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fredericgrolleau.com


Kant, "Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi" ("Critique de la raison pratique")

Publié le 28 Janvier 2020, 20:07pm

Kant, "Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi" ("Critique de la raison pratique")

Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, 1888

"Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n'ai pas besoin de les chercher et de les conjecturer comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendante en dehors de mon horizon ; je les vois devant moi et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence. 

La première commence à la place que j'occupe dans le monde extérieur des sens, et étend la connexion dans laquelle je me trouve à l'espace immense où les mondes s'ajoutent aux mondes et les systèmes aux systèmes, et en outre à la durée sans limites de leur mouvement périodique, de leur commencement et de leur durée. La seconde commence au moi invisible, à ma personnalité, et me représente dans un monde qui a une véritable infinité, mais dans lequel l'entendement seul peut pénétrer, et avec lequel (et par cela même aussi avec tous ces mondes visibles) je me reconnais lié par une connexion, non plus comme dans la première simplement contingente, mais universelle et nécessaire. 

Le premier spectacle, d'une multitude innombrable de mondes, anéantit pour ainsi dire mon importance en tant que je suis une créature animale qui doit rendre la matière dont elle est formée à la planète (à un simple point dans l'univers), après avoir été pendant un court espace de temps (on ne sait comment) doué de force vitale. Le second au contraire élève infiniment ma valeur comme celle d'une intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me manifeste une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible, autant du moins qu'on peut l'inférer d'après la détermination conforme à une fin que cette loi donne à mon existence, détermination qui n'est pas limitée aux conditions et aux limites de cette vie, mais qui s'étend à l'infini."

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, Conclusion, trad. F. Picavet, Felix Alcan, 1921, p. 291-292. 
 

Commentaire

La Critique de la raison pratique (1788) est un ouvrage d'Emmanuel Kant (1724-1804) portant sur l'une des questions que pose le fondement de la morale, à savoir la manière dont la volonté peut avoir un intérêt à la loi morale indépendamment de tout mobile sensible. Kant montre en effet qu'une action ne peut être moralement bonne qu'à la condition que son principe puisse être universalisé. Or pour cela, il faut que ce principe ne contienne aucune contradiction : par exemple, il ne faut pas mentir car on ne peut vouloir que le mensonge devienne une loi universelle (car alors plus personne ne croit personne). Il appartient donc à la raison, et à la raison seule, de définir ce qui est moral au moyen de la forme universelle de la loi.

Le texte ci-dessus est extrait de la conclusion de l'ouvrage où Kant passe par un effet de balancier du ciel étoilé à la loi morale. Il s'agit pour lui de souligner le double horizon infini qui borde le sujet humain. La difficulté mise en lumière par la Critique de la raison pratique est de déterminer comment la volonté peut s'arracher au déterminisme du règne de la nature où toute chose se trouve irrémédiablement prise. Après avoir, dans la première partie, montré que la valeur morale d'une action reposait essentiellement dans l'intention qui l'animait ("Analytique", I, 1), puis résolu l'antinomie de la raison pratique entre bonheur et vertu ("Dialectique", I, 2), Kant s'interroge dans la seconde partie ("Méthode", II) sur le moyen de donner de l'influence aux lois de la raison pure pratique sur les maximes que se donnent l'esprit humain.

C'est avec un certain lyrisme dont il est peu coutumier que Kant conclut la Critique de la raison pratique en affirmant que "Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi". Kant part de l'expérience la plus commune, celle de la contemplation d'un ciel étoilé qu'il rapproche de la loi morale, c'est-à-dire de la possibilité dont tout homme dispose, de pouvoir se déterminer, au moyen de la raison, à agir librement pour accomplir une action simplement par devoir (sans autre motif que celui justement d'accomplir son devoir parce qu'il faut l'accomplir). Cette loi morale, ce il faut, tout comme le ciel étoilé, se rattachent "immédiatement à la conscience de mon existence". Il n'y a donc pas besoin de les chercher ou de les conjecturer (comme on pourrait le faire par exemple si on voulait démontrer l'existence de Dieu, ce qui, rappelons-le, est impossible pour Kant) : il suffit d'en faire l'expérience directement.

Le ciel étoilé et la loi morale diffèrent l'un de l'autre comme l'extériorité diffère de l'intériorité. Mais tous deux font signe vers l'infini : celui du ciel étoilé renvoie à l'infinité des mondes et des temps ; celui de la loi morale à la valeur de la personne humaine. Kant distingue deux types de connexion entre le moi et ces deux univers: "simplement contingente" pour l'univers et "universelle et nécessaire" pour la loi morale. Cela signifie que dans son rapport au monde, l'homme entretient une relation simplement contingente, qui pourrait être autre que ce qu'elle est. Il échappe, en effet, aux déterminations de la nature, il est libre. Mais en ce qui concerne son rapport à lui-même, il est, en vertu de son autonomie, dans une relation de nécessité : le devoir, en même temps qu'il libère l'homme des contingences fortuites de l'expérience sensible, crée une nouvelle nécessité, celle de l'action accomplie moralement, donc par respect pour la loi morale.

Pour Kant, l'homme est la seule créature à disposer de la capacité d'échapper au monde sensible. En tant qu'être raisonnable, il possède en lui la loi morale, c'est-à-dire qu'il peut se déterminer par devoir, en agissant conformément à celle-ci parce qu'elle est une loi, universelle, valable pour tous et partout. Les obligations du monde sensible ne pèsent sur lui que de manière relative, conditionnelle et hypothétique (nous pouvons toujours faire autrement, nous ne sommes jamais forcés à agir dans un sens plutôt qu'un autre). En outre, le devoir s'impose à l'homme comme un "il faut", ce que Kant appelle un impératif. Ce "il faut" est catégorique, c'est-à-dire inconditionnel. Pour être certain (mais nous ne le sommes jamais souligne Kant) que l'action n'est pas simplement conforme au devoir, mais faite par devoir, cet impératif doit être catégorique, c'est-à-dire qu'il doit se présenter comme une obligation absolue en vertu même de sa forme, de l'universalité de son commandement.

Le ciel étoilé à travers cette "multitude innombrable de mondes" symbolise cette universalité à laquelle l'homme accède par la loi morale. D'un côté, bien sûr, cette multitude présente une dimension écrasante, renvoie l'homme à sa condition de poussière à l'échelle de l'univers. Elle rabaisse son orgueil en lui faisant sentir qu'il n'est, au fond, qu'une "créature animale", marquée par la fin que constitue la mort. Cependant, cette condition humaine fragile et périssable se trouve rehaussée de manière infinie par cette loi morale. Grâce à elle, l'homme peut acquérir une dignité, c'est-à-dire qu'il possède sa fin en lui-même et, en ce sens, peut avoir une vie "indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible".
La loi morale permet à l'homme de se déterminer de manière autonome par rapport à une fin et cette détermination ne s'arrête pas aux conditions et aux limites de sa vie, mais elle s'étend à l'infini en tant qu'elle fait signe vers la raison elle-même, c'est-à-dire à ce qui fait toute la dignité de la personne humaine, celle d'avoir la capacité libre de se déterminer d'après la raison.

source :  http://philocite.blogspot.com/2018/03/le-ciel-etoile-au-dessus-de-moi-et-la.html

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Les mots de Kant sont magnifiques. Je ne puis les lire sans frisson. Quelque chose pourtant me déconcerte. C'est le au contraire, qui marque la scission entre le corps et l'esprit, ou, conformément aux mots de Kant, entre la force vitale et une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible.

Je ne puis concevoir la vie autrement que comme un phénomène unitaire, qui se déploie pleinement à partir et en direction de lui-même, et ne présente ni n'induit, dans ce déploiement, aucune différence de valeur. Qui de nous saurait, de toute façon, se placer hors la vie pour juger sub specie aeternitatis de la valeur, relative ou absolue, qu'il convient d'attribuer aux diverses manifestations de la vie ?

Edvard Munch, Nuit étoilée, 1893

 

Je ne puis concevoir qu'il y ait une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible, i. e. qu'il y ait une solution de continuité entre le corps et l'esprit. Orientée par la sensibilité dans le sens de l'intelligence, la vie se déploie, sans se laisser elle-même derrière soi, comme possible de l'être, lequel est Un, même si, dixit Aristote, il se laisse décliner de multiples façons.

Je ne crois pas qu'il y ait abîme de différence entre la créature animale et l'être humain, comme disent les anthropologues. Je crois plutôt qu'il y a abîme de proximité. Il n'y a pas d'être humain, au sens essentiel du terme. L'humain n'est pas, en tant que vivant, l'autre de l'animal. C'est le même. Mais le même a ici, sans autre raison que le vif de la vie toujours recommencée, le don de se vivre comme mortel, i. e. de nourrir le projet d'exister. A ce titre, et à ce titre seulement, on peut dire de l'animal rationale, celui dont parle Aristote ou Saint Thomas d'Aquin, qu'il est, en tant que mortel, celui qui marche au devant de son humanité, et, en quelque façon, à la rencontre de cette dernière.

Van Gogh, Café de nuit, Arles, 1888

 

Je suis vivant, vivante, et en tant que vivant, vivante, je ne puis faire autrement que de nourrir le projet d'exister. Je ménage ainsi, transitairement, le possible de l'être. L'être advient en effet comme par surprise. Il ne résulte d'aucun plan. Il se déploie sua sponte, dès l'instant que je me soucie d'un tel déploiement, partant, m'y oblige, de façon libre et résolue. S'il y a une loi morale, elle tient toute à cette obligation-là.

Je suis, nous sommes libres d'observer la dite obligation, qui, ainsi signifiée et entendue, fonde la loi morale. Le Moyen-Age assigne à cette forme de liberté le beau nom d'observance. Rien de compliqué dans l'observance ; rien d'autre que les gestes et dires de la vie. Mais doués de la simple patience qui est celle de la maturation des fruits, empreints d'attention à l'égard de ce qui les requiert, lestés d'un poids de silence comme si l'instant chaque fois devait être éternel.

Van Gogh, La route aux cyprès sous le ciel étoilé, 1890

 

Vincent Van Gogh, dans ses lettres à Théo, dit mieux que personne, la beauté de l'observance, la douceur du soin accordé à ce je ne sais quoi d'éternel qui, tout en n'ayant rien d'étant, est cependant signe de l'être et en cela merveilleusement étant :

Et dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique. Je voudrais peindre des hommes ou des femmes avec ce je ne sais quoi d'éternel, dont autrefois le nimbe était le symbole, et que nous cherchons par le rayonnement même, par la vibration de nos colorations.

Van Gogh, Lettres à Théo

 

Certes, ce je ne sais quoi d'éternel que nous cherchons se déploie, comme le velours de la nuit, sur fond d'angoisse. Angoisse du sens qui se dérobe ou se révèle uniquement par la négative. Angoisse des générations des hommes comme des générations des feuilles. Angoisse de la finitude des commencements. Mais j'ai souhaité ici parler plutôt de la vibration de nos colorations, i. e. de cette musique inlassablement recherchée par Van Gogh. Sans la musique, disait Nietzsche, la vie ne serait pas supportable. J'ai souhaité évoquer ici la plus mystérieuse et la plus familière des musiques, la musique du silence, celle de la nuit étoilée.

Van Gogh, Nuit étoilée, 1889

 

Bibliographie :

Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pratique

Vincent Van Gogh, Lettres à Théo

Saint Thomas d'Aquin, De Ente et essentia

Dicimus hominem animal rationale, non ex animali et rationali, sicut dicimus eum esse ex anima et corpore; ex anima enim et corpore dicitur esse homo, sicut ex duabus rebus tercia uero res constituta, que nulla illarum est; homo enim neque est anima neque corpus...

A cause de cela nous disons que l’homme est [un] animal rationnel, et non qu’il est [composé][34] d’animal et de rationnel, alors que nous disons qu’il est [composé] d’âme et de corps. L’homme en effet est dit [composé] d’un corps et d’une âme, comme une troisième réalité faite des deux premières, et qui n’est aucune d’entre elles. L’homme en effet n’est ni l’âme ni le corps.

Saint Thomas d'Aquin, De ente et essentia, II (latin et traduction française)

Home Universitaire Cardinal Mindszenty Louvain, L'unité de l'homme et l'expérience qui la révèle d'après Saint Thomas d'Aquin

 

source :  http://belcikowski.org/la_dormeuse/kant_nuit.php

 

 

 

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