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fredericgrolleau.com


Quentin Tarantino – « Once Upon a Time… in Hollywood » (2)

Publié le 7 Septembre 2019, 13:29pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Quentin Tarantino – « Once Upon a Time… in Hollywood » (2)

suite de la partie 1

© Sony Pictures Entertainment France

Les manies qui font de la personnalité de Tarantino ce qu’elle est sont là et bien là. Impossible de ne pas voir les pieds de Pussycat et de Sharon Tate, Le réalisateur nous les met littéralement sous le nez. On le présente souvent comme un podophile – nous préférons ce terme à celui de fétichiste du pied car ça le rend plus proche de celui de cinéphile. Dans quasiment tous les films du natif de Knoxville cette partie de l’anatomie humaine, précisément féminine, est représentée. Mais il faut retenir évidemment et surtout la scène de Death Proof/Boulevard de la mort (2007) dans laquelle Stuntman Mike (Kurt Russell) touche les orteils de Abernathy (Rosario Dawson) avec un doigt qu’il a mouillé de sa salive. Et celle de From Dusk Till Dawn/Une nuit en enfer, réalisé en 1996 par Robert Rodriguez, dans laquelle le personnage incarné par Tarantino – qui est aussi le scénariste du film -, Richard Gecko, lèche littéralement un pied du personnage surnommé Santanico Pandemonium et campé par l’actrice Salma Hayek.
Ce que l’on remarquera, c’est que les pieds sont plutôt sales et disgracieux dans Once Upon a Time… in Hollywood. Faut-il poser la question du pourquoi ? Ne serait-ce pas celle de leur propreté dans certains films qui devrait être posée ? Le fétichisme est sacralisateur. Mais, quand il est considéré ou revendiqué comme perversion, il peut être pouacrerie pour les tenants de la Morale et de la Norme.
Apparemment, Margaret Qualley n’était pas spécialement favorable à la monstration de ses pieds dans le film et des discussions ont eu lieu à ce sujet entre elle et le réalisateur (13).

L’esprit moqueur et mal pensant de l’auteur de Pulp Fiction est palpable.

Concernant les railleries tarantiniennes, on peut évoquer la représentation de Bruce Lee qui tient de la caricature. Bruce Lee a bien séjourné aux États-Unis dans les années soixante. Il a joué dans plusieurs séries télévisées. Parmi elles, The Green Homet/Le Frelon vert (1966/1967), et Batman (1966/1968), où il incarne à chaque fois un personnage dénommé Kato – on entend ce nom dans la bouche de Cliff Booth. Il a travaillé entre autres pour Roman Polanski, a aidé Sharon Tate et l’actrice Nancy Kwan pour régler les combats figurant dans The Wrecking Crew/Matt Helm règle ses comptes. La fille de Bruce Lee a durement critiqué Tarantino pour l’image qu’il a donnée de son père. Le réalisateur lui a répondu vertement et Shannon Lee a surenchéri (14).
Dans Les Inrocks, Antoine Desrues est revenu sur la façon dont Tarantino représente le natif de San Francisco. Avec raison, il écrit : « Il serait bon de rappeler que la séquence possède une ambiguïté certaine. Cliff Booth se remémore l’instant, qui devient un flash-back amusant au sein du long métrage . Néanmoins, celui-ci pourrait être en grande partie fantasmé » (15). Notons par ailleurs que, dans Once Upon a Time… in Hollywood, des plans tout à fait sérieux montrent Bruce Lee au travail, notamment quand il fait répéter des mouvements à Sharon Tate.

Pour ce qui est de l’attitude subversive et provocatrice de Tarantino, et parce que Once Upon a Time…in Hollywood ne peut pas ne pas parler du temps présent, on notera que le réalisateur fait plusieurs clins d’œil au phénomène #metoo et aux mœurs telles qu’elles évoluent actuellement. Quelques exemples : il ne se prive pas de mettre à mal l’image de la femme – les ronflements de Sharon Tate et de la femme italienne de Rick Dalton -, de mettre à mal leur physique – le massacre final (16). Concernant la scène où Pussycat – un nom que certain.e.s considéreront comme sexiste – propose à Cliff Booth de lui faire une fellation, on peut avoir l’impression que le cascadeur prend la louable précaution de vérifier que la jeune fille n’est pas mineure. Se rendant compte qu’elle l’est, il lui signifie qu’il ne se passera rien entre eux. C’est ce que pense d’ailleurs Alexis Lebrun dans la chronique qu’il publie dans Gonzai : « (…) il refuse les avances d’une hippie, car son personnage est mineur, ce qui peut difficilement être innocent dans un long métrage qui évoque, certes d’assez loin, le destin de Roman Polanski » (17). La situation nous paraît plus ambigüe qu’il n’y paraît et nous parierions bien sur l’idée tarantinienne qu’une relation entre les deux personnages a eu lieu, mais a été passée sous ellipse. Il n’y a qu’à écouter le dialogue, dans le ranch Spahn, entre l’une des membres de la « Famille » et le cascadeur, quand ils évoquent le charme de la jeune fille. Entendre entre les lignes. Prendre en considération la façon dont Cliff Booth exprime sa satisfaction suite à sa rencontre avec l’auto-stoppeuse.
À noter que Pussycat est incarnée par l’actrice Margaret Qualley qui fait des merveilles à l’écran grâce à Tarantino et à elle-même. Séduisante et amusante créature comme sortie d’un cartoon.

Concernant la transformation des faits historiques réels, on remarquera qu’elle ne vient qu’en fin de récit, qu’elle est tout à fait surprenante. Il est d’ailleurs amusant de noter combien, auparavant, tout au long du récit, le cinéaste a fait en sorte – même si tout le monde ne peut pas s’en rendre compte – de donner dans le vrai.
Charles Manson a bien approché la maison où habitent les Polanski. Dans le film, il pense donc qu’elle est habitée par des personnes qu’il connaît. Terry a pour nom Melcher. C’est un musicien et un producteur qui a un temps envisagé de travailler avec Manson, lequel écrivait des chansons, et puis qui a renoncé, provoquant l’ire de celui-ci. Candy, c’est l’actrice Candice Bergen qui a été la petite amie de Melcher. La « Famille » au service de Manson habitait bien un ranch que possédait George Spahn. Spahn a effectivement loué son exploitation pour des tournages et il est effectivement devenu aveugle à la fin de sa vie. Les membres de la « Famille » s’occupaient bien de chevaux et proposaient des randonnées équestres.
Sharon Tate a réellement acheté et offert à son mari Tess d’Uberville, le livre de Thomas Hardy que le réalisateur adaptera au cinéma en 1979. Debra Tate, la sœur de l’actrice assassinée, qui a beaucoup apprécié la représentation de celle-ci par Tarantino – au contraire d’Emmanuelle Seigner – , a prêté à l’actrice Margot Robbie des bijoux authentiques portés par la star.
On pourrait évidemment multiplier les exemples.

À notre sens, Once Upon A Time… in Hollywood est moins une uchronie qu’un film comportant un twist final fantasmatique et onirique. L’ « uchronie » suppose généralement le développement d’une histoire qui n’a pas eu lieu, d’une « histoire alternative », fictionnelle, imaginaire, à partir d’un événement « contrefactuel » ou « divergent ». Dans son nouveau film, l’auteur donne libre cours, grâce à ce moment conclusif, à son désir assumé d’évasion et de toute-puissance enfantine, à son goût pour la violence, pour le cinéma de la vengeance. De ce point de vue, un Tarantino est beaucoup moins nocif qu’un Christopher Nolan dont le souci maniaque du détail vrai sert en fait à falsifier l’Histoire – nous parlons ici de Dunkerque (2017). Tarantino a le souci du détail vrai pour rendre son geste filmico-narratif miraculeux le plus frappant et évident possible.
Ce moment conclusif sert au cinéaste, mais aussi au spectateur. Il permet à celui-ci de trouver son compte dans un film plutôt doux et lent, parfois déceptif – la scène où Cliff Booth découvre le sort réservé à son ami George Spahn est moins atroce que ce à quoi le spectateur pourrait s’attendre – , et qui ne monte que progressivement en tension. Il permet au cascadeur de montrer, et de se montrer à lui-même, ce dont il est réellement capable – un type d’affrontement évoqué par le Bruce Lee tarantinien plus tôt dans le film – ; et à Rick Dalton d’imaginer avoir finalement le beau rôle en faisant en quelque sorte la nique à ses pairs et à ceux s’occupent et décident de sa carrière, de se voir comme un vrai héros, de se sentir entrer avec légèreté et grande politesse dans le Panthéon des stars, d’atteindre l’éternité au cœur de cette villa de la route du Ciel habitée par une Diva.
De suspendre le temps.

Par Enrique SEKNADJE

Notes :

1) Michael Hainey, « Quentin Tarantino, Brad Pitt, and Leonardo DiCaprio Take You Inside Once Upon a Time…In Hollywood », Esquire, May 21, 2019.
https://www.esquire.com/entertainment/movies/a27458589/once-upon-a-time-in-hollywood-leonardo-dicaprio-brad-pitt-quentin-tarantino-interview/
2) Chris Nichols, « Take a Tour of Once Upon a Time… in Hollywood’s Filming Locations – Location manager Rick Schuler details 13 key locations, from Glassell Park to Paramount », Los Angeles Magazine, July 24, 2019.
3) Brian Welk : « Quentin Tarantino Used an ‘Absurd Amount’ of Vintage Cars in Once Upon a Time in Hollywood / Picture car coordinator Steven Butcher says he helped locate over 2000 vehicles (…) », The Wrap, July 31, 2019. https://www.thewrap.com/once-upon-a-time-in-hollywood-cars-reservoir-dogs/
4) « Le cinéaste oscarisé Quentin Tarantino a brillé lors de l’ouverture de la conférence CinemaCon, lundi 23 avril à Las Vegas, en annonçant que les acteurs  Leonardo DiCaprio et Brad Pitt, vedettes de son prochain film, formeront un duo qui pourrait se révéler aussi mythique que celui de Paul Newman et Robert Redford ». Cf. Agence AFP, « Quentin Tarantino prédit que le futur duo Brad Pitt-Leonardo DiCaprio deviendra mythique », Le Figaro, 25/04/2018.
http://www.lefigaro.fr/cinema/2018/04/25/03002-20180425ARTFIG00128-quentin-tarantino-predit-que-le-futur-duo-brad-pitt-leonardo-dicaprio-deviendra-mythique.php
5) Les meurtriers traitent leurs ennemis, ceux qu’ils assassineront, de « porcs » (pigs). Il faut savoir que le projet Manson était de créer une guerre raciale en faisant croire que les bourreaux appartenaient à la communauté noire, aux Black Panthers, lesquels avaient l’habitude de nommer ainsi les Blancs qu’ils combattaient. Tarantino n’en fait pas mention, lui qui pourtant s’est intéressé au sort des Noirs. Entre autres et probablement parce que ce qui, ici, l’intéresse c’est l’univers du Cinéma.
6) Josué Morel – « Once Upon a Time… in Hollywood – Histoire(s) du cinéma), Critikat, 13 août 2019.
https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/once-upon-a-time-in-hollywood-2/
7) Sue Cameron, Hollywood Secrets and Scandals : The truth behind stars’ closed doors, BearManor Media, Albany (Georgia), 2019.
8) In Roman par Polanski, Paris, Fayard, 2016 [première édition en langue anglaise : 1985].
9) Éric Yung, Charles Manson et l’assassinat de Sharon Tate, Paris, L’Archipel, 2019.
10) Tarantino a créé une bande originale avec des morceaux des années soixante et l’a fait comme si c’était un programme de la KHL, fameuse station de Los Angeles. A cette bande, il a ajouté des commentaires d’animateurs, des jingles, des publicités.
11) Renaud Baronian, « Brad Pitt et Leonardo DiCaprio : « Hollywood était plus libre en 1969 » – Rencontre avec les deux stars du nouveau film de Quentin Tarantino Once upon a time… in Hollywood, qui évoquent la passion du réalisateur pour le cinéma d’antan », Le Parisien, 13/08/2019.
12) Antoine Desrues, « Quentin Tarantino conseille 10 films à voir avant Once Upon a Time… in Hollywood », Les Inrocks, 23/07/2019.
https://www.lesinrocks.com/2019/07/23/cinema/actualite-cinema/quentin-tarantino-conseille-10-films-a-voir-avant-once-upon-a-time-in-hollywood/
13) « Pourquoi le fétichisme des pieds de Tarantino effrayait Margaret Qualley », Les Inrocks (Service cinéma), 01/08/19. https://www.lesinrocks.com/2019/08/01/cinema/actualite-cinema/pourquoi-le-fetichisme-des-pieds-de-tarantino-effrayait-margaret-qualley/
14) Sur cette polémique et les échanges tendus entre Shannon Lee et Quentin Tarantino, cf. Marc Arlin, « La Fille de Bruce Lee flingue Quentin Tarantino : ” Il pourrait juste la fermer ” », MSN, 17/08/2019.
https://www.msn.com/fr-fr/divertissement/celebrites/la-fille-de-bruce-lee-flingue-quentin-tarantino-il-pourrait-juste-la-fermer/ar-AAFTBaF
15) Antoine Desrues, « Once Upon a Time… In Hollywood : Tarantino revient sur sa vision de Bruce Lee », Les Inrocks, 13/08/19. https://www.lesinrocks.com/2019/08/13/cinema/actualite-cinema/once-upon-a-time-in-hollywood-tarantino-revient-sur-sa-vision-de-bruce-lee/
16) Même si les hommes en prennent aussi pour leur grade : le membre de la Famille Manson qui lui a crevé un pneu au ranch Spahn ; « Tex » à l’appareil génital duquel Brandy, la chienne du cascadeur, s’en prend longuement.
17) Alexis Lebrun, « Once Upon a Time… in Hollywood : Tarantino est beaucoup plus cool depuis qu’il ne l’est plus », Gonzai, 15/08/2019.

source :

https://www.culturopoing.com/cinema/sorties-salles-cinema/quentin-tarantino-once-upon-a-time-in-hollywood/20190819

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