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fredericgrolleau.com


Agnès Varda, "Cléo de 5 à 7" (1962)

Publié le 14 Décembre 2019, 11:28am

Catégories : #Philo & Cinéma

 Agnès Varda, "Cléo de 5 à 7" (1962)

Analyse du film (dont 30 mn sur le générique) par philippe piazzo - forum des images :

https://blogs.mediapart.fr/forum-des-images/blog/050717/cours-de-cinema-cleo-de-5-7-dagnes-varda 

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Cléo est une jeune et jolie chanteuse de variété yéyé un peu égocentrique, un peu superstitieuse aussi, qui attend avec crainte les résultats d’analyses médicales pour savoir si elle a un cancer. Elle est d’autant plus effrayée qu’une voyante qu’elle a consultée lui a fait comprendre à demi-mot que son futur lui paraissait bien sombre. Et le film de suivre minute par minute ses états d’âme, les personnages qu’elle rencontre et son errance en attente de ces résultats fatidiques.

La raison pour laquelle j’ai choisi ce film d’Agnès Varda est des plus terre-à-terre : son titre. Varda a, il faut bien l’admettre le génie de produire des titres intriguants qui me donnent envie d’aller voir le film sans en rien savoir. C’est un peu léger comme raison mais cela a visiblement suffit.

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En cette année 1961, Varda n’est pas une inconnue. Photographe de formation, elle avait déjà tourné son premier film, remarqué, en 1954 : La pointe courte. Elle n’a pas tourné d’autres long métrage (quelques courts et un documentaire cependant) jusqu’en 1961 mais est bien entendu restée en contact avec le milieu du cinéma, elle a même épousé le réalisateur Jacques Demy en 1958. En 1961, elle retourne donc derrière la caméra pour tourner Cléo de 5 à 7, son deuxième long métrage après avoir convaincu le producteur de la nouvelle vague Georges de Beauregard de le financer avec un argument il est vrai imparable qu’elle raconte ainsi: « J’ai tourné Cléo pour lui prouver que je pouvais faire un film avec moins de 50 millions d’anciens francs » (sic ! Dixit la fiche wikipédia du film. C’est vrai qu’avec des arguments pareils, difficile de refuser).

La nouvelle vague, Varda en fait sans conteste partie, mais pas de la nouvelle vague bruyante, agitée des Cahiers du cinéma (Godard, Chabrol, Truffaut), mais de la bande de la « Rive Gauche » (Demy, Alain Resnais et donc Varda), un groupe plus âgé, moins cinéphile mais plus intello, plus artistique au sens large qui a su créer des passerelles entre le cinéma et les autres arts. Cette approche est parfaitement illustrée dans Cléo. On y a un passage dans un atelier d’artiste, on a un petit intermède montrant un court métrage muet Les fiancés du pont MacDonald (avec Jean-Luc Godard dans le rôle principal et Anna Karina dans celui de sa fiancée), on y chante in extenso une chanson « à texte » lors de l’intermède avec le pianiste Bob mais surtout le film est particulièrement existentialiste, on y traite en filigrane de problèmes philosophiques comme la peur de la mort, le volonté de vivre (au travers la personnage de Dorothée entre autres) et la longue flânerie du côté de Montparnasse qui occupe une grande partie du film est là pour nous baigner dans cette atmosphère très rive gauche propice à la réflexion philosophique.

Bien que non godardien, le film reste quand même très nouvelle vague, et pas seulement à cause du budget riquiqui du film. C’est de toute évidence un film d’auteur, il est tourné en extérieur et s’efforce, avec beaucoup de réussite, de restituer à l’aide des moyens que procure le média cinéma, les états d’âme des personnages. Cléo est filmée sous toutes le coutures, son visage est – ou est rendu – formidablement expressif devant la caméra, elle exprime une palette de sentiments complexes, de l’insouciance de son jeune âge à la peur de la mort après la visite chez la voyante (la voyante étant aussi formidablement filmée et effrayante à souhait dans cette scène introductive). La cinématographie de Varda suit à la lettre le bréviaire de la nouvelle vague et les mouvements aériens de caméra dans le film n’ont rien à envier à ceux de Godard dans A bout de souffle.

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Cette actrice que la caméra caresse, c’est la jeune Corinne Marchand, 25 ans à l’époque, une actrice en tout début de carrière – elle n’a joué que des petits rôles dont un dans Lola, de Jacques Demy, l’année précédente – qui trouve ici le rôle d’une vie. Marchand / Cléo, sa chevelure blond-platine, ses moues et ses sourires vont passer à la postérité du cinéma grâce au talent de la jeune femme couplé au métier de Varda qui a vraiment su lui faire donner le meilleur d’elle-même. C’est peu dire que la jeune femme EST Cléo et que sa prestation est de celles qu’on n’oublie pas, ce rôle de femme enfant, un peu écervelée que les hommes ne prennent pas au sérieux et qui en souffre. Tant par les caractéristiques de son personnages que par la qualité de son jeu, je l’ai comparée avec Jean Seberg, toujours dans A bout de souffle. Une sacrée référence. Bizarrement, Corinne Marchand ne jouera pas de rôles majeurs au cinéma dans la reste de sa carrière si on veut bien excepter le (petit) rôle, qui m’est très cher, de la femme du président Sivardière dans Coup de tête de Jean-Jacques Annaud. Et puisqu’on en est aux bizarreries du casting, mentionnons que le compositeur Michel Legrand – Les parapluies de Cherbourg – joue Bob et que le rastaquouère qui joue le rôle de l’amant José n’est autre José Luis de Vilallonga, tout droit sorti de Breakfast at Tiffany l’année précédente où il jouait le rôle de riche héritier brésilien.

La manière dont le film est découpé est contraignante mais en même temps assez originale. Le film se divise en séquences d’un peu moins de dix minutes, chacune étant introduite par un carton mentionnant le nom de personnage principal de la séquence et l’heure où la scène se passe, par exemple : « Cléo de 17h13 à 17h22 » ou encore « Bob de 17h33 à 17h40 » etc … Cela donne un petit aspect ludique, le spectateur attend inconsciemment la prochaine séquence et cela justifie le titre étrange du film constitué de toutes ces séquences mises bout à bout. Le procédé est plaisant et donne une signature au film.

Le film est aussi très bien mis en musique avec des morceaux variés, allant de la chanson yéyé qui est supposée faire le succès de Cléo à la chanson à texte écrite et aussi interprétée par le pianiste Bob / Michel Legrand. Il y a surtout de longues errances dans tout Paris, à pied, en taxi accompagnés de morceaux tantôt jazzy, tantôt presque classiques au piano (et parfois un peu plus orchestrés). C’est très beau. Je n’ai pas pu retrouver de quels morceaux il s’agissait car la musique est attribuée intégralement à Michel Legrand et le film se termine abruptement dans la mesure où il n’y a absolument aucun générique de fin: la dernière scène est montrée à l’écran puis… rideau!

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Enfin, on ne peut que s’émerveiller de la manière dont l’époque est restituée. Ces années 60 qui commencent et tout ce que cela va impliquer pour la modernisation de la société sont en germes dans le film de Varda. On y trouve des éléments de nostalgie : ce Paris noir et blanc filmé avec délicatesse, le quartier Montparnasse autour de la gare avant la construction de la tour, les vieux taxis 403, les anciens métros, les antiques bus à plateforme de la RATP, tout cela est montré en même temps que cette jeunesse dynamique, qui commence à devenir jouisseuse au son de la musique yéyé qu’on écoute sur des juke box. Et au-dessus plane le fantôme de la guerre d’Algérie et de ses centaines de milliers d’appelés du contingent qui vient un peu gâcher la fête. Le film est une belle leçon d’histoire vivante qu’on a un peu tendance à oublier, c’est aussi un de ses nombreux mérites.

Résumons nous : Cléo de 5 à 7 est un film exigeant, il n’y pas pas vraiment d’action, c’est véritablement l’essence d’une époque et ses problématiques existentialistes qui en font le sel. Cela n’en reste pas moins un film délicieux, léger, aérien comme Cléo en fin de compte, un film qui inscrira une bonne fois pour toutes le nom d’Agnès Varda parmi ceux des réalisateurs qui comptent, un film qui fera une place à ce petit bout de femme sur la tribune encombrée des grands de la nouvelle vague, une position méritée qu’elle maintiendra avec constance tout au long de sa carrière.

source : 
https://ecrannoirlondon.wordpress.com/2018/10/11/cleo-de-5-a-7-1962-dagnes-varda/

 

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