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fredericgrolleau.com


Chet Baker, "Let's get lost" : la fragilité

Publié le 15 Septembre 2019, 08:45am

Catégories : #Philo (Notions), #Philo & musique

Chet Baker, "Let's get lost" : la fragilité

J’ai regardé hier soir un film magnifique sur Chet Baker (Let's get lost de Bruce Weber, 1988, 120'), un documentaire qui est uniquement un montage de films noir et blanc, tournés du vivant du musicien. Des scènes de son enfance, de sa jeunesse, des longs plans d’une interview réalisée un an avant sa mort, quand il a 57 ans et qu’il en parait 15 de plus.

J’ai essayé ce matin de me redire certaines de ses paroles. Je n’en ai en fait retenu aucune, malgré ma vive attention. Si, un moment, dans une boite de nuit du sud de la France, à Cannes peut-être, on lui demande d’interpréter Almost blue. Il refuse car les gens qui sont là font trop de bruit, il ne les sent pas disponibles. Il évoque le New Morning, à Paris, où, là, « on entend une mouche voler », quand il joue. Plus tard dans la soirée, il y a moins de monde, et il accepte d’interpréter Almost blue. C’est un moment fort du film. Une musique d’une légèreté et d’une grâce infinies qui emporte au ciel.

La combinaison de la grâce et de la légèreté, comment mieux définir l’essence de la musique. Ce qui s’accomplit, certes, mais en situant la proposition sur l’équilibre le plus incertain, le plus fragile, le plus irregardable tant il donne le vertige.

J’ai mieux compris à quel point la réussite en art, ce qui n’a pas de prix, et ce qui au fond n’existe pas dans l’absolu, dans le stable, se donne seulement dans l’état miraculeux, dans une sorte d’impossibilité qui tout de même se fait réalité.

Cet état miraculeux, impossible, imprévisible, on peut l’appeler « accident ». Ce qui advient, et qui change tout, ce qui renverse toutes les données, ce qui ouvre enfin d’autres possibles.

La réussite d’une musique est dans l’accident. On n'en sort pas indemne. On s’y brise le cou pour de bon.

Aussi bien, je me demande si l’accident n’est pas tout autant et tout ensemble, indistinctement, l’artiste lui-même, le film en tant que tel, et moi-même qui le regarde la gorge serrée, fébrile, joyeux, terrorisé, angoissé au dernier stade de participer au miracle. Par quelle grâce divine, d’ailleurs, par quelle autorisation suis-je ainsi convié, par quel retour d’enfance, par quelle vue anticipée de l’accident qui, bientôt, m’ôtera la vie, et ne laissera à quelques complices qu’un morceau de film en noir et blanc, des souvenirs bizarres, une musique, l’odeur d’une chair et d’un esprit fragiles.

Le visage de Chet Baker, sa silhouette, son style années 50, son regard, font immanquablement penser à Pasolini. A Chet Baker aussi, il est arrivé l’accident d’un passage à tabac, une nuit, dans des zones sombres, dans ce qu’il y a d’obscur dans l’humain. L’un est mort, il était déjà mort, il avait déjà depuis longtemps pris acte de sa mort. Qu’on se souvienne du début de « Qui je suis » quand il évoque son frère mort à la guerre. Un immense chagrin de ça, toute sa vie, tout son art, tous ses films, une poésie de poussière et de larmes. L’autre a survécu, mais pour seulement prolonger sa lente descente dans la mort, exactement ce qu’exprime Almost blue. Le presque mort. Le bleu du ciel, le bleu du sang qui colore tout le corps du comateux drogué, qui ne veut pas sortir de son trip, qui ne veut surtout pas revenir de nulle part. Nulle part, et dans l’éternité, le musicien s’y trouve depuis toujours, il y est avant tout le monde.

Faire de nulle part quelque chose qui dit la fuite des choses, c’est cela la fragilité, la fragilité épidermique de l’art. Ce qui explique d’ailleurs que je ne me souvienne d’aucune parole du film, ou presque, d’aucun message, d’aucune signification. Juste les images, la musique, les visages. Des plans incroyables de visages, de corps noyés de fatigue, mais conservant l’étonnement, la vie enfantine. Fatigue et enfance mêlées. Voitures, paysages de l’Italie des années 60, cigarettes, rires, paroles futiles, amitiés, jeunesse, amours, soleil « tout ça, c’était incroyable, c’était un rêve ». Je crois me rappeler vaguement ces paroles, vers la fin du film.

Ce qui fonctionne en art, ce qui fait l’art, cette chose fuyante, incertaine, imbécile au fond – et  c’est vrai du cinéma, comme ça l’est de la musique – ce  qui fonctionne, c’est l’aptitude de l’artiste à saisir et rendre l’accident, l’authenticité accidentelle. Rien d’autre ne nous intéresse.

Cela suppose de ne pas avoir peur. Cela suppose d’avoir eu très peur dès la petite enfance, dès la naissance peut-être. Et d’avoir dû, pour survivre, franchir en force la barrière. De s’être construit sur le dépassement de la peur, sans jamais plus se détourner ou chercher à se distraire de ce paysage fondateur.

Un film réussi, selon moi, c’est le moment tremblant dans lequel se dit le retour de la peur. L’accident que l’on guette. Un moment de vrai douceur aussi, puisque l’artiste sait à quoi s’en tenir. Il est déjà mort depuis longtemps. Il n’a plus qu’à entonner la chanson : Almost blue

jérôme alexandre

source :  http://www.abraslecorps.com/pages/magazine.php?id_mag=239&id_type=6&page=3

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Almost blue

Premier set, le désastre. Jamais vu pire public. Festival de Cannes, fanfreluche de joie, futile fosse au lion où l’on s’empiffre. Pour ces gens, la musique est le pétillement des bulles de champagne. Un concert de flûtes dont l’unique beauté serait celle des harmoniques de cristal qui trinquent. Chet est le seul à les entendre.
Il s’effondre contre mon piano. Il a la voix des mauvais jours...

- Putain de sourds! Hey Chris, tu y crois à ce cireur de pompes d’organisateur. «vous avez vu comme ils applaudissent, vous allez vous faire connaître mon vieux...». Plutôt se casser d’ici oui. A Paris, au moins, pendant les morceaux, on entend une mouche voler.

J’aperçois l’autre Mickey qui revient…
- « Allez les gars, c’est à vous. Chet, encore une. Ils adorent… »

J’arpège un la mineur sept pour que Bill accorde sa contrebasse.
Chet lui, traîne. Cravate rayée, costume dandy, trompette serrée dans la main, il s’avance, ordonne le silence.
Pour la musique.
Parce que ce morceau, ça en vaut la peine.

Il a cinquante sept balais, on lui en donne vingt de plus. L’alcool, la drogue...
Lèvres collées au micro, voix chuintante dans son dentier, il annonce le titre du morceau. Cette façon de prononcer ces deux mots, « Almost blue ». Déjà toute une musique au fond de son corps recroquevillé. La voix, derrière sa voix, chavirée.
Almost blue, presque triste. Ta vie, un flirt avec le désastre. Tu repenses à cette femme. Toutes les choses que ses regards, un jour, t’ont promises.

Chet est ailleurs. Faut y aller.
Quatre, et… Regard appuyé vers Bill, j’attaque l’intro. Trois accords caressés dans l’aigu, rejoints par la rondeur des graves de la contrebasse.
“Almost doing things we used to do”…
Quelques mesures frottées au grain de sa voix, c’est déjà tout l’espace qui s’étire.
Bluesy. Chet phrase en arrière. Heureusement, Bill assure le tempo, ne bouge pas d’un pouce, enracine. Il me laisse un boulevard. Je place mes accords à l’instinct. Ça fonctionne.

Dans la salle, quelque chose a changé. Les filles sont plus belles que jamais. L’auditoire ne file plus pareil. Les prunelles luisent.
Enfoiré de Chet. Les méandres de son visage accrochent la lumière comme jamais. Belle gueule envoûtante, figure sulfureuse de rebelle sans cause.
Maintenant, elles n’ont d’yeux que pour lui. Il connaît la musique. Sa voix fragile d’instrument, nuance et phrasé, l’implacable beat suspendu à ses lèvres. Notes bouleversantes de funambule effondrées dans un frisson de vibrato au fin fond du souffle sensuel des phrases qu’il étire pour mieux retenir, encore…, un peu, cette femme dont parle la chanson, trompette plaquée au cœur, cuivre brillant dans la lumière.

Presque toi,
Presque moi,
Presque triste

christof

source :  https://www.pianomajeur.net/forum/viewtopic.php?t=17487

 

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