif de « réaliste » en ce sens qu’il est né d’une confrontation honnête avec la société du temps.

III – Le dessin
Il n’est pas difficile d’imaginer la genèse du tableau. Jean, le deuxième fils du peintre, raconte : « Il fallut à Renoir plusieurs années pour mûrir le projet ; il avait plusieurs tableaux en train, et ses esquisses du sujet ne le satisfaisaient pas. L’été 1881, il se décida : je vais me mettre au Déjeuner », dit-il à Barbier qui rassembla les fidèles de Renoir. A cette époque, le peintre séjourne à Chatou, chez le père Fournaise qui gère une auberge fréquentée par les canotiers et leurs amies. Renoir commence le Déjeuner en plein air, sur la terrasse du restaurant et le terminera dans son atelier . Se réunissent à table amis et modèles du peintre.

Au premier plan, à gauche, Aline Charigot avec laquelle Renoir vit et qu’il n’a pas encore épousée. Elle est avec son chien . Elle est l’objet d’un merveilleux portrait de fraîcheur et de gaîté. A droite, c’est le peintre Caillebotte. Derrière Aline se tient le père Fournaise, propriétaire du restaurant. La jeune femme accoudée à la rembarde est la belle Alphonsine, la fille de l’aubergiste. Tous les autres personnages sont des amis du peintre. Comme dans d’autres scènes de Renoir, nous avons l’impression d’entrer de plain-pied et de participer à la lascivité de l’instant. Et c’est bien le cas de dire que ce tableau illustre le thème du divertissement des bourgeois puisque nous pouvons reconnaître Charles Ephrussi , le banquier qui porte un haut-de-forme et même le baron Raoul Barbier en conversation avec Alphonsine, donc des gens n’appartenant pas à la classe moyenne.

Tous ces personnages forment une admirable composition très simple d’une jeunesse libre et heureuse de vivre. « Le déjeuner des canotiers » révèle des changements dans la technique de Renoir : les couleurs sont plus variées, les contrastes plus nets, les personnages mieux définis, notamment Aline au visage épanoui et lumineux , et qui deviendra plus tard sa femme. En un mot, chacun d’eux est fortement individualisé. « Les canotiers ont déjeuné sous la tente du restaurant », écrira le critique Théodore Duret. Le tableau a été exécuté sur le lieu, en plein air. La Seine et ses bords éclairés par un soleil d’été lui forment un fond éclatant. On trouve là les traits de la peinture qu’on a dénommée impressionniste dont le thème de prédilection est souvent l’eau et la lumière.

Mais on y trouve aussi des particularités qui n’appartiennent qu’à Renoir : se sont surtout les femmes avec lesquelles les canotiers ont déjeuné qui sollicitent le regard. Cependant, ce qui confère une grande unité et une grande présence à l’ensemble de la toile , ce ne sont pas les femmes, c’est, disons-le, le regard qui lient les personnages de la composition, deux à deux. On sait que Renoir, comme ses amis impressionnistes, affectionne la peinture en plein air, autrement dit qu’il aime travailler sur le motif dans sa vraie lumière et avec ses vraies couleurs.
Pourtant on ne voit pas dans cette toile le ciel , même pas un « coin ». A peine distingue-t-on au fond, sur la partie gauche, un voilier sur l’eau, une eau sans reflets, sans oscillations, ce qui permet de dire que l’artiste veut concentrer le regard sur le monde du dimanche à cet endroit , monde si vivant, si gai, qui vit entièrement dans la lumière du soleil, source de la vie et source de la joie de vivre. Comme dans toutes ses toiles, la frontière entre la réalité et la représentation disparaît, le naturel de la scène est tel qu’on a l’impression d’être au déjeuner, de participer à la discussion avec les canotiers. En somme, scène très vivante grâce à la richesse des couleurs dans la mise des personnages nullement décomposés par l’effet de la lumière. Autant de couleurs dans l’habillement, autant de caractères, de psychologies, de personnalités.

IV – Le coloris
Ce qui distingue Renoir des peintres impressionnistes, c’est sa richesse chromatique. Pourrait-on dire que cette gamme de couleurs apporte la chaleur du sentiment au sujet ? Renoir lui-même a dit : « La chose la plus importante pour un peintre, c’est la couleur , et la chose la plus importante encore est de savoir quelles sont les couleurs qui durent ». Car, paraît-il, les couleurs qui durent assurent non seulement la vente du tableau mais garantissent également la permanence de ce dernier. Ainsi, quel que soit le sujet de sa peinture, il se transforme en un spectacle de beauté et de joie de vivre authentique, tel le tableau « Le déjeuner des canotiers », où tout est éclairé par des tons lumineux, même légers, baigné d’une grâce exquise, et animé de chaleur humaine, de douceur. La dolce vita, la douceur de vivre… 

Là, Renoir sait délaisser le rendu visuel et atmosphérique si chers aux impressionnistes, pour s’arrêter sur le rendu plastique. En dehors des personnages groupés de façon formelle, représentés en grandeur nature, jouissant du grand air, les couleurs sont pour quelque chose dans le tableau. D’abord, le peintre joue sur le contraste. Le blanc de la nappe et du maillot des deux hommes fait ressortir la couleur quelque peu sombre de la robe des deux femmes ainsi que celle de la veste de l’homme vu de dos. Mais il ne s’agit plus du noir impressionniste ou des couleurs bien foncées si connues de Manet ou de Monet qui conviennent parfaitement aux tableaux en demi-teintes, en fait le clair-obscur efface facilement les contours . Renoir représente ici une scène de la vie réelle dont il s’applique à souligner la gaieté, et le bonheur que l’on éprouve à se retrouver en amis, et, qui sait, en amoureux. Or le bonheur a des aspects multiples : autant d’aspects, autant de faces, de couleurs.

Les couleurs dominantes
Dans bon nombre de ses tableaux, le peintre reste fidèle à l’emploi de quatre couleurs au maximum ; il associe également des tons chauds et des tons froids, l’ombre et le soleil. « Le déjeuner des canotiers » fait ressortir des couleurs joyeuses, enivrantes, en accord parfait avec le climat dominical à Chatou.
Le blanc de la nappe et du maillot des deux hommes , le blanc légèrement teinté d’ocre de l’homme qui se penche, de la femme sur la balustrade, précise les détails de la nature morte sur la table : bouteilles, verres, coupe de fruits, plats…
Il met ainsi en relief la robe des deux femmes dont la luminosité d’un noir teinté de bleu constitue une puissante tonalité. Ajoutons que, reproduits d’un pinceau particulièrement souple, bouteilles, verres étincelants, fruits semblent animés d’une vie autonome.

Le noir teinté de bleu ne semble dépendre que des incidences fortuites de la lumière. A cette couleur répond la teinte de la veste, du haut-de-forme, du chapeau melon, de la robe des trois autres personnages au fond du tableau.

Le jaune ocre de quelques chapeaux s’allie à l’orange de la tente où se superposent quelques taches jaunes pour créer un effet de transparence.

Le vert de la végétation au fond du tableau se compose de vert clair et foncé correspondant aux zones de lumière et d’ombre. La lumière du jour est certes tamisée par le store.

Le déjeuner est terminé mais la nature morte du premier plan vibre encore sur la nappe blanche, elle n’est pas pourtant définie par le frémissement de la lumière , celle-ci n’est pas représentée dans sa mobilité. C’est que Renoir use des touches d’un léger flou propre à lui. Dans la peinture de la verdure, des plis de la robe des femmes, du pelage du chien, Renoir revient – semble-t-il – à des touches fragmentées, rapides, en virgule, si chères aux impressionnistes. Sont-ce là les réminiscences de son passé et la marque de sa formation ? Une certitude : Renoir apporte plus de soin au modelé, dans l’expression des visages qui a quelque chose de vivant. Du point de vue technique, le tableau est traité dans son ensemble à coups de pinceau légers pour donner l’effet d’uniformité . Quant aux couleurs, elles s’associent deux à deux, trois à trois.

V – La composition
Composition, architecture, structure sont synonymes ; en matière de peinture, c’est l’organisation des masses, des formes, des volumes, c'est-à-dire la composition du tableau.

Les plans
a – ce qui saute à l’œil, c’est la composition au cadrage cinématographique qui nous place près des personnages, rendus avec extrêmement de naturel :
- le barbu à gauche s’appuyant sur la rambarde
- la belle Aline au visage lumineux regardant le chiot
- le canotier à cheval sur la chaise
- la jeune femme écoutant le jeune homme penché sur elle.

Tous les cinq sont en gros plan et au premier plan.

b – deuxième plan
- la jeune femme accoudée, bavardant avec
- l’homme tournant le dos
- à droite, un groupe de trois personnages en train de parler
- au centre, une femme vidant son verre 

c – troisième plan
- deux hommes en train de discuter

d – la toile de fond
- elle est constituée en grande partie par la végétation et par l’espace très réduit du fleuve Certes une telle composition confère une grande unité et une grande présence à l’ensemble. Le peintre ne néglige nullement les regards des personnages qui rendent la scène particulièrement vivante. Il n’oublie pas non plus le rapport entre les trois personnages au fond à droite, qui sont analysés avec une fine ironie. Le jeu des regards explique sans conteste la réussite du tableau en lui donnant une âme.

Lignes et figures géométriques
Que cette toile soit agréée ou non par la critique académiste, sa composition répond en réalité à un grand souci de rigueur. En effet, Renoir répartit ses personnages en 4 cercles :
- l’un occupe à droite le premier plan
- deux autres au second plan
- un autre au troisième plan. Il place au premier plan, à droite de la toile, un triangle de 2 personnages, au deuxième un autre, plus incliné étant donné la position de la femme, sachant que le peintre respecte au maximum le caractère spontané et l’attitude adoptée par ses personnages. A ces figures géométriques s’ajoute encore le carré de 3 personnages et le rectangle encadrant les 2 autres au fond. Il introduit encore dans son tableau des verticales et des parallèles :
- les tiges de fer de la rambarde
- les soutiens verticaux de la tente

La rambarde la balustrade et la tige de fer servant de charpente au store donnent la profondeur du tableau , de même que le côté droit de la table.

Notons la présence d’une horizontale. C’est le côté de la table parallèle à la ligne de base de la toile. Cette horizontale reste cantonnée au premier plan et dans le gros plan sans interférer avec l’organisation des autres plans où prédominent les courbes des dos, des épaules, des bras, des chapeaux. Ainsi, verticales et horizontales stabilisent le tableau et l’image de ce dimanche de fête. 

Dimensions psychologiques
Cette analyse formelle resterait incomplète si nous ne prenions pas en considération la dimension psychologique de la composition :
- les échanges de regard de la femme à la rambarde et de l’homme vu de dos dessinant une ligne soulignée par le port de tête de la femme écoutant l’homme penché sur elle, cette ligne touchant l’homme au maillot blanc qui regarde Aline
- une autre ligne quasi-visible attirant l’attention et sollicitant l’imagination du spectateur part du regard de l’homme au chapeau au fond à droite, elle descend jusqu’à l’homme penché pour continuer jusqu’au regard de la femme en noir bleuté Peut-être faut-il voir dans tous ces regards heureux le motif principal du tableau : tout ce qui fait le charme particulier de l’œuvre semble concenté dans les regards appuyés et ardents , dans les attitudes des personnages.

Composition en diagonale
Le dessin met également en évidence la composition basée sur la médiane MN constituée par le soutien vertical du store au milieu du tableau et sur la diagonale BD contre laquelle s’inscrivent la plupart des convives. Au croisement entre la diagonale et la médiane , Renoir place les bouteilles. « Le déjeuner des canotiers » a une composition générale marquée par le refus de l’apprêt au profit d’un agencement ludique apparemment contingent des personnages. Le spectateur voit bien que chaque coup de pinceau du peintre manifeste la joie que les canotiers éprouvent à être jeunes…et amoureux , le bonheur qu’il y a à se sentir en harmonie avec les autres et à participer au repas sur fond d’intimité tendre. Le tableau tout entier est un oui au soleil.

VI – Conclusion
Peintre de la seconde moitié du XIXème siècle qui a vu naître la révolution industrielle avec toutes ses conséquences sociales, morales, Renoir en rejette ici les aspects sombres au contraire d’un Manet ou d’un Degas en peinture , d’un Zola ou d’un Maupassant en littérature. Témoin de la guerre de 1870, le peintre n’en évoquera jamais les drames. Dans la révolution impressionniste si déterminante dans l’histoire de l’art et à côté de son ami Monet, Renoir est resté lui-même, peignant comme il veut, suivant son instinct, et vivant seulement l’instant de peindre. « Les théories ne vont pas faire un bon tableau », a-t-il dit .
« Le déjeuner des canotiers » est avant tout un hymne à la beauté et à la joie de vivre. Ce « pape de la peinture » ne veut voir que ce qui est beau dans la vie, qu’importe si son tableau ne laisse pas de message social. Il est vrai que ce monde des canotiers est une vision simplifiée de la société moderne qui accorde une place prépondérante à la femme toujours épanouie , bel objet pour le regard du spectateur. Marcel Proust a dit : « Des femmes passent, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir ». En réalité, ce ne sont plus des femmes, mais la femme , et pour mieux les intégrer dans son œuvre, le peintre les amalgame au décor, il comble tous les vides de son tableau en résolvant le problème de la prépondérance de la forme ou de la lumière. Son imagination crée un univers particulier et cet univers n’est-il pas le paradis terrestre ? Ne cherchons plus à analyser ce tableau de Renoir , car avec le peintre le spectateur revient à Chatou pour les plaisirs du dimanche , laissant de côté les soucis de la vie. 

Phan Lâm Tùng

source :  http://aejjrsite.free.fr/goodmorning/gm136/gm136_AnalyseDuDejeunerDesCanotiers.pdf  

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