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fredericgrolleau.com


Jean-Clet Martin, "Ridley Scott : philosophie du monstrueux"

Publié le 21 Octobre 2019, 18:40pm

Jean-Clet Martin, "Ridley Scott : philosophie du monstrueux"

Crypto-phénoménologie pour mutants

Spécia­liste de Gilles Deleuze, auteur de Logique de la science-fiction. De Hegel à Phi­lip K. Dick (déjà publié aux Impres­sions Nou­velles en 2017) et de Méta­phy­sique d’Alien (ouvrage col­lec­tif paru aux Edi­tions Léo Scheer en 2014), Jean-Clet Mar­tin nous revient avec un titre pro­met­teur – mais la pro­messe n’est céans que par­tiel­le­ment tenue.
Si, sur le papier, pas­ser au crible la fil­mo­gra­phie de Rid­ley Scott, en par­ti­cu­lier la saga Alien et Blade Run­ner (1 et 2) au prisme du post-humanisme, de l’intelligence arti­fi­cielle et du para­digme du monstre est une idée sti­mu­lante, la méthode de l’auteur ne convainc guère une fois que l’on referme l’opus, constellé de nom­breuses fautes et coquilles des­ser­vant l’approche (qui donc relit les textes des auteurs dans cette mai­son édi­to­riale ?). Car si l’essayiste dis­pose d’une culture phi­lo­so­phique indé­niable et d’une pas­sion pour le grand oeuvre scot­tien que rien ne sau­rait démen­tir, cela ne sau­rait suf­fire pour valoir comme struc­ture argumentative.

Méta­phy­sique d’Alien, déjà, posait un souci de clarté dans l’expression écrite, affi­chant une ten­dance à l’érudition super­fé­ta­toire quand il s’agissait seule­ment de conver­tir l’effroi en réflexion phi­lo­so­phique ou de pro­je­ter une angoisse toute contem­po­raine sur ce clas­sique de la science-fiction (la ques­tion du clo­nage, la colo­ni­sa­tion du corps, l’invasion de l’Autre au sein du cos­mo­po­li­tisme etc.). Se des­si­nait déjà en ces pages la thèse, des plus rece­vables, selon laquelle la logique même de la fran­chise Alien (quatre épi­sodes, plus le pre­quel Pro­me­theus sorti en 2012 et le sequel Alien Cove­nant, 2017) pré­fi­gu­rait un capi­ta­lisme autant para­si­taire que mons­trueux.
Avec Rid­ley Scott : phi­lo­so­phie du mons­trueux, Jean-Clet Mar­tin reprend donc, seul, la charge de la pop’philosophie afin d’enfoncer le clou. Les phi­lo­sophes de rigueur : Des­cartes, Spi­noza, Nietzsche, Deleuze se trouvent ainsi convo­qués au regard des cinéastes de réfé­rence que sont Mur­nau, Fritz Lang, Stan­ley Kubrick ou Terry Gil­liam dans l’intention de poin­ter des déno­mi­na­teurs com­muns per­met­tant d’accréditer en quoi l’œuvre de Rid­ley Scott irait dans le sens effec­tif d’une inter­ro­ga­tion de la nature humaine à l’aune de l’essor de la machine et de « l’automate spi­ri­tuel », pro­dromes avoués du monstre. 
 Sauf que cette dernière notion se trouve plus imposée qu'exposée, relevant tout du long davantage du présupposé que de l'explicitation - en relation avec la notion de norme par exemple.  

Sous cet angle, les rap­pro­che­ments sont éclai­rants : Nos­fe­ratu, Metro­po­lis, Soleil vert, 2001… et Bra­zil offrent de fait des ana­lo­gies et des filia­tions qui font sens – les pages les plus réus­sies du livre étant de notre point de vue celles por­tant sur la des­crip­tion du fron­tis­pice du Lévia­than hob­be­sien et de « l’animal arti­fi­ciel » (p. 29), celles encore sur la boucle tem­po­relle dans L’Armée des 12 singes de T. Gil­liam et le cinéma lui –même — arc-bouté sur l’hommage au Ver­tigo d’Hitchcock  chez Gil­liam (p. 187 sq.).
Mais, ces élé­ments lais­sés de côté, il faut dire que, sou­vent, l’auteur se paye de mots pour hono­rer davan­tage la sophis­tique que la pen­sée concep­tuelle. Là où l’on pen­sait trou­ver une explo­ra­tion sin­gu­lière de l’oeuvre de Rid­ley Scott, Jean-Clet Mar­tin se contente de for­mules crypto-phénoménologiques ou pseudo-poétiques toutes faites qui n’amènent pas grand-chose à se mettre sous la dent her­mé­neu­tique, rejoi­gnant une cer­taine école fran­çaise d’analyse du cinéma qui recouvre le sup­port fil­mique de ses asser­tions sans inté­rêt notable. 

Pour­quoi éta­ler sur des pages et des pages sen­ten­cieuses à sou­hait ce qui devrait plu­tôt tenir en quelques feuillets bien sen­tis ? Pour­quoi citer les com­men­taires fas­ti­dieux de tel ou tel jour­na­liste cri­tique concer­nant les films de R. Scott au lieu d’adopter la posi­tion phi­lo­so­phique qui importe au lec­teur ici – puisque, aussi bien, elle seule motive l’ouvrage ? Il nous semble que notre propre approche, dès 2003, de Alien Quadrilogy - Alien I et IV sous l’aspect cri­tique de la tech­nique (et repris dans Phi­lo­so­films. La phi­lo­so­phie à tra­vers le cinéma, Bréal, 2016) conte­nait plus d’informations, claires et abor­dables, que le prêchi-prêcha déployé par la plume de J.-C Martin.
Une posi­tion simi­laire à celle de l’analyse de Matrix (ouvrage col­lec­tif, Matrix, machine phi­lo­so­phique, sous la direc­tion d’Alain Badiou paru chez Ellipses en 2003) et que nous avions déjà dénon­cée lors de notre allo­cu­tion au 2e Fes­ti­val fran­co­phone de Phi­lo­so­phie de Fri­bourg - CH (“La cité et le Pou­voir) en sep­tembre 2006 — Uni­ver­sité Misé­ri­corde et Col­lège Saint-Michel.

C’est d’autant plus dom­mage, répétons-le, que, foin de toute mono­gra­phie pous­sive, le spectre de l’hologramme au regard du trans­hu­ma­nisme ou du post­hu­ma­nisme perçu comme reflet d’une civi­li­sa­tion humaine en per­di­tion est par­fai­te­ment res­ti­tué au fil des deux par­ties du livre. N’étudiant pas que Alien et Blade Run­ner, cette Phi­lo­so­phie du mons­trueux a le mérite de se pen­cher aussi, à l’instar d’œuvres-clefs du fan­tas­tique et de la science-fiction, sur d’autres pro­duc­tions du cinéaste comme 1492, Gla­dia­tor, Seul sur Mars tout en arti­cu­lant la pers­pec­tive d’ensemble à des roman­ciers tels que Conrad, Azi­mov ou encore P. K Dick.
Certes, reste que ces figu­ra­tions et ces thé­ma­tiques — la faculté héroïque inhé­rente à l’Homme d’aller au-delà de son essence — demeurent, en l’état, trop peu cor­ré­lées au cor­pus phi­lo­so­phique pour avoir droit de cité. Com­ment ne pas obser­ver par exemple ce qu’a, tout de même, de peu nova­trice la pré­sen­ta­tion d’une dia­lec­tique hégé­lienne du maître et de l’esclave à tra­vers l’opposition Rick Deckard et Roy Batty dans Blade Run­ner ?

Personne ne doute que le désir d’éternité évo­qué jadis par F. Alquié puisse trou­ver dans l’ I. A des res­sources capables de trans­for­mer l’espèce humaine. Cela étant, vou­loir confé­rer toute la réflexi­vité qu’elle mérite à la ciné­ma­to­gra­phie de R. Scott dans l’intention de l’unifier concep­tuel­le­ment est une chose ; c’en est une autre que de s’y livrer soit en for­çant le trait ana­ly­tique, soit de manière super­fi­cielle sans que les fon­da­tions néces­saires du cor­pus phi­lo­so­phique n’aient été mises en place pour le lecteur.

fre­de­ric grolleau

Jean-Clet Mar­tin, Rid­ley Scott : phi­lo­so­phie du mons­trueux, Les Impres­sions Nou­velles, 3 octobre 2019, 262 p. – 20,00 €

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