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fredericgrolleau.com


Chet Baker, "Let's get lost" - 1955

Publié le 2 Novembre 2019, 14:24pm

Catégories : #Philo & musique

Chet Baker, "Let's get lost" - 1955

Chet baker, Let's get lost - 1955

Let's get lost
Lost in each other's arms
Let's get lost
Let them send out alarms
And though they'll think us rather rude
Let's tell the world
We're in that crazy mood

Let's defrost
In a romantic mist
Let's get crossed
Off everybody's list
To celebrate this night we found each other
Mmm, let's get lost

Let's defrost
In a romantic mist
Let's get crossed
Off everybody's list
To celebrate this night we found each other
Mmm, let's get lost


"Soyons perdus, 
perdus dans les bras l'un de l'autre
Allons nous perdre, 
laissez-les envoyer des alarmes
Et bien qu'ils nous trouvent plutôt impolis
Disons au monde 
que nous sommes dans cette humeur folle.

Décongelons 
dans un brouillard romantique
Soyons radiés 
de la liste de tout le monde
Pour célébrer cette nuit nous nous sommes retrouvés, 
mmm, perdons-nous

[solo de cor] [solo de piano]

Décongelons 
dans un brouillard romantique
Soyons radiés de la liste de tout le monde
Pour célébrer cette nuit nous nous sommes retrouvés, 
mm, perdons-nous
Oh oh, allons nous perdre "


C'est Magnifip ! rend hommage au James Dean du jazz, cet artiste, mi-ange, mi-âme damnée qui a marqué l'histoire de la musique et de la chanson. Chet Baker n'a vécu que pour la musique (et sa deuxième passion : les voitures) mais a toujours refusé d'apprendre à la lire. Son oreille inspirée et sa capacité à mémoriser n'importe quelle partition faisant le travail. Accro à l'héroïne pour tenter d'éloigner ses démons, sa carrière glorieuse fut aussi semée d'embûches et de séjours en prison avant de devenir un enfer de solitude.


Au début des années 50 Chet Baker joue avec Stan Getz puis dans le quartet de Gerry Mulligan grâce auquel il devient une star de la West Coast avant d'être porté aux nues par Charlie Parker. Il monte son premier quartet et éclate sur la scène new-yorkaise du Birdland ce qui lui vaudra d'être repéré comme "meilleur trompettiste de 1953" par DownBeat, la bible des amateurs de jazz. Jusqu’en 1955 il enchaîne les séances d’enregistrement où il croise la crème de la scène West Coast et en particulier le saxophoniste Zoot Sims. Son premier album Chet Baker Sings sort en 1956 sur lequel il chante dans un souffle, comme s'il jouait de la trompette. Sur un fil ténu, l'artiste romantique et rebelle joue et susurre des ballades mélancoliques, dont My Funny Valentine qu'il reprendra maintes fois par la suite :


Le pianiste René Utreger qui a joué avec Chet dès son arrivée à Paris, parle d'une personnalité hors du commun qui transformait les thèmes exposés en poésie pure.

"Chet possède une foi totale en son don. L’artiste ne doutait pas de la faculté d’exprimer les idées avec une limpidité absolue. De tout rendre mélodieux". René Utreger ( itv Libé)
Chet, enregistré en 1958 avec Kenny Burrell, Herbie Mann, Bill Evans, Paul Chambers, Pepper Adams et Connie Kay, est un de ses plus beaux disques. Sur la pochette son visage de jeune premier n'est pas encore flétri par l'abus de drogues en tous genres.


Il faut citer aussi le double-album enregistré lors de son merveilleux concert d'Hambourg le 2 avril 1979, jazz club atypique, Onkel Pö's Carnegie Hall, avec le pianiste Phil Markowitz, le contrebassiste Jean-Louis Rassinfosse et le batteur Charlie Rice. Bien que très faible et équipé d'un dentier (suite à un règlement de compte de dealers qui le passe à tabac), il a joué avec une belle énergie qu'on ne lui connaissait plus guère, et particulièrement une version de Love for sale de Cole Porter :


Chet Baker a navigué entre l'Amérique et l'Europe pour terminer sa vie à Amsterdam où il est mort en tombant de la fenêtre de sa chambre d'hôtel le 13 mai 1988. Il nous reste en mémoire un ange déchu au charme singulier qui cherchait dans la musique, une issue à son existence.

En janvier 2017 FIP, partenaire de Born to be blue réalisé par Robert Budreau, consacrait une émission au film et à sa B.O. Le biopic met en lumière les heures sombres de Chet Baker ( joué par Ethan Hawke), en se concentrant sur quelques mois de sa vie. Il s'agit de son retour en Californie (après son séjour en prison en Italie) où il tente de décrocher de la drogue. Après s'être fait massacrer la machoire, sa vie bascule. Soutenu par sa compagne Jane, il se bat pour revenir sur le devant de la scène et travaille sans relâche pour retrouver la confiance de son ancien producteur.


Sa redescente aux enfers s'achève à Amsterdam par une chute fatale du deuxième étage d'un hôtel, une nuit de mai 1988.

source: https://www.fip.fr/emissions/c-est-magnifip/sur-les-traces-de-chet-baker-7618

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hesney Henry Baker Chet Baker, Jr. est né à Yale (Oklahoma), le 23 décembre 1929. Sa mère travaille dans une parfumerie, son père a été contraint par la Dépression à abandonner la musique. Après une installation en Californie du sud à l’âge de treize ans, le jeune homme s’empresse d’échanger le trombone – trop délicat à porter – offert par son père (fan de Jack Teagarden et toujours guitariste du dimanche) par une trompette : son modèle est alors Harry James (chef d’orchestre qui a présidé aux débuts du jeune Frank Sinatra). Ses débuts au sein de l’orchestre scolaire de Glendale le font paradoxalement se passionner pour l’œuvre du saxophoniste Lester Young.

L'armée
Il se retrouve en 1946 à Berlin, engagé dans l’orchestre de la 298ème armée, stationnée en Allemagne, alors que ses parents ont signé la dérogation lui permettant de rallier la vie sous les drapeaux. Il s’y familiarise avec les pionniers du be-bop comme Charlie Parker ou Dizzy Gillespie, ou les grandes formations novatrices, comme l’orchestre de jazz de Stan Kenton.

Il met à profit sa démobilisation pour étudier l’histoire de la musique et l’harmonie au El Camino College, mais une rebuffade amoureuse l’incline à s’engager de nouveau : c’est au sein du Presidio Army Band de San Francisco qu’il croise pour la première fois le fer avec les saxophonistes Paul Desmond et Dexter Gordon (dont le parcours a été immortalisé par le film de Bertrand Tavernier Autour de minuit, en 1986).

En 1950, il épouse une jeune fille prénommée Charlaine. Sa carrière militaire est alors semée d’incidents : il est muté dans un bataillon disciplinaire (1951), déserte, puis est enfin réformé pour raisons psychiatriques.

Star parmi les stars
En 1952, il joue avec Stan Getz, et retrouve Charlie Parker, qui porte son dévolu sur le jeune trompettiste californien, parmi une noria de prétendants, afin qu’il le suive dans une tournée qui le conduira de la côte Ouest au Canada. C’est dans ce contexte qu’il développe une sonorité pleine de fragilité et de délicatesse. Ses difficultés à déchiffrer les arrangements orchestraux lui donnent, dès cette époque, l’habitude de jouer à l’oreille.

Chet Baker participe à ses premières sessions de studio aux côtés du contrebassiste Harry Babasin, connu pour être le vulgarisateur de la bossa nova au Etats-Unis, et ce bien avant Stan Getz. Il rallie ensuite le quartet du saxophoniste Gerry Mulligan, remarquable par son absence de piano, ce qui est rarissime à l’époque. Le quartet prend ses quartiers au club hollywoodien de The Haig. La connivence des deux musiciens attire public, et confrères : en 1953, le saxophoniste Lee Konitz se joint au quartet. C’est au mois de juin de la même année que Baker connaît sa première arrestation pour détention de stupéfiants, pour laquelle il écope d’une condamnation de six mois de prison avec sursis.

Maître à bord
La même année, Gerry Mulligan, arrêté pour possession de drogue, est contraint de dissoudre son ensemble, et le trompettiste monte son premier quartet, qui intègre le pianiste Russ Freeman (dont la composition « The Wind » devient alors un standard du jazz).

L’album Chet Baker Sings marque durablement l’époque, mais éloigne les tenants purs et durs de la tradition jazz, déroutés par cette voix de falsetto. Les clichés du photographe William Claxton (auquel on doit un historique portfolio de l’acteur Steve McQueen) immortalise la beauté évanescente du musicien et contribue à sa renommée. Tout va très vite alors, à l’instar de ces puissantes automobiles dont raffole le trompettiste et auxquelles il consacrera une grande partie de ses cachets, tout au long de sa vie.

En 1954, les magazines de jazz américains le consacrent trompettiste de l’année, ce que Miles Davis apprécie modérément.
Jusqu’en 1955, Chet Baker multiplie les sessions d’enregistrement, dans toutes les configurations possibles (quartet, sextet, septet, ensemble à cordes). Il croise à cette occasion le gotha de la scène West Coast et en particulier le saxophoniste Zoot Sims.

Premier drame
Au mois de septembre 1955, il met en particulier à profit un séjour parisien pour signer un contrat avec le label Barclay, puis enregistrer quelques plages historiques. C’est en France que disparaît tragiquement son ami intime le pianiste Richard Dick Twardzik, emporté à l’âge de vingt-quatre ans par une overdose dans sa chambre d’hôtel. Le trompettiste doit alors faire face aux accusations de la famille du disparu, mais, profondément choqué, n’en poursuit pas moins tournées et sessions d’enregistrements.

A son retour dans son pays (1956), Chet Baker, marqué par ces évènements personnels, a mûri et durci son style. Son registre est désormais plus grave et sinueux. Il enregistre à plusieurs reprises aux côtés du saxophoniste et clarinettiste Art Pepper, lui aussi héroïnomane à l’époque. La même année, il épouse Halema (qu’on peut entrapercevoir à plusieurs reprises dans les séances de William Claxton et qui figure sur la pochette de l’album My Funny Valentine).

Chet Baker est arrêté une nouvelle fois en 1957 : sa dépendance est désormais quotidienne. Son fils Chesney Aftab naît l’année suivante. Il n’en demeure pas moins au faîte de sa créativité lorsqu’il grave en 1958 le très beau Chet en compagnie du pianiste Bill Evans et du batteur Philly (car originaire de Philadelphie) Joe Jones.

Descente aux Enfers
Un nouveau séjour en Europe provoque jusqu’en 1964 arrestations et incarcérations, en Italie et Allemagne. Les séances sont moins fréquentes que les troubles à l’ordre public. Artistiquement, accueilli en héros du jazz, il en profite pour s’initier au bugle (au son plus rond et doux que celui de la trompette). A titre personnel, il épouse Carol, avec laquelle il a trois enfants : Dean (1962), Paul (1965) et Melissa (1966).

A son retour dans son pays d’origine (1965), Chet Baker constate que sa notoriété s’est évanouie : c’est avec la plus grande difficulté qu’on lui dispense quelques engagements. En 1966, des dealers californiens l’agressent : dents cassées et mâchoire fracturée (fragilisée par son intempérance), il connaît alors une douloureuse phase de rééducation : il doit réapprendre, et la vie, et la trompette. Jouer avec un dentier représente alors pour lui la plus extrême des souffrances. Il survit en travaillant dans une station service.

L'Europe toujours
A partir de 1975, il partage ses activités entre les Etats-Unis et le vieux continent, jouant aux côtés du pianiste Michel Graillier (qui sera plus de dix ans son accompagnateur), le belge Philip Catherine, ou l’un des plus conséquents contrebassistes du jazz européen, le parisien Jean-François Jenny-Clark.

Ses concerts alternent l’extraordinaire ou le médiocre, mais il lui arrive plus souvent qu’à son tour de, simplement, ne pas monter sur scène. Il quitte Carol, mais le divorce ne sera jamais consommé.

Let's get lost
Au milieu des années 80, le metteur en scène Bruce Weber (responsable des campagnes de publicité pour la firme Calvin Klein) débute le montage de quatre-vingt dix heures de rushes consacrés au trompettiste. Ce documentaire n’a été possible que grâce à une extrême complicité entre le musicien et le réalisateur. Let’s Get Lost (titre du premier album de Chet Baker acheté par Bruce Weber, lorsque ce dernier était âgé de seize ans) suit le parcours du trompettiste, de ses débuts (lorsque sa beauté le disputait à celles de l’écrivain Jack Kerouac, ou de James Dean) aux derniers jours d’un junkie.

Le réalisateur a investi un million de dollars (de ses propres deniers) dans le tournage et n’a donc pu le monter que par phases, lorsqu’il était en fond. Ce portrait de l’emblème du jazz cool, à la beauté ravageuse, dont on mesure à peine l’apport, est nominé aux Oscars en 1988 et réapparaît sur les écrans, plus de vingt ans après sa sortie initiale.

Derniers jours à Amsterdam
Le vendredi 13 mai 1988, une consommation excessive d’héroïne et de cocaïne, provoque sa chute de la fenêtre de sa chambre d’hôtel (tout proche du Zeedijk, haut lieu de la vente de drogue de la ville), alors qu’il se trouve en tournée à Amsterdam (Pays-Bas). Il se fracasse la tête sur une bordure en ciment, deux étages plus bas. On a évoqué à ce sujet un meurtre ou un suicide. Il semble, plus prosaïquement, que le musicien ait tout simplement perdu l’équilibre. Chet Baker était âgé d’à peine plus de cinquante-huit ans. Il est inhumé le 21 mai au cimetière du parc californien d’Inglewood. C’est le réalisateur Bruce Weber qui règle tous les détails des obsèques. En 2005, le gouverneur de l’Oklahoma proclame le 2 juillet Chet Baker Day.

Une trompette étincelante, et une existence comme un roman noir, Chet Baker aura mêlé tout au long de sa vie extravagance et pudeur, raffinement et excès. Considéré comme le musicien le plus dépressif de son époque, il reste comme l’un des plus grands trompettistes de l’histoire du jazz.

source : https://www.universalmusic.fr/artiste/13968-chet-baker/bio

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Chet Baker : saisons tragiques
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Mai 68 a été commémoré, Chet Baker aussi, ce jazzman étrange et souvent sublime dont le 20e anniversaire de la mort (le 13 mai 1988) donna l’occasion à France Musique de lui consacrer une nuit et à TSF, la radio du jazz, une semaine d’hommages. C’est aussi le moment où, précédée en mars du long poème à la dramaturgie douloureuse de Zéno Bianu, Chet Baker – Déploration (1), paraît une dense biographie du musicien écrite par James Gavin, la Longue Nuit de Chet Baker (2).

Trompettiste déjà légendaire de son vivant qui eut droit à un film de Bruce Weber (Let’s Get Lost, diffusé après sa mort), Chet Baker est un personnage multiforme qui n’a cessé d’intriguer, de fasciner, d’inspirer. Certes, il a été (trop) facile de lui accoler la panoplie convenue de l’artiste maudit. Si Miles Davis fut « le prince des ténèbres », Chet Baker fut un ange déchu, un albatros baudelairien, un Roger Gilbert-Lecomte encombré par la vie et cherchant désespérément, ailleurs, une issue à l’existence. Il la trouva dans la musique, rien qu’elle, qui exigea de lui qu’il payât pour elle le prix fort, et ce fut la plongée dans la drogue, son autre héroïne.

Les Letters Françaises, revue littéraire et culturelle
Chet Baker, in Let's get lost, de Bruce Weber.

Né le 23 décembre 1929, en Oklahoma, de Chesney et Vera Baker, un père musicien d’occasion, alcoolique instable et violent mais féru de jazz et de musique populaire – il était l’ami du tromboniste Jack Teagarden, compagnon de Louis Armstrong -, et une mère possessive, exclusive et infantilisante, il passe son enfance dans cet État rural. Puis la famille migre en Californie. À douze ans, Chet se retrouve à Inglewood, dans la banlieue de Los Angeles. C’est un collégien peu conforme, attiré par l’art de vivre californien et par la musique, mais qui ne produit pas beaucoup d’efforts pour apprendre cette dernière. Très tôt, cependant, il montre ses dons : il est instinctif, intuitif et capable de jouer d’oreille les brillants soli qu’il entend à la radio, dont ceux de Harry James. Il découvre aussi la marijuana, dont il devient consommateur assidu… Dans sa dix-septième année, le carcan familial lui pesant, la guerre bien entendu terminée, il s’engage dans l’armée. Il se retrouve à Berlin, y joue en fonction de ses affectations dans divers orchestres militaires où il parfait sa technique. De retour aux États-Unis, son choix est clair : il sera musicien de jazz. Il le décide en une période où l’idiome afro-américain est le lieu d’une révolution musicale initiée par deux figures phares, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, sous le nom de be-bop. Chet pressent que se déroule là une aventure capitale. Mais il vit sur la côte Ouest alors que la scène bop se tient sur la côte Est. Il attendra patiemment la venue de Charlie Parker en Californie avec qui il se produira à plusieurs reprises en 1952 et 1953. Ces prestations seront évidemment décisives.

Pour l’heure, toutefois, il ne quitte pas la Californie. D’autant qu’un saxophoniste baryton,

les Lettres Françaises,revue littéraire et culturelle
Let's get lost, film de Bruce Weber

le compositeur et arrangeur Gerry Mulligan, qui a participé aux fameuses cessions « Birth of the cool » dirigées par Miles Davis, vient de débarquer à Los Angeles. Chet, qui connaît ces sessions, se vit lui-même comme « cool » : il va combiner cette esthétique avec celle du bop. Mulligan l’intègre alors (1952) dans son quartet d’avant-garde, sans piano, qui en quelques mois va acquérir la célébrité, et Chet avec, éclipsant Mulligan. Très beau, au profil androgyne, Chet devient, de ce fait, figure de catalogue et est propulsé dans une gloire éphémère et factice aux innombrables et décevants succès féminins (il se mariera trois fois, fera quatre enfants). Il sera le James Dean du jazz. Ce dont les musiciens noirs vont se moquer, amenant Chet à lutter toute sa vie pour la reconnaissance de sa singularité blanche. C’est aussi le moment où il rencontre l’héroïne, dont il devient dépendant en quelques semaines. Désormais elle formera avec la musique un couple indissociable et transformera Chet en un junkie typique, presque caricatural, toujours en manque. Encore que son lien avec la substance soit complexe et demanderait bien des développements. Comme le lui a enseigné Charlie Parker, l’héroïne a vertu expérimentale. Son usage codé (codifié) mène à des états insoupçonnés propres à libérer une musique intérieure insoupçonnable. Chet sera donc junkie – il appartient à la « génération de l’héro », celle de ces jazzmen qui fut décimée entre 1940 et 1960 – mais sa déchéance progressive sera illuminée. C’est tout le propos de James Gavin. À partir de 1955, la vie de Chet s’avérera tumultueuse et exploitée avec une complaisance éhontée par les médias. Il est promu archétype du jazzman sulfureux, à l’aura méphitique et magnétique. Trompettiste et chanteur au charme inégalé, malgré et à cause de ses turpitudes, il enregistrera de trop nombreux albums peut-être, plus de cent cinquante sinon deux cents. Il naviguera désormais entre l’Amérique qu’il n’aimait pas et qui ne l’aimait pas et l’Europe, l’Italie, Rome en particulier qu’il adorait, pour terminer sa vie à Amsterdam, défenestré, sur un trottoir, devant le modeste hôtel Prins Hendrik, dans des circonstances troubles où l’on hésite entre suicide et accident, à l’âge de cinquante-huit ans.

Reste de lui une oeuvre considérable, lieu de moments magiques où se partagent soli de trompettes – il a accompli le périple que Miles Davis, qui n’épargna pas son prétendu rival, a déserté à partir de 1970 – et fragments chantés avec sa voix inimitable, parcourus du frisson d’une nostalgie implacable et de la mort. Chet est poignant dans sa détresse, son autodestruction programmée – ne disait-il pas de sa vie : « Personne n’arrive à se mettre d’accord. C’est juste un énorme bordel » ? – et son aspiration à la lumière sans cesse dérobée. La trajectoire de Chet pose à sa manière l’énigme de l’art : quel dessein poursuit l’âme enchantée à se loger en des êtres si précaires, dans l’invivable, pour y vibrer souverainement ? On comprend alors, à l’énoncé de la question, pourquoi des journalistes érudits tels James Gavin ou des poètes comme Zéno Bianu – également spécialiste du Grand Jeu – aient eu envie de défricher cette saison en enfer permanente et chercher réponse.

Yves Buin

(1) Éditions Castor Astral, 2008.
 
(2) Traduction de Franck Médioni
et Alexandra Tubiana. Éditions Denoël,
Joëlle Losfeld (2008), 473 pages.
 
À noter qu’en 1997 fut publiée une esquisse autobiographique signée de Chet Baker, reprise en « 10/18 » (2001) sous le titre Si j’avais des ailes.
À signaler la participation de Franck Médioni, sous la forme d’entretiens avec la contrebassiste Joëlle Léandre dans À voix basse (Éditions M. F., collection « Paroles ») ainsi qu’avec Martial Solal dans Ma vie sur un tabouret – Autobiographie (Éditions Actes Sud).

source : http://www.les-lettres-francaises.fr/2008/06/chet-baker-saisons-tragiques/
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