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fredericgrolleau.com


Socrate comme vous ne le connaissez pas (1)

Publié le 6 Mai 2019, 08:38am

Catégories : #Philo (Notions)

Socrate comme vous ne le connaissez pas (1)

Bataille de Potidée (nord de la Grèce actuel), -432

Un homme intrigue tous les soldats.

Il reste planté à méditer, seul, pendant un jour entier – il ne rentre même pas dormir la nuit. Pour tout vêtement, il se contente de son manteau, alors que les autres sont gelés.

Certains voient en lui une sorte de sage oriental ; d’autres pensent qu’il a un problème mental et qu’il souffre de somnambulisme.

Cet homme est tout autant mystérieux dans la vie sociale. Il reste parfois à l’écart du groupe, bloqué dans sa réflexion, comme paralysé, pendant des heures.

Qu’est-il : un clochard ? Un aventurier ? Un anarchiste ?

Il n’a rien écrit, et il embarrassera tellement la postérité que certains auteurs prétendront qu’il n’a pas existé, qu’il n’est qu’une légende. Né seulement quatorze ans après la mort de cet homme énigmatique, Aristote, peut-être le penseur le plus influent de l’humanité, l’évoque moins de 20 fois dans toute son œuvre.

Et pourtant, l’existence de Socrate est devenue un mythe fondateur, une référence obligée de la philosophie. Il est devenu « le père » de la philosophie occidentale, au point que l’on catégorise les penseurs antérieurs simplement comme « présocratiques ».

C’est à lui [Socrate] qu’on attribue la première idée de la philosophie.
— BRUTUS, CICÉRON

Il y a un avant et un après-Socrate.

Sa vie et son enseignement nous sont parvenus principalement grâce à deux de ses disciples, Platon et Xénophon (qui étaient rivaux), même si la valeur historique de leurs mises en scène est douteuse.

Je vais vous raconter Socrate comme vous ne le connaissez pas[1].

Dans cet article, vous allez découvrir :

  • les origines étonnantes du philosophe et leur influence sur sa pensée ;
  • la jeunesse « agitée » et la mauvaise réputation que ses disciples ont cachées ;
  • le rapport entre sa vie sentimentale débridée et sa théorie de l’amour ;
  • les raisons méconnues de sa « conversion » tardive à la philosophie ;
  • la vérité dérangeante sur son opposition aux sophistes ;
  • le complot bourgeois derrière sa condamnation à mort ;
  • le lien entre sa mort et la vocation de Platon à transmettre son enseignement.

 

 

Un contexte historique particulier

Socrate est, comme tout un chacun, le fruit d’un contexte historique.

Il naît à la fin des guerres médiques (-470, -469) par lesquelles les Grecs mettent fin à l’hégémonie des Perses en Méditerranée. Athènes a certes triomphé, mais elle commence à connaître des désordres intérieurs qui se traduisent dans les mentalités.

À cette époque, le cadre de l’esprit athénien semble se dissoudre ; la sophistication des mythes dégrade la capacité de la religion à relier les hommes entre eux. C’est tout l’univers mental grec qui donne l’impression de vaciller. Plus fondamentalement s’opère la transition entre la tradition et la raison.

Socrate apparaît au terme d’un processus de prise de conscience.

La désagrégation (relative) de la société athénienne s’ajoute à l’échec de l’unité grecque, idée à laquelle le philosophe était attaché, malgré la mise en évidence, après les guerres médiques, d’une certaine communauté d’intérêts de la Grèce au sens large face à la Perse.

Socrate guerres médiques

D’un point de vue théorique, ce contexte politique peut s’interpréter comme une évolution de la tension entre le holisme (l’idée que la société prise comme un tout a une valeur supérieure à celle de ses parties) et l’individualisme (l’idée que l’individu est le plus haut degré de valeur). La conception selon laquelle l’homme n’est qu’un élément du cosmos, l’univers considéré comme un système bien ordonné, recule, et dans un mouvement de balancier, la conscience individuelle émerge.

En résumé, Socrate naît dans un contexte historique où la mentalité athénienne s’émancipe du cadre de la tradition et où le lien social semble s’affaiblir.

Des origines modestes

La tradition fait naître Socrate, comme Platon, sous le signe d’Apollon, le dieu grec des arts, pour marquer leurs génies sous le signe de la providence.

Socrate vient au monde en -470 ou -469, soit 25 ans après Périclès, 42 ans avant Platon et 86 ans avant Aristote.

Il aurait remercié le sort pour sa naissance[2] :

La fortune me favorise trois fois : d’abord pour être né homme et non pas animal, pour être mâle et non femme, pour être hellène et non barbare.

Ses parents vivent dans le dème d’Alopeké (il y avait alors 160 dèmes à Athènes), un faubourg avec des carrières d’un marbre de qualité, situé sur la route d’Athènes à Marathon.

Sa mère, Phénarète (qui signifie « l’accoucheuse de la vertu »), est une sage-femme discrète dont il tient, dit-on, son « regard de taureau ». Veuve d’un premier mari, elle s’est remariée avec le père de Socrate, Sophronisque. Ce nom est formé sur le mot grec σώφρων (sophron), « la prudence », et certains, trouvant cela trop beau pour être vrai, en font un personnage légendaire. Sophronisque était un sculpteur de marbre d’atelier réputé pour sa sympathie – Platon le qualifie de « meilleur des hommes » – dont seraient issues les grandes qualités humaines de son fils. Socrate était reconnaissant envers ses parents et il valorisait les devoirs filiaux (alors qu’il sera accusé à son procès de les discréditer).

Il n’est pas un aristocrate comme Platon, son plus célèbre disciple, ni un grand bourgeois comme Démosthène, le plus glorieux orateur de l’Antiquité.

De fait, sa famille vit dans la pauvreté : le père vend quelques statuettes par-ci par-là, et la mère ne tire pas grand-chose de sa profession subalterne (les accoucheuses étaient souvent des servantes). Malgré les rumeurs sur ses goûts de « beauf » (ou encore sur le prétendu esclavage de ses parents) que ses origines modestes alimenteront, Socrate ne reniera jamais ses racines, y compris dans la fréquentation des Athéniens les plus nobles et les plus riches.

Socrate artisanat

En particulier, le philosophe est fier de la condition héritée de son père.

Prétendant descendre de Dédale, l’inventeur et le protecteur de la technique, il célèbre l’authenticité de l’artisanat. Il admire les vertus déployées dans les boutiques des forgerons, cordonniers, potiers, tailleurs de pierre, etc. : le savoir-faire, la rigueur dans le travail, l’intelligence pratique (métis) – il honore plus fondamentalement, la cohérence de la parole et de l’action, ainsi que la sanction par le résultat qui contrastent avec le baratin des politiciens et des sophistes. Les artisans, eux, ne peuvent pas tricher avec la réalité.

>> Jouer sa peau (Nassim Taleb)

Cet éloge peut être resitué dans un débat entre Platon et Aristote.

Le premier défend la noblesse de l’artisanat (par exemple dans le Gorgias), tandis que le second le dénigrera. Pour Socrate et Platon, l’artisan a un rapport direct à la réalité qui retient son esprit d’être tenté par l’illusion. Dans la perspective d’Aristote, en revanche, le travail rétribué est par essence un obstacle à l’élévation de l’âme : « Il n’est pas possible de pratiquer la vertu politique en menant la vie d’un ouvrier, d’un « salarié » […] Nous appelons métiers d’ouvriers tous ceux qui altèrent les dispositions du corps ainsi que les travaux rétribués qui enlèvent à l’esprit tout loisir et toute élévation » (Politique).

>> La technique selon Aristote sur un post-it

Comme il est de coutume à Athènes, Socrate apprend le métier de son père. Celui que certains surnommeront « le tailleur de pierres » n’est pourtant pas un grand artiste ; il est plus proche de l’ouvrier qui travaille grossièrement en série que de l’artisan spécialisé indépendant (on aurait retrouvé des statuettes de lui sur l’Acropole, dont le Vatican aurait encore un exemplaire). En -447, il participe tout de même, à 22 ans, au chantier de rénovation de l’Acropole lancé par Périclès.

Son rapport à l’artisanat est donc paradoxal. D’un côté, il est à l’aise parmi les artisans (il est ami avec Simon le Savetier, dont les socratiques ne seront pas fiers) et il s’imprègne de l’éthique de la profession ; de l’autre, il est un sculpteur médiocre, rétif à la routine du métier et à la perpétuation de la tradition. Il craint peut-être aussi, imaginent certains, que l’activité ne fasse obstacle à ses spéculations morales.

On n’en sait pas beaucoup plus sur l’enfance et l’adolescence de Socrate.

Sans aucun doute, il était déjà très attaché à sa cité natale[3] – il n’était pas un « citoyen du monde » à la manière des sophistes. Il appréciait en particulier l’ouverture politique et intellectuelle d’Athènes, laquelle rendait possible un brassage social inédit, où les aristocrates des plus illustres familles fréquentaient sans problème des individus des classes sociales inférieures qu’ils méprisaient.

Il a nécessairement suivi, en qualité de citoyen, l’enseignement public obligatoire d’Athènes (lettres, gymnastique, musique, poésie, et initiation à la géométrie).

À en croire les pièces d’Aristophane (Les Nuées, Les Oiseaux, Les Grenouilles), la jeunesse de Socrate aurait été plutôt agitée. D’une nature généreuse, l’adolescent s’impliquait dans les débats, frayait avec les sophistes, et il aurait peut-être même donné dans l’escroquerie. Ses provocations justifient, avancent certains, de reconnaître en lui l’initiateur du cynisme, ce courant philosophique qui ridiculisera les conventions sociales en cultivant le scandale. Si ses disciples seront très pudiques sur cette période de sa vie, telle était toutefois l’image qu’avaient de lui ses contemporains.

>> Le cynisme de Diogène le cynique sur un post-it

Cette réputation est en tout cas cohérente avec son refus de suivre le chemin tracé par son père :

Le jeune Socrate manifeste en lui une puissance de vie, une exubérance d’action qui lui rend assez vite insupportable la perspective d’une vie de brave homme d’artisan. La démocratie, l’égalitarisme, la facilité d’entrer en contact avec des hommes renommés l’incitent à abandonner le ciseau du marbrier. Il ressent fortement l’attrait de la culture nouvelle et l’appel de toute une floraison d’art et d’intellectualité qui plane au-dessus de sa modeste condition. Son tempérament violent s’enthousiasme à la transcendance des valeurs poursuivies alors par Athènes. Il participe avec frénésie à tout ce que la cité tient pour vrai, pour bon et pour beau.
— SOCRATE, JACQUES MAZEL

En résumé :

  • Socrate est né dans une famille très modeste (père ouvrier sculpteur, mère sage-femme), mais il est resté fier de ses origines ;
  • il a appris le métier de son père et il a développé un profond respect pour les valeurs de l’artisanat ;
  • sa jeunesse, dont il reste peu de témoignages, aurait été agitée.

Une formation orale

Socrate connaîtra une certaine ascension sociale : de l’artisanat à la compétence intellectuelle.

Il n’a pas les moyens de suivre des cours ni de voyager en Égypte comme les jeunes Athéniens les plus privilégiés ; donc il fréquente directement les esprits les plus marquants de l’époque. Profitant de l’ouverture d’esprit qui caractérise la cité, il use de son charme naturel et de sa finesse d’esprit pour s’immiscer dans les microcosmes les plus distingués et gagner les faveurs des plus hauts personnages.

Socrate se forme à la philosophie par le dialogue.

Socrate discussion

À son époque, la transmission de la culture est exclusivement orale : les livres sont peu répandus et les rares ouvrages disponibles sont lus à haute voix. Les techniques d’impression (les rouleaux de papyrus, notamment) commencent seulement à émerger, qui changeront la donne à partir d’Aristote. On pourra alors se cultiver et développer sa pensée par l’étude de manuscrits dans la solitude.

Ni autodidacte ni écrivain, Socrate se méfie des livres. À ses yeux, une culture qui ne naît pas de l’échange ne peut être qu’illusoire et vaine.

Lui a accédé à la philosophie par la fréquentation directe des philosophes.

Il existe deux hypothèses concernant son « initiation ». Dans la première, il aurait fait partie de l’entourage des philosophes ioniens[4] à Athènes, des hommes « nouveaux » auxquels la cité offrait la liberté intellectuelle. Dans la seconde, un peu moins crédible, il aurait eu les moyens de réaliser un seul et unique voyage, sur l’île de Samos, où Archélaos de Milet (le philosophe qui a transposé la philosophie ionienne à Athènes) l’aurait déjà instruit de la tradition ionienne. Certains avancent que les deux hommes se seraient en réalité rencontrés plus tard à Athènes.

Selon la légende, le jeune Socrate aurait également rencontré Parménide, un philosophe présocratique alors célèbre dans toute la Grèce, qui lui aurait dit :

Tu es encore jeune, Socrate, la philosophie ne s’est pas encore emparée de toi, comme elle le fera un jour si je ne me trompe pas.
— PARMÉNIDE, PLATON

>> La nature selon Parménide sur un post-it

La figure du philosophe était déjà bien définie à cette époque. Individu plus attaché à ses recherches qu’à sa patrie, il vit en marge d’à peu près tout ; la politique l’indiffère ; sa famille et son milieu d’origine échouent à le retenir ; enfin, les conventions de la vie sociale (le mariage, les enfants, etc.) et la tradition ne l’atteignent pas. Ainsi, les philosophes d’avant Socrate, les présocratiques, se tenaient à l’écart du peuple et de ses usages. Ce mode de vie exceptionnel demande parfois un sacrifice radical, à l’instar d’Anaxagore, le premier philosophe à s’établir à Athènes (et probable maître de Socrate), qui a renié son origine noble et abandonné sa fortune familiale.

>> La philosophie antique selon Pierre Hadot sur un post-it

Ces personnages n’étant pas toujours accessibles, Socrate se serait aussi formé auprès d’autres professeurs…

En résumé, Socrate a réussi à se former à la compétence intellectuelle malgré sa condition sociale en s’immisçant dans les cercles intellectuels d’Athènes, où il a pu échanger directement avec certains philosophes.

Socrate élève des sophistes ?

Les sophistes étaient des professeurs itinérants du Ve siècle av. J-.C. qui ont bouleversé la société athénienne par leur relativisme moral. La plupart enseignaient en effet que tout (la morale, la justice, la religion, etc.) est affaire de convention.

>> Qui étaient vraiment les sophistes ?

Si Socrate passe, dans la postérité, pour leur plus grand adversaire, l’histoire est plus compliquée que cela.

En premier lieu, les contemporains de Socrate le prenaient probablement pour un sophiste. Dans Les Nuées, Aristophane le représente en sophiste qui enseigne à duper la justice avec des arnaques intellectuelles pour ne pas payer ses créanciers (ce qui entache sa réputation), et des historiens du siècle suivant en feront un martyr de la sophistique (au sens de grand-prêtre). En outre, la dialectique socratique, c’est-à-dire sa manière de raisonner par la discussion, rappelle les traditionnels « discours doubles » dans lesquels les sophistes soutiennent successivement deux points de vue opposés.

Il semble bien que Socrate ait été contaminé, dans un premier temps, par la fièvre de savoir des sophistes. En comparaison des quelques écoles philosophiques isolées, ces professeurs itinérants rendaient la compétence intellectuelle plus accessible et plus concrète, si tant est qu’on fût en mesure de les rémunérer. Socrate n’a bien sûr pas les moyens de suivre leurs cours, mais il en a très envie[5], au point qu’il recommande certains de ses amis aux soins de grands sophistes comme Prodicos. Il est ébloui par la virtuosité de ces hommes dont l’éloquence aurait, disent les rumeurs, des pouvoirs hypnotiques permettant par exemple d’anesthésier, voire de guérir des malades.

À 26 ans, il rencontre Protagoras, une véritable star à Athènes, chez le riche Callias, et il est sous le charme. Le plus célèbre des sophistes lui vante la magie de son enseignement : « Jeune homme, voici ce que tu gagneras à me fréquenter : après un jour passé avec moi, tu rentreras chez toi devenu meilleur, et de même le lendemain» (Protagoras, Platon).

Socrate deviendra cependant l’adversaire des sophistes en vieillissant. Des modèles de sa jeunesse, il ne gardera que la méthode (l’alternance du jugement qu’on retrouve dans sa dialectique), mais ses disciples, notamment Platon, radicaliseront l’antagonisme jusqu’à nier la vérité historique et l’héritage intellectuel.

>> Le sophiste selon Socrate sur un post-it

La critique du Socrate de la maturité s’étend sur plusieurs niveaux :

  • il accuse les sophistes de contrefaire la sagesse en promouvant des techniques qui visent la réussite sociale plutôt que la vérité ;
  • il considère que la sophistication de leur éloquence menace la raison même (il préfère la simplicité des présocratiques) ;
  • il met à l’index leur arrogance face au citoyen ordinaire, qui transparaît dans leur mépris de l’auditoire et dans leur refus de la contradiction ;
  • il leur reproche de profiter de la crise morale et politique d’Athènes, du besoin de compréhension qui émerge dans une société en rapide évolution ;
  • il ne partage pas leur individualisme cosmopolite, lui qui ressent un attachement viscéral à sa cité et à ses traditions ;
  • il condamne enfin leur esprit mercantile, qui les amène à tirer profit des ambitions naïves de la jeunesse dorée.

Voici, concernant le dernier point, un échange entre le sophiste Antiphon et Socrate :

– Antiphon : Socrate, je te crois un homme juste, mais pas tout à fait un homme sage. Il me paraît d’ailleurs que tu es aussi de cet avis ; et voilà pourquoi tu ne fais point argent de tes leçons. Cependant ton manteau, ta maison, et rien de ce qui t’appartient et que tu crois valoir quelque argent, tu ne le donnerais gratuitement à personne, ni pour un prix au-dessous de sa valeur. Il est clair que, si tu estimais aussi tes leçons, tu te les ferais payer ce qu’elles valent. Tu es donc un honnête homme, puisque tu ne trompes pas par cupidité, mais non point un sage, puisque tu ne sais rien qui soit de quelque valeur.
– Socrate : Antiphon, n’est-il pas d’usage parmi nous qu’on peut faire de la beauté comme de la sagesse un emploi honnête ou honteux ? Quiconque trafique de la beauté avec qui veut la lui payer, s’appelle un prostitué ; mais celui qui, connaissant un homme épris de la vertu, cherche à s’en faire un ami, on le regarde comme un homme sensé. Il en est de même de la sagesse : ceux qui en trafiquent avec qui veut la leur payer, s’appellent sophistes ou bien prostitués ; mais celui qui, reconnaissant dans un autre un bon naturel, lui enseigne tout ce qu’il sait de bien et s’en fait un ami, on le regarde comme fidèle aux devoirs d’un bon citoyen. Moi de même, Antiphon : ainsi qu’un autre est heureux d’avoir un bon cheval, un chien, un oiseau, je suis heureux, et plus encore, d’avoir de bons amis. Tout ce que je sais de bien, je le leur apprends, et j’y ajoute tout ce qui peut les aider à devenir vertueux. Les trésors que les anciens sages nous ont laissés dans leurs livres, je les parcours en société de mes amis ; si nous rencontrons quelque chose de bien, nous le recueillons, et nous regardons comme un grand profit de nous être utiles les uns aux autres.
— MÉMORABLES, XÉNOPHON

Le philosophe raillera aussi l’avidité des sophistes avec le paradoxe du sophiste qui n’est pas payé : si le professeur n’a pas réussi à rendre l’élève meilleur, alors c’est normal qu’il ne le rémunère pas ; si, au contraire, il a réussi, alors cela signifie que la décision de l’élève de ne pas payer la leçon ne peut être que bonne.

Socrate sophiste

Socrate a toutefois une relation complexe à l’argent.

Assumant ses origines modestes, il vit lui-même dans la misère et ne cherche pas à en sortir. Ses faibles besoins financiers le dispensent de travailler, et par sa négligence de la vie matérielle, il condamne sa femme Xanthippe et ses enfants à la pauvreté en partant du principe que seule la vertu doit avoir de la valeur à leurs yeux.

Mais comment assure-t-il le vivre et le couvert ?

Il est entretenu par ses riches amis, qui veulent lui épargner les difficultés matérielles (ils ne considèrent pas qu’ils financent son enseignement). Son principal mécène est son camarade d’enfance Criton, né dans le même dème et la même classe. Devenu un homme d’affaires prospère, il veille d’abord sur les intérêts de Socrate (qui n’a pas d’intelligence économique) ; puis il le soutient financièrement parce qu’il pressent, alors même qu’il ne goûte pas les spéculations intellectuelles, le destin philosophique de son ami. D’un dévouement sans faille, c’est lui qui organisera le projet d’évasion après le procès.

Petite remarque personnelle : Socrate a beau jeu de prôner le désintéressement en vivant aux crochets de ses fans aristocrates. Platon, qui a aggravé le différend entre son maître et les sophistes, n’avait pas non plus besoin de remplir son frigo, parce qu’il était l’héritier de l’une des plus illustres familles d’Athènes. Si l’argent est corrupteur par nature, alors il faut le refuser d’où qu’il vienne.

En outre, certains adversaires de Socrate prétendent que son revirement s’explique par son échec commercial en tant que sophiste (« Les raisins sont trop verts. »)…

En résumé :

  • jusqu’à sa majorité, Socrate passait pour un sophiste à Athènes parce qu’il les a au moins fréquentés (et il a probablement appris d’eux) ;
  • il deviendra leur adversaire en refusant tant leur activité économique que leur indifférence à l’égard de la vérité ;
  • sa relation à l’argent est toutefois paradoxale dans la mesure où il prône le dénuement tout en fréquentant les plus riches Athéniens et en vivant de leurs subsides.

Un citoyen athénien

Dès sa jeunesse, Socrate est animé par un patriotisme plutôt conservateur. Grandissant dans une société qui ne conçoit pas la divergence de l’intérêt particulier et de l’intérêt général, il chérit par principe le patrimoine moral des présocratiques, des propriétaires terriens apôtres de la sobriété et de la stabilité.

En pratique, il est très casanier : il ne met jamais les pieds hors de sa cité (la vérité historique des déplacements qu’on lui prête est contestée), contrairement aux autres philosophes qui, presque par coutume, voyagent pour découvrir d’autres cultures et d’autres systèmes politiques. Il refuse toutes les invitations, pourtant alléchantes, à la cour des dirigeants étrangers (souvent des tyrans).

Socrate préfère vivre au cœur d’Athènes, parmi ses contemporains. Malgré la faible superficie de l’agglomération, et donc sa forte densité, il ne se plaint pas de la promiscuité ; bien au contraire, il se sent proche des citoyens, c’est pourquoi il les interroge spontanément :

J’aime à apprendre, Phèdre. Or la campagne et les arbres ne consentent à rien m’enseigner, mais bien les hommes de la ville.
— MÉMORABLES, XÉNOPHON

Socrate parmi les Athéniens

Socrate sort d’Athènes uniquement pour les campagnes militaires. Quelque part, il quitte donc sa cité pour mieux la défendre.

Tous les témoignages attestent de son courage au combat, et la légende souligne même son héroïsme. Engagé, à 37 ans, dans l’infanterie envoyée en -432 pour mater la révolte de Potidée, il achète lui-même son équipement et suscite l’admiration par sa résistance à la faim, à l’alcool et au froid ; il sauve la vie et les armes du jeune Alcibiade (un riche aristocrate de la famille de Périclès) ; il réussit à rassembler des troupes dispersées. Seulement, l’anecdote est probablement apocryphe, car Socrate était trop pauvre pour s’équiper, et Alcibiade trop fortuné pour côtoyer de simples soldats. On raconte aussi que le philosophe aurait sauvé un de ses élèves, Xénophon, en le portant sur son dos sur une longue distance – mais celui-ci était en réalité trop jeune pour être sur le champ de bataille.

Malgré le caractère douteux des exploits rapportés, les états de service de Socrate témoignent de l’infaillibilité de son civisme.

C’est à son retour de la guerre que le changement d’état d’esprit des Athéniens le frappe, un phénomène qui sera encore plus sensible après la mort de Périclès en -429. Il s’inquiète alors de l’effet moral du conflit, à cause duquel la violence imprègne de plus en plus les rapports humains. En particulier, il déplore le non-respect des conventions de guerre dans le traitement des soldats et des villes ennemis.

On dit que sa conscience de sa mission philosophique serait née à la fin de la bataille de Potidée, après quoi les excès de la guerre du Péloponnèse (-431, -404) auraient nourri sa réflexion politique.

Il est témoin de la corruption de la démocratie athénienne.

Au niveau des dirigeants, la mort de Périclès laisse le champ libre à des hommes d’affaires qui manipulent le peuple à leur avantage. Les descendants des aristocrates qui se sont naguère sacrifiés pour la cité ont perdu le sens du devoir et s’enfoncent dans la décadence (mais Socrate sera accusé de complicité à leur égard). Au niveau du citoyen, l’incivisme se développe : on veut obtenir quelque chose de la cité avant d’apporter sa contribution personnelle[6] et on envoie des mercenaires faire la guerre à sa place.

Globalement, l’idée du bien commun n’anime plus les affaires publiques. L’ouverture du pouvoir à la masse populaire et la fonctionnarisation du devoir civique (par la rémunération des fonctions publiques et par les indemnités journalières) affaiblissent encore le socle moral de la démocratie athénienne. La rémunération des juges entraîne la multiplication des délations et des procès.

>> La dangerosité de la démocratie selon Platon sur un post-it

Si Socrate croyait naguère en la démocratie et s’y impliquait, c’est parce qu’elle valorisait le labeur des petits-bourgeois et des artisans :

Pour une république comme la nôtre, l’essentiel est de ne laisser sans emploi aucune force capable de servir au bien commun […] Le travail, que j’honore de mon mieux, est une excellente école politique. Que ces beaux discoureurs qui coupent les cheveux en quatre ou passent leur temps à se limer les ongles en écoutant les sophistes, sont toujours en deçà ou au-delà de la vérité ! Dans les assemblées publiques, ils ne discutent pas, ils pontifient […] Est-ce qu’à Athènes on sent peser autour de soi les regards soupçonneux d’une intolérance hypocrite et pédante ? […] Au lieu d’amasser sottement des richesses pour en faire parade, nous considérons l’argent comme un moyen d’action, rien de plus, rien de moins […] Chez nous, la pauvreté n’est pas un vice. Ce qui paraît honteux, c’est de ne pas travailler pour s’en affranchir. La seule chose que nous ne puissions souffrir, c’est un homme inutile à soi-même et aux autres.
— MÉNEXÈNE, PLATON

>> La démocratie selon Périclès sur un post-it

Le civisme est, pour Socrate, la colonne vertébrale du système politique. La tradition athénienne commande d’obéir aux lois comme aux ordres d’un père, c’est pourquoi il acceptera sa condamnation à mort sans aucune hésitation. Simple soldat, il se soumettait déjà spontanément à la hiérarchie, combien incompétente ou corrompue.

Par conséquent, la seule véritable légitimité politique réside dans l’amour authentique de la cité :

Les vrais rois et chefs ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ni ceux qui ont été désignés par le sort, au hasard d’une fève, ni ceux qui ont recours à la violence et au mensonge, mais ceux qui savent commander au loyalisme des Athéniens.
— MÉMORABLES, XÉNOPHON

Refusant qu’Athènes ne rompe avec l’idéal de sa tradition, Socrate rappellera au citoyen son devoir envers les dieux (c’est-à-dire l’ordre universel), d’une part, et envers ses semblables (l’ordre de la cité), d’autre part.

C’est donc en partie par défense du sens civique qu’il s’écarte des sophistes – mais ses accusateurs feront de lui… un sophiste qui dissipe le sens civique.

En résumé :

  • Socrate est très attaché à sa cité natale, Athènes, au point qu’il la défend avec une bravoure légendaire lors des campagnes militaires ;
  • il est témoin de la corruption du système démocratique ;
  • il considère que le civisme, des dirigeants comme des citoyens, est la vertu cardinale d’un système politique.

lire la suite, partie 2

source :  https://1000-idees-de-culture-generale.fr/blog/socrate/

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