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fredericgrolleau.com


"Inception" et l'argument du rêve

Publié le 6 Mai 2019, 10:02am

Catégories : #Philo & Cinéma

"Inception" et l'argument du rêve
 

Synopsis : Dom Cobb est un voleur d’idées : par une technique qui ne vous sera pas dévoilée, il partage un rêve (sic) avec sa cible afin de s’approprier les secrets d’un individu cachés dans son subconscient. Ce qu’il nomme l’extraction. Pour être déjà allé beaucoup trop loin, beaucoup trop profond dans des rêves successifs, il a perdu tout lien avec sa vie d’avant, voire avec la réalité qu’il a bien du mal à définir. Une ultime mission consistant non plus à extraire une idée chez un individu, mais à en implanter une, pourrait l’aider à retrouver ce qu’il a perdu… ou son apparence.

Je ne vais pas vraiment détailler ici une critique ciné d’Inception… tout le film est construit sur un postulat sceptique classique en épistémologie appelé l’argument du rêve. C’est peu pour 2h28 de bobine. Et lorsqu’on se trouve dans le rêve, on s’intéresse à ce qui le peuple, à savoir le subconscient, et là on quitte la philosophie pour la psychanalyse. Nolan adjoint à ces concepts des fictions servant le scénario : un individu peut partager le rêve d’un autre, voire en créer tout le décor. Et pour savoir si l’on se trouve ou non dans le rêve de quelqu’un d’autre, il faut se munir d’un totem, un objet dont on connaît seul les caractéristiques, le poids ressenti… Notez bien qu’il serait absurde de penser faire la différence entre son propre rêve et la réalité avec ce stratagème (si je connais un objet, mon subconscient connaît le même objet et je n’aurai aucun mal à me le représenter en rêve), ce qui coupe court à certaines théories que j’ai pu lire sur Inception. Et encore, je ne mets même pas en doute la pertinence du concept de vraisemblance dans le rêve, qui est largement affaiblie : dans vos rêves, vous êtes rarement choqués par des événements qui vous semblent pourtant tout à fait tordus, voire insensés, au réveil.

On retrouve des discussions de l’argument du rêve notamment chez Platon, Aristote et Descartes, du moins pour ce qui est de la philosophie occidentale, et ce billet se restreindra à ce sujet. J’aborderai peut-être dans un autre billet les références à la construction des rêves d’après le subconscient, et l’accès à celui-ci par l’interprétation des rêves, principalement chez Freud et Jung, dont les avis sur le pourquoi des rêves divergent notoirement.

Le dernier film pour lequel je me souviens d’un si grand nombre de discussions dérivant joyeusement vers des sujets philosophiques était Matrix, qui est selon moi bien plus riche d’interprétations et de significations. L’argument du rêve était alors, non pas la base du film, mais une simple introduction, un tremplin vers de si nombreuses théories que je ne saurais les résumer ici, mais on peut déjà se contenter de celle du constructivisme radical : ni nos représentations, ni nos connaissances ne sont le reflet de la réalité, mais seulement le produit de notre entendement, théorie qui se décline dans le cadre de la réalité simulée sous la forme Vivons-nous dans une simulation ?

Revenons à Morpheus (nom latin du dieu grec des rêves, soit dit en passant), qui nous résume Inception :

 

Voilà, maintenant qu’on a commencé les références bibliographiques en citant Morpheus, on est prêts à tout. Procédons par ordre chronologique, et commençons par Platon, qui relate une discussion entre Socrate et un mathématicien athénien au doux nom de Théétète. Ces deux-là se demandent ce qu’est la science, et donc la connaissance. Théétète avançant d’abord que la science c’est la sensation, Socrate réfute et conclut sur la différence entre perception et connaissance. C’est au cours de cet échange qu’intervient la question du rêve. (Le lecteur intéressé par la philosophie des sciences pourra se référer avec intérêt à l’ouvrage de A.F. Chalmers justement intitulé Qu’est-ce que la science ?, excellente introduction aux théories de la démarche scientifique.)

Extrait de texte : Platon, Théétète (début du IVème siècle avant J.C.)

 

THÉÉTÈTE : Je n’ose dire, Socrate, que je ne sais que répondre, parce que tu m’as repris tout à l’heure de l’avoir dit. En réalité, cependant, je ne saurais contester que, dans la folie ou dans les rêves, on ait des opinions fausses, alors que les uns s’imaginent qu’ils sont dieux et que les autres se figurent dans leur sommeil qu’ils ont des ailes et qu’ils volent.

SOCRATE : Ne songes-tu pas non plus à la controverse soulevée à ce sujet, et particulièrement sur le rêve et sur la veille ?

THÉÉTÈTE : Quelle controverse ?

SOCRATE : Une controverse que tu as, je pense, entendu soulever plus d’une fois par des gens qui demandaient quelle réponse probante on pourrait faire à qui poserait à brûle-pourpoint cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ?

THÉÉTÈTE : On est bien embarrassé, Socrate, de trouver une preuve pour s’y reconnaître ; car tout est pareil et se correspond exactement dans les deux états. Prenons, par exemple, la conversation que nous venons de tenir : rien ne nous empêche de croire que nous la tenons aussi en dormant, et lorsqu’en rêvant nous croyons conter des rêves, la ressemblance est singulière avec ce qui se passe à l’état de veille.

SOCRATE : Tu vois donc qu’il n’est pas difficile de soulever une controverse là-dessus, alors qu’on se demande même si nous sommes éveillés ou si nous rêvons. De plus, comme le temps où nous dormons est égal à celui où nous sommes éveillés, dans chacun de ces deux états notre âme soutient que les idées qu’elle a successivement sont absolument vraies, en sorte que, pendant une moitié du temps, ce sont les unes que nous tenons pour vraies et, pendant l’autre moitié, les autres, et nous les affirmons les unes et les autres avec la même assurance.

THÉÉTÈTE : Cela est certain.

SOCRATE : N’en faut-il pas dire autant des maladies et de la folie, sauf pour la durée, qui n’est plus égale ?

THÉÉTÈTE : C’est juste.

SOCRATE : Mais quoi ? est-ce par la longueur et par la brièveté du temps qu’on définira le vrai ?

THÉÉTÈTE : Ce serait ridicule à beaucoup d’égards.

SOCRATE : Mais peux-tu faire voir par quelque autre indice clair lesquelles de ces croyances sont vraies ?

THÉÉTÈTE : Je ne crois pas.

Un peu plus tard dans le 4è siècle avant notre ère, Aristote aborde lui aussi la question. Pour lui, personne ne saurait croire que la réalité n’est pas ce que l’on connaît en étant éveillé, et nulle sensation n’est ressentie sans objet qui la cause. Mais ma sensation face à la même cause est amenée à varier selon mon état. Le perçu est donc subjectif, relatif. L’apparence n’est pas la vérité.

Extrait de texte : Aristote, Métaphysique (fin du IVème siècle avant J.C.) – Livre IV, 1010b – 1011a6

 

Pour ce qui est de la vérité, plusieurs raisons nous prouvent que toutes les apparences ne sont pas vraies. Et d’abord, la sensation même ne nous trompe pas sur son objet propre ; mais l’idée sensible n’est pas la même chose que la sensation. Ensuite, on peut s’étonner à juste titre que ceux dont nous parlons restent dans le doute sur des questions comme celles-ci : Les grandeurs ainsi que les couleurs sont-elles réellement telles qu’elles apparaissent à ceux qui sont éloignés, ou telles que les voient ceux qui en sont près ? Sont-elles réellement telles qu’elles apparaissent aux hommes bien portants, ou telles que les voient les malades ? La pesanteur est-elle ce qui paraît pesant aux hommes de faible complexion, ou bien ce qui l’est pour les hommes robustes ? La vérité est-elle ce qu’on voit en dormant, ou ce qu’on voit pendant la veille ? Personne, évidemment, ne croit qu’il y ait sur ces points la plus légère incertitude. Y a-t-il quelqu’un, s’il rêvait qu’il est dans Athènes, alors qu’il serait en Afrique, qui s’imaginât, sur la foi de ce rêve, de se rendre à l’Odéon ? D’ailleurs, et c’est Platon qui fait cette remarque, l’opinion de l’ignorant n’a certainement pas une autorité égale à celle du médecin, quand il s’agit de savoir, par exemple, si le malade recouvrera ou ne recouvrera pas la santé. Enfin, le témoignage d’un sens sur un objet qui lui est étranger, ou même qui se rapproche de son objet propre, n’a pas une valeur égale à son témoignage sur son objet propre, sur l’objet qui est réellement le sien. C’est la vue qui juge des couleurs et non le goût ; c’est le goût qui juge des saveurs, et non la vue. Jamais aucun de ces sens, dans le même temps, quand on l’applique au même objet, ne nous dit que cet objet a et n’a pas à la fois telle propriété. Je vais plus loin encore. On ne peut pas contester le témoignage d’un sens, parce qu’en des temps différents il est en désaccord avec lui-même ; il faut adresser le reproche à l’être qui éprouve la sensation. Le même vin, par exemple, soit parce qu’il aura changé lui-même, soit parce que notre corps aura changé, nous paraîtra, il est vrai, doux dans un instant, le contraire dans un autre. Mais ce n’est pas le doux qui cesse d’être ce qu’il est ; jamais il ne dépouille sa propriété essentielle ; il est toujours vrai qu’une saveur douce est douce, et ce qui sera une saveur douce aura nécessairement pour nous ce caractère essentiel.

Or, c’est cette nécessité que détruisent les systèmes en question ; de même qu’ils nient toute essence, ils nient aussi qu’il y ait rien de nécessaire, puisque ce qui est nécessaire ne saurait être à la fois d’une manière et d’une autre. De sorte que s’il y a quelque chose qui soit nécessaire, les contraires ne sauraient exister à la fois dans le même être. En général, s’il n’y avait que le sensible, il n’y aurait rien, n’y ayant rien, sans l’existence des êtres animés, qui pût percevoir le sensible ; et peut-être alors serait-il vrai de dire qu’il n’y a ni objets sensibles, ni sensations; car tout cela est, dans l’hypothèse, une modification de l’être sentant. Mais que les objets qui causent la sensation n’existent pas, même indépendamment de toute sensation, c’est ce qui est impossible. La sensation n’est pas sensation d’elle-même ; mais il y a un autre objet en dehors de la sensation, et dont l’existence est nécessairement antérieure à la sensation. Car le moteur est, de sa nature, antérieur à l’objet en mouvement ; et admît-on même que dans le cas dont il s’agit l’existence des deux termes est corrélative, notre proposition n’en subsiste pas moins.

Voici une difficulté que se posent la plupart de ces philosophes, les uns de bonne foi, les autres seulement pour le plaisir de disputer. Ils demandent qui jugera de la santé, et en général, quel est celui qui jugera bien dans toutes les circonstances. Or, se faire une pareille question, c’est se demander si on est en ce moment endormi ou éveillé.

Enfin, notre dernière référence, c’est ce cher René Descartes qui, confortablement installé dans son fauteuil près du feu, fait l’expérience vertigineuse de se dire qu’il pourrait très bien être en train de rêver se trouver confortablement installé dans son fauteuil, et en est tout étonné.

Extrait de texte : René Descartes, Méditations métaphysiques (1641) : Première méditation

 

Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que le remue n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me persuader que je dors.

Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités-ci, à savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains, ni tout notre corps, ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil, sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable ; et qu’ainsi, pour le moins, ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et tout le reste du corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vraies et existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu’ils s’étudient avec le plus d’artifice à représenter des sirènes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutefois attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux ; ou bien, si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau, que jamais nous n’ayons rien vu de semblable, et qu’ainsi leur ouvrage nous représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles être véritables. Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires, il faut toutefois avouer qu’il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes ; du mélange desquelles, ni plus ni moins que de celui de quelques véritables couleurs, toutes ces images des choses qui résident en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.

Quant à la dernière scène du film (tombera, tombera pas, la toupie ?), je vous laisse en discuter…

“All that we see or seem
Is but a dream within a dream.”

– Edgar Allan Poe, A Dream Within A Dream (1849)

source : 

http://carpewebem.fr/inception-et-la-philosophie-largument-du-reve-spoiler/

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