Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

fredericgrolleau.com


"La ligne rouge" (T. Malick, 1999) : panthéisme et/ou transcendance ?

Publié le 26 Octobre 2019, 21:07pm

Catégories : #Ateliers audiovisuels, #Philo & Cinéma

"La ligne rouge" (T. Malick, 1999)  : panthéisme et/ou transcendance ?
  • Commentaire philosophique
 
Quelle est cette « ligne rouge », cette « thin red line » dont parle le titre en anglais ? Est-ce cette fine ligne que l’on franchit en basculant, brusquement, pour un pas de trop, de la vie à la mort ? Est-ce celle qui sépare le Bien du Mal ? La beauté sereine de l’horreur guerrière ? Mais cette ligne n’est-elle pas si fine qu’elle en devient invisible ? Pourquoi « rouge » alors ? Rouge comme le sang qui jaillit sous l’impact des balles, rouge comme l’aurore et le crépuscule, rouge de la naissance et rouge de l’agonie… Cette couleur, à elle seule, évoque le questionnement métaphysique et poétique qui traverse l’œuvre de Malick : comment comprendre qu’une Nature aussi somptueuse, foisonnante et magnifique puisse se dévorer elle-même à travers la monstruosité bestiale de ses créatures ?
 
La violence qui opposera américains et japonais sur cette île de Guadalcanal, n’est en effet que le paroxysme d’une cruauté déjà présente dans la Nature. Entre deux scènes de tuerie militaire, le danger et la souffrance naturelles sont en effet tout aussi bien évoqués que la beauté et la splendeur des paysages et de la lumière : crocodile plongeant doucement sous les lentisques d’un marigot pour guetter sa proie, oisillon tombé du nid, serpent ondulant dans les herbes, et jusqu’aux plages de coquillages morts et desséchés sur lesquelles jouent les enfants. Mallick ne fait pas de dichotomie simpliste : il n’oppose pas l’homme, fauteur de troubles, à la Nature pacifique. La voix off nous le précise bien, dés le début : les lianes qui grimpent sur les arbres jusqu’à les étouffer sont là pour nous rappeler que la Nature toute entière est traversée par des forces qui s’opposent comme s’opposent américains et japonais, comme s’opposeront le capitaine et le colonel. Ces derniers, dans un premier temps, semblent incarner deux postures morales bien précises : l’autorité hiérarchique au service du devoir professionnel et de ses ambitions d’une part, la conscience du devoir moral vis-à-vis de ceux qui sont sous ses ordres, d’autre part. Alors que le colonel semble aveugle aux réalités de terrain et près à sacrifier ses troupes pour satisfaire le général, le capitaine prend le risque de refuser d’obéir plutôt que d’envoyer ses hommes à une mort certaine.
 
Jusque là nous sommes dans un conflit de type kantien, où la loi morale qui parle en l’homme dans sa raison, transcende la loi naturelle des rapports de force. Par la suite, cependant, le colonel pourra apparaître comme celui qui joue pleinement son rôle et assume ses responsabilités dans un conflit qui ne peut prendre fin sans coûter des vies humaines, et le capitaine acceptera une mise à l’écart assortie de promotion et d’honneurs, abandonnant ainsi ses camarades de combat avec l’image d’un héros ambigu, juste inadapté aux situations extrêmes auxquelles il se trouvait confronté. Tout au long du film la voix off suggère une interrogation et une hésitation entre une conception panthéiste de la Nature où la vie se dévore elle-même en se renouvelant sans cesse, comme le suggère la dernière image d’une jeune pousse de cocotier émergeant de sa noix, et une conception plus transcendante de la divinité dont on interroge le dessein et implore le regard, comme ce soldat qui, adoptant un point de vue englobant, laisse couler la terre entre ses doigts en proclamant que nous ne sommes que poussière.
Malick laisse ouvertes les interprétations possibles et c’est ce qui fait la richesse de son film, on en sort avec plus de questionnements que de réponses. Comme, depuis Platon, on sait que la philosophie commence avec l’étonnement et l’interrogation, on peut dire que La ligne rouge est bien un film philosophique.

PF
  • Textes philosophiques
 
"Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suite qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images, ces qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l'infini, cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers. Quae sint, quae fuerint, quae mox futura trahantur.("qui sont, qui ont été, et qui surviendront dans l'avenir,", Virgile)».
G. Leibniz, Les nouveaux essais sur l'entendement humain, Préface
 
"Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ?
Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ses merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?
Qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que sa curiosité, se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."
Pascal, Les pensées 



« Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n’ai pas à les chercher ni à en faire la simple conjecture au-delà de mon horizon, comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendante ; je les vois devant moi, et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence. La première commence à la place que j’occupe dans le monde extérieur des sens, et étend la connexion où je me trouve à l’espace immense, avec des mondes au-delà des mondes et des systèmes de systèmes, et, en outre, aux temps illimités de leur mouvement périodique, de leur commencement et de leur durée. La seconde commence à mon invisible moi, à ma personnalité, et me représente dans un monde qui possède une infinitude véritable, mais qui n’est accessible qu’à l’entendement, et avec lequel (…) je me reconnais lié par une connexion, non plus, comme la première, seulement contingente, mais universelle et nécessaire. La première vision d’une multitude innombrable de mondes anéantit pour ainsi dire mon importance, en tant que je suis une créature animale, qui doit restituer la matière dont elle fut formée à la planète (à un simple point dans l’univers), après avoir été douée de force vitale (on ne sait comment) pendant un court laps de temps. La deuxième vision, au contraire, rehausse ma valeur, comme intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me révèle une vie indépendante de l’animalité, et même de tout le monde sensible, autant du moins qu’on peut l’inférer de la détermination conforme à une fin que cette loi donne à mon existence, et qui ne se borne pas aux conditions et aux limites de cette vie, mais s’étend à l’infini. »   

 
E. Kant, Critique de la raison pratique.
 

 

L'homme est-il naturellement bon ou mauvais ?
 
"On pose la question de savoir si l'homme est par nature moralement bon ou mauvais. Il n'est ni l'un ni l'autre, car l'homme par nature n'est pas du tout un être moral , il ne devient un être moral que lorsque sa raison s'élève jusqu'aux concepts du devoir et de la loi. On peut cependant dire qu'il contient en lui-même à l'origine des impulsions menant à tous les vices, car il possède des penchants et des instincts qui le poussent d'un côté, bien que la raison le pousse du côté opposé. Il ne peut donc devenir moralement bon que par la vertu, c'est-à-dire en exerçant une contrainte sur lui-même, bien qu'il puisse être innocent s'il est sans passion. La plupart des vices naissent de ce que l'état de culture fait violence sur la nature et cependant notre destination en tant qu'hommes est de sortir du pur état de nature où nous ne sommes que des animaux." 
Kant
 
« L’homme est le seul animal dont l’action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets avec l’espoir de réussir et la crainte d’échouer. C’est le seul qui se sente sujet à la maladie, et le seul aussi qui sache qu’il doit mourir. Le reste de la nature s’épanouit dans une tranquillité parfaite. Plantes et animaux ont beau être livrés à tous les hasards, ils ne s’en reposent pas moins sur l’instant qui passe comme ils le feraient sur l’éternité. De cette inaltérable confiance nous aspirons à nous quelque chose dans une promenade à la campagne, d’où nous revenons apaisés. Mais ce n’est pas assez dire. De tous les êtres vivant en société, l’homme est le seul qui puisse dévier de la ligne sociale, en cédant à des préoccupations égoïstes quand le bien commun est en cause ; partout ailleurs, l’intérêt individuel est inévitablement coordonné ou subordonné à l’intérêt général. Cette double imperfection est la rançon de l’intelligence. L’homme ne peut pas exercer sa faculté de penser sans se représenter un avenir incertain, qui éveille sa crainte et son espérance. Il ne peut pas réfléchir à ce que la nature lui demande, en tant qu’elle a fait de lui un être sociable, sans se dire qu’il trouverait souvent son avantage à négliger les autres, à ne se soucier que de lui-même. » 
Henri Bergson.Les deux sources de la morale et de la religion. 1932



« Tout ce qui se passe en nous est en soi quelque chose d’autre que nous ignorons (….). Mais moi je distingue : les imaginaires individus et les « vrais systèmes-de-vie », et chacun de nous en est un – on les confond l’un dans l’autre, alors que l’« individu » n’est qu’une somme de sensations conscientes, (….), un petit morceau du vrai système de vie (….). Nous sommes les bourgeons d’un seul arbre – que savons-nous de ce qu’il peut advenir de nous dans l’intérêt de l’arbre ! Mais nous avons une conscience comme si nous voulions et devions être tout, une fantasmagorie de « Moi » et de toutes sortes de « Non-moi » ! Cesser de se sentir soi-même comme un tel ego fantasmagorique ! Apprendre pas à pas à rejeter le prétendu individu ! Découvrir les erreurs de l’ego ! Reconnaître l’égoïsme en tant qu’erreur ! Surtout ne pas prendre l’altruisme pour l’opposé ! Ce qui serait de l’amour pour les autres prétendus individus ! Non ! ALLER par-delà « moi-même » et « toi-même », ÉPROUVER D’UNE MANIÈRE COSMIQUE ! » 


F. Nietzsche, Fragments posthumes, 1881-1882, V, 11 [7], p. 315, Œuvres.
 
« Nous voyons donc que toutes les notions que le vulgaire a l’habitude d’utiliser pour expliquer la Nature ne sont que des façons d’imaginer, et ne révèlent la nature d’aucune chose, mais seulement la constitution de l’imagination ; et puisque ces notions ont des noms, comme s’il s’agissait d’êtres existant en dehors de l’imagination, je les appelle des êtres non de raison mais d’imagination. Par suite, tous les arguments qu’on invoque contre nous grâce à de semblables notions peuvent être facilement réfutés. Beaucoup de gens, en effet, ont l’habitude d’argumenter de cette sorte : Si toutes choses ont suivi de la nécessité de la nature souverainement parfaite de Dieu, d’où viennent donc tant d’imperfections dans la Nature, à savoir : la corruption des choses jusqu’à la fétidité, leur laideur jusqu’à donner la nausée, la confusion, le mal, la faute, etc. ? Mais, comme je viens de le dire, il est facile de les réfuter. Car la perfection des choses ne doit s’estimer que d’après leur seule nature et puissance, et les choses ne sont pas plus ou moins parfaites selon qu’elles flattent ou offensent les sens des hommes, selon qu’elles s’accordent avec la nature humaine ou lui répugnent. Quant à ceux qui demandent pourquoi Dieu n’a pas créé tous les hommes de façon qu’ils se gouvernassent selon le seul commandement de la Raison, je leur réponds simplement : cela vient de ce que la matière ne lui a pas fait défaut pour créer toutes choses, depuis le plus haut degré de perfection jusqu’au plus bas, ou, pour parler avec plus d’exactitude, de ce que les lois de la Nature elle-même ont été assez amples pour suffire à la production de tout ce qui peut être conçu par un entendement infini. »

Spinoza, Ethique, I° partie, Appendice.

 

A Maria Tuinzing. Westerbork, mercredi 11 août 1943.

 « On me dit parfois : « Oui, tu vois toujours le bon coté des choses. » Quelle platitude ! Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s’équilibrent, partout et toujours. Je n’ai jamais eu l’impression de devoir me forcer à en voir le bon côté, tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais. »
 Etty Hillesum, Lettres de Westterbork. P. 313. Éditions du Seuil.
A Han Wegerif et autres. Westerbork. Fragment non daté. Postérieur au 18 août 1943.

@ « De l’autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d’un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de Drenthe offre des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. »  
Etty Hillesum, Lettres de Westterbork. P. 313. Éditions du Seuil.
 
 
 « Il arrivait qu’un prisonnier attire l’attention d’un compagnon de travail sur un merveilleux coucher de soleil brillant à travers les grands arbres de la forêt bavaroise, dans cette même forêt où nous avions construit, dans un lieu quasi désert, une énorme usine de munitions. Un soir, tandis que nous étions couchés sur nos grabats, morts de fatigue, un de nos compagnons est entré précipitamment et nous a exhortés à nous rendre au lieu de rassemblement pour voir le coucher de soleil. Nous l’avons suivi. Dans la cour, nous avons découvert le ciel qui, à l’ouest, était couvert de nuages de formes diverses et aux couleurs chatoyantes allant du bleu métallique au rouge sang. Quel contraste avec les baraques grises et maussades, tandis qu’ici et là des flaques d’eau éparpillées sur le sol boueux reflétaient le ciel embrasé ! Au bout de quelques minutes, émouvantes de silence, un prisonnier a dit à celui qui se trouvait à côté de lui : « Comme le monde pourrait être merveilleux ! ». 

 

Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie.

 

  • Analyse cinématographique dans une perspective philosophique
  •  

    Séquences étudiées
  1. L'assaut contre la colline. (??' ??' à ?? '??'). Une question d'autorité. 
  2. Début du film. Voix off de Witt. Questions sur les origines.


 

 

Bande annonce
 
[...] on ne vous sait aucun gré
De lutter contre l'ennemi sans trêve et sans relâche.
Rester coi ou se battre comme un brave, c'est tout un:
Égale part d'estime attend les lâches et les preux.
Qu'on se dépense ou non, la mort est la même pour tous.
Homère, L'Iliade, IX
 
La solitude du pouvoir
Afficher l'image d'origine
De l'importance d'une décision
 
"L'obéissance est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est de deux espèces : obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs. Elle suppose le consentement, non pas à l'égard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordé une fois pour toutes, sous la seule réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience."
L'enracinement - Simone Weil 
 
 
 
La soumission à l'autorité
Stanley Milgram (1933-1984) est certainement le plus connu de tous les psychologues sociaux. Son nom reste en effet attaché à ce qui constitue, depuis cinquante ans, l’une des plus célèbres expériences de psychologie sur la soumission à l’autorité.
_____________

"Deus Sive Natura" *

L'idée que la nature est en harmonie avec notre être n'est qu'une construction, une représentation qui nous permet de retrouver, sommes toutes en apparence, dans son essence sa nature, une douceur, une beauté, une paix qui n'est que le reflet inconscient de notre désir. Dépourvue du langage des mots, elle hante les hommes, les artistes et les poètes de tous temps, de son immortelle et ancestrale aura. Une force mystérieuse accompagne sa pérenne croissance, sa luxuriante diversité, sa fragilité aussi, que les hommes accentuent ou commémorent.

La ligne rouge ou la frontière ténue dans la dualité de l'homme et de la Nature.

La nature sauvage de l'homme, reflet de la sauvage nature qui l'accueille, cruelle et violente, somptueuse et hostile. 
L’homme au cœur des ténèbres, de ses conflits internes que la guerre - climat paroxystique par excellence - transfigure et bouleverse. Le choix des stratèges, prêts à sacrifier leurs hommes, tous égaux et mortels, semblables à des fourmis dans les hautes herbes d’un rouge verdoyant, devant un ennemi invisible et caché. Le déchirement de l'être face au choix de la conquête. Alternative qui ne laisse que peu de place à l'individu et à sa liberté. Tout est dans la frontière, dans cette limite qu'il faut ou non, selon l'éthique en question, franchir ou respecter. Une ligne interdite qui peu à peu se cristallise dans ce que le combat exige (rôle du commandement incarné par le colonel Stall et de l'exécution des ordres par le capitaine Staros) ainsi que dans ce qu'incarne la voix off (symbole de la multitude qui se condense dans une voix, une chorale, reprise dans les chants ou la musique de Fauré, le bien nommé Requiem) ; un contraste saisissant entre la crudité de la guerre et du combat et le majestueux mystère de la jungle où les enchevêtrements des lianes, des troncs, des branches et des arbres renvoient aux arcanes de l'être.

A l'instar d’Apocalypse Now de F. F. Coppola, ce film dévoile plus qu'il ne montre, révèle plus qu'il n'explique. La guerre est un prétexte pour enraciner les conflits psychiques et cette possibilité qu'à l'homme de conquérir sa liberté. Toute la séquence de la rivière permet de visualiser ce cheminement du personnage. On songe également à Aguire, la colère de Dieu de W. Herzog où le personnage incarné par Kinski faisait corps avec la nature hostile dans son cheminement vers l'improbable El Dorado.

Tout un monde lointain et pourtant si proche, une humanité perdue dans la nature et une nature au cœur de l’humain, des inclusions qui rappellent que la faune est à l’image de l’homme, confrontée aux mêmes lois et qu’elle fait partie du même monde. Le panthéisme de Malick est spinoziste, loin, très loin d’une transcendance univoque. Le film est une métaphysique de la Nature, incarnée en chair et en os, en arbres et en feuilles, en ciels et en terre, en beauté et en cruauté. Le montage, maîtrisé et réalisé par le réalisateur est d'une précision au scalpel. Tant sur les plans visuels (mouvements de caméra, fluidité, rythme) que sonores (musiques et voix off), ce film est un poème, une déclaration d'amour et un questionnement sans fin que les premiers et derniers mots de Witt reflètent.

La guerre est haïssable pour ce qu'elle engendre sur le plan humain mais est d'une indiscutable fatalité historique et mène les hommes à conquérir et à se rendre maîtres de leur destin. Une double perspective selon le point de vue duquel on se place. Les plus faibles sont sacrifiés (Cf colline oisillon et soldats) en grand nombre pour le bien d'une nation, guidés et commandés par une hiérarchie militaire à deux têtes qui ne vise que son seul objectif stratégique. 
La beauté de la forêt, la splendeur des images et la grâce qui se dégagent de cette œuvre n'a d'égal que le double permanent qui l'affronte.
 
B. Spinoza
En ce sens Malick nous incite à dépasser Descartes et sa vision duale de l'être et de sa nature. Pour le réalisateur, l'âme c'est le corps et le corps c'est l'être. Cette unification spinoziste (on pourrait parler d'un monisme**) se voit dans l'unité que procure la vision complète du film. Le cinéma a cette particularité de donner à voir le découpage et l'agencement singulier qui lui confère un sens particulier, que seul le montage permet. Ces inserts, tant visuels que sonores, rendent légitime sur l'ensemble de la narration du film (tel un puzzle qu'il faut reconstituer) cette volonté de montrer que "tout est dans tout" et que les corps, même affectés par des blessures mortelles restent des âmes qui souffrent et réagissent (nombreux exemples dans la séquence de la colline qui montre des soldats à terre, proches de la mort, à la lisière de cette fine ligne rouge; les postures des corps du colonel et du capitaine lors de l'altercation au téléphone et son refus d'obéir, puis la réponse du colonel, en face à face, selon que le pouvoir est d'un côté ou de l'autre de la ligne),. Les animaux sont soumis à des contingences similaires, la nature se trouve dans ce grand "tout". Que le combat coexiste avec la beauté des plans de la nature, que la folie qui s'empare d'un soldat soit le revers de la raison, que l'ordre que maintient le colonel face à Staros soit doublé d'une voix off grave "d'outre-tombe", que l'horreur de la guerre et la pureté de la vie ne fassent qu'un. Il existe une seule et même substance diversement modifiée. "Tout ce qui est, est en Dieu et rien ne peut-être conçu sans Dieu". 
 
Comme chez Kubrick, la beauté, seule transcendance suggérée par l’œuvre en tant que telle, sauve l'humain (même si Kubrick est plus pessimiste et fataliste sur le genre humain) et le réconcilie avec la nature et sa nature. L'art cinématographique, plus que tout autre Art, permet de démultiplier les formes et a cette capacité de montrer le Beau et de le faire entendre. Même si Malick est pétri de déterminisme, il confère à l'Art cette part de mysticisme que l'on retrouvera accentuée (de façon plus systématique) dans ses prochains films. On pourrait parfois songer à un conte, à une légende qui viendrait se greffer au récit que la trivialité guerrière renforce par cette mise en perspective. L'idée d'un rêve aussi effleure notre vision de spectateur où la Vie finie toujours par triompher (à l'image des derniers plans du film où un cocotier prend racine au bord de l'eau et des deux perroquets aux couleurs resplendissantes, symbole de la vie). Sans doute la seule issue que l'homme invente : créer et imaginer pour se sortir de l’enfer de l'existence... une métaphysique de l'immanence.
SL
 
« Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C'est l'œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature.» Walden - Chapitre IX - Les étangs - Thoreau
 
"J'ai le cœur rempli d'une joie céleste, divine, indéfinissable, totale, infinie, d'un sentiment d'élévation et d'épanouissement, et je n'y suis pour rien. Ah je voudrais marcher, je voudrais m'asseoir et dormir, avec la même piété que la Nature, prononcer tout bas, comme lorsque je suivais le bord du ruisseau, la prière joyeuse de l'oiseau. De joie je pourrais embrasser la terre ; je me réjouirais d'y être enseveli et de penser à ceux que j'aime."
 
"Je perdais de vue Dieu et l'homme, il n'y a qu'un instant, et la vie ne me paraissait plus aussi riche et merveilleuse, quand mon attention fut attiré par un flocon de neige sur ma manche. C'était un de ces flocons parfaits de forme, un cristal en forme d'étoile à six rais, comme une roue aplatie, mais les rais ressemblaient à de véritables petits pins disposés autour d'une paillette centrale. Ce petit objet, avec de nombreux compagnons, qui restait sans fondre sur mon manteau, si parfait, si beau me rappela que la Nature n'a pas encore perdu sa vigueur primitive. Pourquoi donc l'homme perdrait-il courage ?."
Thoreau, journal, extraits
 
"Dieu ou la nature" (Spinoza)
** Le monisme est une conception métaphysique. C'est une doctrine défendant la thèse selon laquelle tout ce qui existe – l'univers, le cosmos, le monde – est essentiellement un tout unique, donc notamment constitué d'une seule substance. Le monisme s'oppose à toutes les philosophies dualistes, qui séparent monde matériel ou physique et monde psychique ou spirituel. Ainsi, le monisme s'oppose au dualisme platonicien ou cartésien.
 
Stéphane LARRIEU
 

source :  https://fractale24.blogspot.com/p/la-ligne-rouge_27.html

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article