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fredericgrolleau.com


Socrate comme vous ne le connaissez pas (2)

Publié le 6 Mai 2019, 08:42am

Catégories : #Philo (Notions)

Socrate comme vous ne le connaissez pas (2)

Un homme très affectueux…

Son attachement sentimental à Athènes est révélateur : Socrate est un affectif.

Sa laideur légendaire était pourtant rebutante. Avec ses grosses lèvres, sa barbe à l’implantation sauvage, son nez camus (donc pas grec), ses narines dilatées, ses yeux saillants, et son front proéminent, il ressemble à un silène (d’après Alcibiade, à la fin du Banquet de Platon), la créature mythologique associée à l’ivresse, sorte d’homme rustre, qui accompagne le dieu Dionysos – voire à un taureau.

Les Grecs jugent sévèrement ce visage qui choque leur idée de la beauté : l’homme ne peut qu’être débile et libidineux. Déduisant, par tradition, la nature morale des traits physiques, ils interprètent son exophtalmie (les yeux qui sortent de leur orbite) comme le signe d’un mélange d’intelligence et de sensualité. D’autres estiment que la sauvagerie de cette physionomie traduit plus précisément un goût pour les prostitués (CQFD).

Non seulement Socrate est laid, mais il se néglige physiquement, à un degré qui justifierait l’exclusion des gymnases. Il irradie pourtant un charme magnétique, et son apparence repoussante décuple paradoxalement son attrait psychologique. Malgré son handicap physique, Socrate « est au centre d’un incomparable réseau d’amitié et d’amour qui anime sa vie privée et justifie sa vie publique » (Socrate, Jacques Mazel).

Xénophon lui fait dire dans les Mémorables :

Les uns mettent leur ardeur à collectionner des chevaux, les autres à posséder des chiens, d’autres encore sont attirés par les honneurs et l’argent. Ce que je désire, moi, c’est d’avoir des amis.

L’« amitié » de Socrate est à resituer dans le cadre de la pédérastie.

La relation homosexuelle, prétendument « éducative », entre un homme adulte (l’éraste) et un jeune garçon (l’éromène) était une institution de la Grèce antique. Elle n’était pas incompatible avec la sagesse, comme le prouve le goût de Solon, l’un des sept Sages, pour les petits garçons ; elle était même un mobile de l’art, ainsi qu’en témoigne la tradition de la poésie pédérastique. Elle était surtout répandue dans les classes aisées et les milieux artistiques.

Les philosophes, en particulier, s’adonnent à la pédérastie selon une tradition transmise de maître en disciple (Socrate aurait donc été initié à l’« amour grec » en même temps qu’à la philosophie par Archélaos). Plutarque, le grand biographe de la Rome antique, fustigera le contraste entre leur passion pour les jeunes garçons et leur ascétisme de façade :

Il met en avant l’amitié et la vertu. Il se couvre de poussière dans l’arène, prend des bains froids, fronce les sourcils. À l’extérieur, il se donne l’air d’un philosophe et d’un sage, à cause de la loi, puis, la nuit, quand tout repose, « douce est la cueillette en l’absence du gardien » !
— EROTICOS

Les palestres, ces lieux publics voués à l’exercice physique des jeunes gens, sont le « terrain de chasse » des philosophes. Les rapports ont généralement lieu dans les salles sombres qui entourent l’espace dédié à l’entraînement.

Socrate pédérastie

Socrate ne fait pas exception, qui est fasciné par la vaillance sensuelle des lutteurs juvéniles. Dans la palestre de Tauréas, il tombe par exemple amoureux de Charmide, l’oncle de Platon (qui restera pudique à ce propos), un très beau garçon, fragile et influençable, de 10-13 ans qu’il avait déjà remarqué plusieurs années auparavant. Il aura également une relation avec le jeune lutteur vedette Lysis, alors âgé de 14 ans.

Il multiplie aussi les amants parmi ses disciples (notamment Phèdre, Euthydème, Agathon, Critobule, Autolycos, Anytos, Alcibiade), lesquels sont sous son charme. Antisthène, le futur fondateur de l’école cynique, n’hésite pas à faire chaque jour les 16 km du trajet aller-retour du Pirée. Le maître a même une relation avec Critobule, le fils de son mécène, qui accueille la nouvelle avec circonspection. On raconte que les cours particuliers dérapent parfois et on le surprend à épier de jeunes garçons. Le fameux manteau qu’il revêtait été comme hiver servait aussi aux ébats avec les éromènes.

Le soupirant le plus célèbre de Socrate est Alcibiade, qui était sur le champ de bataille à ses côtés (selon la légende). Le jeune aristocrate a tout pour lui : la beauté, la richesse, le talent ; mais l’indifférence et la maîtrise de soi du philosophe au physique ingrat exercent un attrait diabolique sur son âme torturée : « On peut être beau, cela ne l’intéresse en rien… On peut être riche, on peut posséder tel autre avantage envié de la multitude, tous ces biens ne sont d’aucun prix à son jugement, et nous ne lui sommes de rien »[7].

Non seulement Socrate est le seul à troubler l’ambition d’Alcibiade, mais celui-ci ne parviendra même pas à ses fins. Le disciple manifeste d’abord une curiosité intellectuelle, avant d’essayer de « conclure » avec son maître : il en fait son partenaire de lutte pour pratiquer le corps à corps ; il l’invite à dîner, puis il insiste pour qu’il reste dormir et qu’ils partagent le même lit… mais il n’excite pas son désir ! C’est que le philosophe n’a que faire de son corps – il veut son âme.

Socrate veut atteindre un amour noble. Il se méfie de l’attirance purement physique et la conçoit comme un stade intermédiaire menant à une affinité des âmes.

>> L’amour selon Platon sur un post-it

S’il ne réussit pas à séduire tous les garçons des palestres, il persiste à penser que ces « amitiés » peuvent déboucher sur une forme d’amour supérieure. D’ailleurs, les jeunes Athéniens apprécient qu’il ne les regarde pas que comme des objets sexuels.

Cette conception de l’amour semble inspirée par 2 influences.

[1] Diotime de Mantinée, d’une part, lui aurait transmis une sagesse ancienne. Cette prêtresse, philosophe et mystique vient de l’Arcadie, une contrée de légende dont les rites purificateurs sont valorisés à Athènes. Elle définit l’amour noble comme une combinaison paradoxale de l’extrême richesse et de l’extrême dénuement. C’est elle qui aurait appris à Socrate à pratiquer la retenue dans les jeux de l’amour – ce qu’on appelle aujourd’hui le push and pull – afin de mieux piéger ses amants pour les entraîner dans le culte du Beau.

 

Grâce à elle, le philosophe possède un savoir-faire amoureux :

C’est merveille de me voir pour les personnes que je désire, déployer tout mon savoir à me faire aimer d’elles en les aimant, à me faire désirer d’elles en les désirant, à leur donner envie de mon commerce en ayant moi-même envie du leur.
— MÉMORABLES, XÉNOPHON

[2] Aspasie, d’autre part, lui aurait enseigné la dimension spirituelle de l’amour. La célèbre courtisane, qui avait l’élite de la cité à ses pieds après avoir conquis le cœur de Périclès, a enjoint Socrate à s’émanciper des mœurs athéniennes pour aimer avec liberté et souveraineté. Elle-même insultée (« la putain de Milet ») et victime de rumeurs malveillantes (on l’accusait de proxénétisme) parce qu’elle refusait l’état de tutelle qui était alors réservé aux femmes, elle exerçait un charme magnétique sur les hommes de son entourage – en particulier, elle impressionnait le philosophe par une forme de vertu.

C’est, d’après Socrate, la force pédagogique de l’amour qui peut éveiller la vertu dans l’âme. Née dans la solidarité militaire, la pédérastie prend une dimension sentimentale dans le rapport de maître à disciple : l’attention que l’éraste consacre à l’éromène est authentique, non pas seulement intéressée ; il veut le « féconder » par son instruction. Cependant, la pédérastie n’est encore qu’un stade intermédiaire. La nature profonde de l’amour est d’aspirer à l’absolu, où les contraintes de la sensualité n’ont plus leur place.

Platon justifiera cette conception par sa théorie des Idées : l’amour véritable est une essence éternelle dont seule une élite intellectuelle est capable d’identifier la présence dans la réalité. Il est donc impossible d’en faire l’expérience sans s’ouvrir à une perspective métaphysique qui dépasse l’acte d’aimer.

>> Les idées platoniciennes sur un post-it

L’amour a pris une telle place dans la philosophie de Socrate que c’est le seul domaine où il s’affirme savant :

Moi qui affirme ne rien savoir excepté en amour.
— LE BANQUET, PLATON

Il défend sa conception de l’amour au nom de son démon, un dieu indépendant de l’Olympe, ce qui étend le scandale à deux étages, les mœurs et la religion.

Malgré cette marginalité, Socrate s’est marié après 50 ans.

Il a épousé Xanthippe, une Athénienne de bonne famille qu’on prétend liée à Périclès. Certains font l’hypothèse que c’est le vide démographique creusé par la guerre du Péloponnèse qui l’aurait décidé – soit encore la fibre civique, quelque part.

Les fidèles de Socrate, qui ne portaient pas les femmes dans leur cœur (probablement parce qu’ils ne les connaissaient pas), la disent violente et vulgaire[8]. Platon écrit par exemple à son propos dans Le Banquet : « [elle est] la plus désagréable des femmes d’aujourd’hui, et même à mon avis, des femmes du passé et de l’avenir » (difficile d’être moins gentil). Les disciples s’étonnent que leur maître tolère tous les désagréments qu’elle lui cause, comme lorsqu’elle renverse la table devant les invités, ou qu’elle fait une scène sur la place publique.

Le mari supporte ces excès avec un calme philosophique parce que sa femme lui a donné des fils ; parce qu’elle est une bonne mère et gardienne du foyer, dont il reconnaît les sacrifices et chez laquelle il trouve une certaine noblesse d’âme. Il s’agit probablement aussi d’une forme d’autoconditionnement. En effet, vivre avec une épouse difficile serait aux yeux de Socrate un entraînement à s’accommoder de tout le reste de l’humanité. Ainsi, lorsqu’elle pleure à la fin de ses colères, il dit ironiquement : « Lorsque Xanthippe tonne, il finit toujours par pleuvoir ».

Socrate et Xanthippe

À la décharge de Xanthippe, Socrate est toujours absent, en sus de quoi il la laisse dans la pauvreté et l’indifférence.

Si cette relation n’est déjà pas un modèle d’amour conjugal, une tradition affublera le philosophe de deux femmes. L’hypothèse découle de l’écart d’âge entre son fils aîné Lamproclès, adulte à la mort de son père, et les deux plus jeunes, Sophronisque et Ménexène, encore enfants à la même période. La seconde épouse serait Myrtho, une descendante de l’homme d’État athénien Aristide le Juste. Quoique la bigamie ait peut-être été encouragée pour combler le vide démographique dû à la guerre du Péloponnèse, celle de Socrate est peu vraisemblable, car Xanthippe est la seule femme dont il est fait mention à l’époque du procès, et il n’est pas non plus impossible que des disciples qu’elle n’aimait pas aient cherché à lui nuire en inventant la relation avec Myrtho.

En résumé :

  • en dépit de son apparence repoussante, Socrate était un pédéraste très actif dans les gymnases et avec ses disciples ;
  • il tiendrait sa conception d’un amour noble de la prêtresse arcadienne Diotime de Mantinée et de la courtisane Aspasie ;
  • il s’est finalement marié à plus de 50 ans avec Xanthippe, une femme réputée difficile.

Socrate et la religion

Animé par un fort sens civique à une époque où les croyances vacillent, Socrate ne veut pas accabler la religion ; il reconnaît son utilité, il comprend sa vertu politique. Il rejoint en cela certains sophistes qui valorisaient la piété comme un ciment de l’ordre social.

En particulier, sa loyauté à Athènes, qui est un site sacré, lui commande de se soumettre aux dieux de la cité sans aucun commentaire – ce serait remettre en cause les principes sacrés qui fondent la communauté. Il partage la piété vive et sincère des Athéniens et leur défense des traditions. Comme eux, il témoigne le respect dû aux dieux de la cité et à l’héritage mythologique par confiance plus que par foi, l’absence de textes sacrés autorisant une conscience religieuse flexible. Il se méfie des tendances mystiques qui fleurissent à Athènes où des médiateurs intéressés (prédicateurs, voyants, prophètes, exégètes, etc.) exploitent le désespoir des consciences.

Il donne le conseil suivant :

Suis les lois de ton pays, c’est-à-dire vénère les dieux selon les rites de ta ville.
— MÉMORABLES, XÉNOPHON

À ses yeux, la religion indique à l’individu sa place dans le monde.

Plus généralement, les dieux méritent le respect parce qu’ils ont organisé le monde de la meilleure manière possible pour les hommes et qu’ils continuent de veiller sur eux. Ce respect interdit la réflexion théologique, laquelle mène à l’impiété des sophistes qui croient qu’ils n’ont pas besoin de divinités. Pour autant, la dévotion insincère, la multiplication des actes de piété, et la bigoterie ne sont pas non plus acceptables.

Socrate, lui, voue un culte à Apollon, le dieu grec des arts et de la beauté masculine. Il consulte ses volontés par l’intermédiaire de la Pythie de Delphes, à laquelle il s’en remet pour les questions qui dépassent l’existence humaine. Pour lui, le divin est par nature transcendant et incompréhensible.

Cela étant, on aurait tort de surestimer les sentiments religieux de Socrate.

L’athéisme sera quand même une des principales accusations de son procès. De fait, il n’est pas impossible, encore une fois, que les disciples aient « corrigé » l’histoire au profit de la légende. On peut par exemple soupçonner Xénophon de mettre en évidence la crédulité de son maître afin de dissiper le souvenir d’impiété qui lui est attaché. Les épicuriens, qui réduisaient la vie religieuse à un moyen, pour le sage, de contempler la perfection divine, se réclameront de Socrate.

Tout bien considéré, on distingue donc deux Socrate : un religieux et un athée.

Le second se méfie de la bonne conscience religieuse des citoyens qui le condamneront sa dissidence par la mort.

Le premier est aussi animé par une foi mystique.

En résumé, si Socrate reconnaît la vertu morale et politique de la religion traditionnelle d’Athènes, il est personnellement plutôt irréligieux.

Le démon de Socrate

La légende de Socrate apparaît comme le destin d’un élu.

À certaines occasions, il prétend être un devin[9], si bien que certains attribueront son charisme exceptionnel à des dons de thaumaturge. Deux-cents ans après sa mort, le stoïcien Antipater écrira même un recueil de ses prophéties (d’après Cicéron).

Lorsque son ami Chéréphon demande à la Pythie quel maître suivre – c’était une question fréquente – elle lui déconseille de rejoindre le sophiste Gorgias, et elle affirme que le philosophe est « le plus sage des hommes » (Apologie de Socrate). Si c’est elle qui le dit…

Mais le mysticisme de Socrate réside surtout dans son démon[10].

Influencée par les mythologies orientales (perse, notamment), la religiosité populaire de la Grèce antique considérait que tout un chacun pouvait avoir son génie personnel. Dans le détail, certains génies, nés de l’union de dieux avec des femmes, servaient d’intermédiaires entre le monde divin et le monde humain ; d’autres, constitués par les âmes des morts, intervenaient dans le destin des vivants. Celui du philosophe semble appartenir à la seconde catégorie.

Socrate précise que son démon le dissuade plutôt qu’il ne lui dicte une conduite :

Dans tous les cours de ma vie jusqu’à ce jour – celui de ma mort – il n’a jamais manqué dans les moindres occasions de me détourner de ce que j’allais faire de mal.
— APOLOGIE DE SOCRATE

D’après Porphyre de Tyr, Socrate aurait désobéi plusieurs fois à son père dans son enfance pour obéir au démon, dont il dit qu’il « vaut mille pères »[11]. La voix – il ne s’agit pas d’une apparition – intervient dans sa vie privée : elle sélectionne les jeunes gens qu’il peut fréquenter ; elle lui demande de partir d’un lieu avant de rencontrer telle personne ; elle l’oblige à réparer une faute, comme lorsqu’il a remboursé 20 mines à Aristippe alors qu’il avait besoin de cette somme.

Socrate démon daïmôn

En particulier, il le détourne de la politique :

Peut-être vous paraîtra-t-il étrange que je coure de tous côtés donner à chacun des avis en particulier et que ne n’aie pas le courage de me produire dans les assemblées du peuple pour y donner mes conseils à la république. Ce qui m’en dissuade, Athéniens, c’est ce que vous m’avez ouï dire souvent un peu partout : il m’arrive je ne sais quoi de divin et de démonique, dont Mélétos, pour plaisanter, a fait un chef d’accusation contre moi […]. J’entends une voix […], et c’est elle qui m’empêche de prendre part aux affaires publiques.
— APOLOGIE DE SOCRATE

C’est également le daïmôn qui lui interdira de répondre aux juges au procès.

Il joue, pour Socrate, le rôle d’une autorité suprême :

Athéniens, je vous fais bien mes compliments, et je vous aime, mais j’obéirai au dieu plutôt qu’à vous.
— APOLOGIE DE SOCRATE

En écoutant son génie au quotidien, le philosophe passe pour un cinglé : il ne s’habille que d’un manteau et il va nu-pieds ; il s’emporte sans raison ; il se met parfois à sauter ou à danser, à tel point que les gens l’appellent « le bouffon d’Athènes ». Certains voient dans ces excentricités une forme de chamanisme.

Il n’est pas exclu que le démon de Socrate ne soit en réalité qu’une extrapolation, voire une création propre à la légende.

On a émis diverses hypothèses pour expliquer le phénomène :

  • il pourrait très bien s’agir d’une métaphore inventée par Platon pour couvrir les frasques de son maître (qui suscitent la défiance de prime abord) ;
  • en rapprochant le daïmôn des divinités par lesquelles les anciens législateurs se prétendaient soutenus, on peut imaginer une supercherie qui évite au philosophe d’avoir à justifier ses choix ;
  • en cohérence avec sa critique, Nietzsche expliquera les bizarreries socratiques comme des effets secondaires de la prohibition de la conscience morale ;
  • bien sûr, la psychiatrie moderne diagnostique des hallucinations symptomatiques de la folie, tandis que l’exceptionnelle capacité de concentration du malade relèverait, elle, de la catalepsie ;
  • les adeptes du paranormal évoquent l’hypnose, les anges gardiens, etc.

Ce qui est certain, c’est que le démon socratique constitue une nouvelle forme de conscience religieuse : une vague voix intérieure, un scrupule, un pressentiment, un « je ne sais quoi de divin »[12] sans personnification particulière atteint l’entendement de l’homme pour le guider et lui donner confiance dans l’accomplissement d’un dessein supérieur. À la fois en lui et transcendante, elle le focalise sur sa mission personnelle en le détournant des considérations de circonstance ; elle lui interdit le succès terrestre à payer d’une trahison spirituelle ; elle commande ses rapports à autrui, à la cité, et à la religion.

Le daïmôn de Socrate sera un grief majeur de ses ennemis, qui y voient une dangereuse émancipation à l’égard de la religion commune.

En résumé :

  • Socrate avait un comportement excentrique que l’anecdote sur son démon personnel a peut-être servi à expliquer et à sacraliser ;
  • son célèbre daïmôn se manifestait sous la forme d’une voix intérieure qui lui déconseillait des actes ou des personnes.

Comment Socrate est devenu Socrate

Les désillusions politiques et humaines de Socrate l’ont conduit sur un autre chemin.

À 50 ans[13], il prend conscience de sa mission philosophique.

Familier des diverses démarches de pensée de la Grèce antique, il se désintéresse alors des courants de son temps. Fini les débats des sophistes, les cénacles intellectuels, et les palestres : il s’engage à chercher la vérité authentique, donc à refuser toutes les compromissions qui auraient pu le séduire autrefois.

>> La sagesse de Socrate sur un post-it

Trois conjectures existent sur l’événement déclencheur :

  1. d’après Diogène Laërce, il aurait effectué un pèlerinage à Delphes, où il aurait ressenti une profonde adhésion à la sentence « Connais-toi toi-même » (Γνῶθι σεαυτόν) gravée à l’entrée du temple ;
  2. la réponse de la Pythie à son disciple Chéréphon (selon laquelle il serait « le plus sage des hommes ») aurait donné naissance en lui à la conviction de son destin ;
  3. il aurait assisté à une représentation des Nuées d’Aristophane au retour de la bataille de Délion, et la dérision dont était accablé son personnage l’aurait convaincu de modifier son comportement.

En outre, les circonstances extérieures favorisaient aussi la maturation du philosophe : le caractère de plus en plus absurde de la guerre, les dégâts de la peste, l’incertitude géopolitique, et le désarroi des dirigeants ne peuvent que conduire l’homme à rechercher une source intérieure : « Je craignis, explique-t-il, de devenir complètement aveugle de l’âme en braquant ainsi mes yeux sur les choses et en m’efforçant par chacun de mes sens d’entrer en contact avec elles » (Phédon, Platon).

Socrate ambitionne alors de diffuser sa prise de conscience pour sauver ses concitoyens de l’orgueil, de la duplicité, et de l’absurdité. Il délaisse les sciences naturelles et physiques – il condamne les préoccupations cosmologiques d’Anaxagore – afin de se consacrer à l’éthique. Il adopte pour ce faire une démarche pratique, parce qu’il veut démontrer par sa vie même l’authenticité de son engagement.

Ce n’est pas par des raisons, mais par des actes que je le démontre. Ne te semble-t-il pas que les oeuvres sont plus importantes que les bonnes raisons ?
— HIPPIAS MAJEUR, PLATON

En résumé, Socrate aurait embrassé sa vocation philosophique à la cinquantaine, à la fois parce qu’il aurait ressenti un appel et parce que la décadence d’Athènes l’incitait à se recentrer sur lui-même.

L’accouchement des esprits

Désormais en quête de vérité, Socrate dérange ses contemporains dans leur vie quotidienne pour leur proposer un examen serré de leurs idées. Il traite n’importe quelle personne de la même manière, comme un parent, sans politesse ; tel un psychanalyste, il passe au crible l’existence de son interlocuteur – il l’examine avec une certaine cruauté, il ne fait aucun cadeau.

Ce qu’il préfère, c’est « cuisiner » un homme en vue sur ses valeurs (la tempérance, le courage, la justice, l’amitié, etc.). Il lui demande ingénument de définir les principes qu’il invoque, puis il relève les ambiguïtés. Il interroge par exemple son ancien élève Charmide, un des futurs Trente tyrans, qui passe pour un modèle de tempérance, sur les vertus ; les généraux Lachès et Nicias, réputés pour leur bravoure, sur le courage (justement) ; le devin Euthyphron, connu pour la droiture de sa foi, sur la piété ; les professeurs de vertus qu’il rencontre sur la nature de la vertu qu’ils enseignent.

Sur la forme, il mène la conversion avec stratégie : il module la vitesse et la tension de l’échange, il glisse des feintes ; il s’adapte soigneusement aux réactions de son interlocuteur, quitte à prendre une autre direction, si besoin est ; il manie l’ironie pour souligner les failles dans le propos de son contradicteur et le culpabiliser. Pour autant, il n’use pas d’un rationalisme étroit, il ne prétend pas corriger les paroles adverses à l’aune d’un critère universel de vérité, mais seulement œuvrer à la clarté de sa conscience.

Le caractère exceptionnel de cette méthode de dialogue est que l’interlocuteur « enfante » de lui-même, sans avoir rien appris de nouveau du philosophe, des pensées élevées. Accomplissant avec les esprits ce que sa mère Phénarète, la sage-femme, accomplissait avec les corps, Socrate ne fait que délivrer les idées.

C’est la maïeutique[14], ou l’art d’accoucher les esprits.

Contrairement au préjugé qui sera répandu par Aristote, cette méthode de ne résume pas à la recherche de la bonne définition. Sa finalité est beaucoup plus large : réconcilier la conscience individuelle avec elle-même.

L’« accouchement » n’est cependant pas garanti. Socrate agace certains interlocuteurs avec ses questions, comme le sophiste Hippias, ou par la perspective moralisatrice de l’échange ; il échoue à convertir Alcibiade à l’amour de la vérité, alors même qu’il le « travaille » à un moment de faiblesse (quand le jeune aristocrate était abandonné par ses amants) ; il ne surmontera pas la défiance des jurés de son procès. Il affirme que le succès de l’opération est suspendu aux circonstances et à l’état d’esprit (réceptif ou non) du cobaye. Quant à certains individus, son démon lui interdit purement et simplement de les approcher.

>> La maïeutique de Socrate sur un post-it

En réalité, la maïeutique socratique n’est pas si novatrice qu’on ne le croit. L’oralité de la méthode n’a rien d’exceptionnel dans la civilisation athénienne de l’époque, une civilisation de la parole politique où « raison » et « discours » sont synonymes (logos) et où, en pratique, toute question se discute. Dans le détail, sa logique semble inspirée de la dialectique de l’école éléatique née un siècle plus tôt, et son ton satirique trahit peut-être l’influence de la comédie sicilienne, caractérisée par l’usage de familiarités. Le « dialogue socratique » serait donc antérieur à Socrate.

Sur le plan de la vérité historique, par ailleurs, il est probable que Platon ait accentué le caractère méthodique des propos de son maître, car la parabole de la maïeutique apparaîtra seulement 30 ans après sa mort, dans le Théétète. Certains ont aussi accusé l’auteur d’avoir plagié le sophiste Protagoras, le cynique Antisthène, et l’hédoniste Aristippe de Cyrène. Enfin, on peut s’étonner, étant donné les prétentions de Socrate, de ne disposer d’aucune description – ni par Platon, ni par Xénophon – d’une conversion par la maïeutique. Peut-être le silence des témoins s’explique-t-il par le secret d’une forme d’initiation, ou par le caractère progressif et indescriptible de l’évolution morale de l’interlocuteur, ou alors… Platon a préféré la légende à la vérité historique.

En résumé :

  • Socrate engage la discussion avec les Athéniens, il les accoste un peu partout afin de mettre à l’épreuve leurs préjugés ;
  • le but de son interrogatoire est que, grâce à son aide, l’interlocuteur parvienne de lui-même à des pensées élevées : c’est la « maïeutique » ;
  • les principes de la méthode paraissent cependant empruntés à d’autres traditions et il est possible que ce soit Platon qui l’ait inventée dans les dialogues.

La découverte de l’ignorance

Socrate harcèle son interlocuteur avec son bon sens jusqu’à le faire craquer pour le prendre en flagrant délit d’ignorance. En pratique, il part de la recherche d’une définition ; puis il interroge les esprits les plus divers, en les flattant avec ironie ; il s’étonne de leurs réponses et il s’en sert pour démontrer la fragilité de leurs opinions.

Interrogeant un homme politique de premier plan réputé sage, il réalise avec surprise qu’il ne sait pas ce qu’il veut. Les poètes et les artistes avec lesquels il s’entretient surestiment encore plus la fiabilité de leurs certitudes.

L’autorité lui apparaît alors comme une boussole sud de la sagesse :

Ceux qu’on vante le plus me satisfont le moins et ceux dont personne ne fait cas – c’est-à-dire les simples, les artisans – je les trouve beaucoup plus près de la sagesse.
— PROTAGORAS, PLATON

Le manque de rigueur des savants le frappe.

Il pointe du doigt le caractère fallacieux des méthodes des sophistes, qui découle de leur indifférence pour la vérité. Lui refuse, contrairement à eux, que la connaissance tienne son statut de la réussite qu’en tire son détenteur – autrement dit, l’efficacité de leur savoir empirique, en particulier de leur rhétorique, ne suffit pas à lui conférer valeur de vérité.

Lui s’interdit d’être guidé par l’utilité, les passions, ou l’intérêt :

Je ne veux pas paraître à moi-même comme l’un de ceux qui se conforment aux désirs de la majorité ; je veux seulement me conformer à ce qui m’est apparu à moi après un examen rigoureux.
— GORGIAS, PLATON

Socrate se rend compte de la fragilité de la connaissance.

Certes, il n’en sait pas plus que ses interlocuteurs – seulement, lui il le sait. Eux sont déçus de la conclusion de l’échange, ils voudraient que le philosophe les éduque et substitue à leur ignorance de fermes vérités.

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.
— MÉNON

Mais l’ignorance socratique n’est pas une défaite de la pensée, c’est au contraire une victoire sur toutes les influences qui l’induisent en erreur :

Chaque fois que je convaincs quelqu’un d’ignorance, les assistants s’imaginent que je sais tout ce qu’il ignore. En réalité, juges, c’est le dieu qui le sait, et il a voulu montrer que la science humaine est peu de choses ou même qu’elle n’est rien. L’exigence nouvelle n’est plus de parler d’ignorance qui se connaît ou de savoir qui s’ignore, mais de suggérer une transcendance dans la béance de la relativité de la science. Cette ignorance n’est pas un désarroi intérieur ni une défaite du savoir, mais, au contraire, une victoire de la pensée réfléchie sur tous les mauvais aiguillages que subit, sans s’en rendre compte, la pensée qui ne se double pas de réflexion.
— APOLOGIE DE SOCRATE

Le principe fondamental de l’ignorance socratique est que l’homme se rapproche de la vérité quand il a conscience de ce qu’il sait ignorer.

L’arme de Socrate pour mettre à nu l’ignorance est l’ironie. Attitude déroutante souvent rapprochée du cynisme, l’ironie socratique est cependant moins provocatrice. Il s’agit plutôt d’un mélange d’humilité, par ouverture à la vérité qu’on ignore, et de malice. « Pour être savant, écrit Jacques Mazel, il faut dépasser la science ; pour être sérieux, il faut se libérer du sérieux » (Socrate).

lire la suite,  partie 3

source :  https://1000-idees-de-culture-generale.fr/blog/socrate/

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