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fredericgrolleau.com


"Le rire dans Le Nom de la rose"

Publié le 3 Mars 2019, 12:07pm

Catégories : #Philo & Cinéma

"Le rire dans Le Nom de la rose"

Le Nom de la rose est un thriller franco-italo-allemand réalisé par Jean-Jacques Annaud sur le scénario de Andrew Birkin, Gérard Brach, Howard Franklin, Alain Godard d'après l'œuvre Il nome della rosa de Umberto Eco, mettant en scène Sean Connery dans le rôle Guillaume de Baskerville, Christian Slater en Adso de Melk, Michael Lonsdale, Valentina Vargas et William Hickey. Ce film est sorti sur les écrans français le 17 décembre 1986.

ANALYSE FILMIQUE

Introduction
Au début du Moyen Age, le rire n'était pas toujours admis. D'autant plus que les savants de cette époque se fondaient sur la théorie des Pères de l'Eglise grecque qui qualifiait le rire de diabolique. Cette conception faisait également référence à Jésus, car il était le modèle de l'homme et aucun écrit ne semblait relater que Jésus ait pu rire. Il faut attendre le 13ème siècle pour que l'humour et le rire soient mieux perçus. C'est à un chirurgien, Henri de Mondeville, que l'on doit ce changement d'opinion. Il explique : "…que le corps se fortifie par la joie et s'affaiblit par la tristesse". Cette reconnaissance positive du rire va perdurer jusqu'à la fin du 16ème siècle.
L'écrivain français Rabelais (1494 - 1553) et un médecin anglais, Richard Mulcaster, ont contribué à cette vision positive de l'humour et du rire. Les siècles qui suivent répriment à nouveau le rire. Les principes de la religion catholique de l'époque sont clairs. Dans un ouvrage de Robert Barclay, L'Apologie de la Vraie Divinité chrétienne (1676), on peut lire : "Il n'est pas permis aux chrétiens de pratiquer les jeux, les comédies, les sports de récréation ; ils ne conviennent pas au silence, à la sobriété et à la gravité catholique. Le rire, le sport et la chasse ne sont pas des activités chrétiennes".

Le rire est donc à bannir, car il est perçu, à nouveau, comme une expression diabolique. La parole étant interdite on assiste à un autre combat : La lumière contre le silence. La scène du repas en silence : des indices en demi-teintes (le spectateur comprend plus ou moins que cette scène est riche de non-dits). Dès les premières images un jeu de lumière est organisé par le metteur en scène entre l’ombre et la lumière. La clarté et l’aveuglement. Deux métaphores de l’intelligence en lutte contre les forces obscures.

Dans la scène choisie, l’abbé Abbon est entre Guillaume de Baskerville (= G de B), érudit épris de vérité et l’aveugle Jorge qui va scander les paroles de sa timbale et qui est, de fait, du côté de l’ombre. Le bruit va évoluer tout au long du film : le claquement de main puis la timbale, puis le couinement de la souris, puis les lanières du fouet : puis le vase cassé, la canne : la menace par le bruit. Il ne faut pas se laisser aller à déformer son visage. Celui-ci doit être impassible et grave.
En écho, dans la scène suivante, nous découvrirons que le rire décrit comme un souffle diabolique n’enlaidit pas le rieur. L’insert du couvent dans le soleil couchant n’est pas gratuit car c’est en fait la tour fortifiée de la bibliothèque qui est mise en avant, mais le spectateur ne le comprendra qu’à la fin lorsque l’on retrouvera le même plan, illuminé cette fois par l’incendie. C’est le lieu où l’on cache l’ouvrage sur le rire qui doit rester hors d’atteinte.

Les règles sont ensuite énumérées par un lecteur qui se léchera ostensiblement les doigts : « un moine doit savoir garder le silence » « il ne doit pas exprimer ses pensées à moins qu’il ne soit interrogé » « un moine ne doit pas rire » le plan fera coïncider le visage de Jorge et la parole de l’interdit “qui se laisse aller au rire” « .. car sinon il est un fou solitaire » par un jeu subtil la scène suivante sera bien évidemment la mise en scène de cet interdit.
Le plan du repas est l’occasion en fait d’un jeu de regard et de gros plans sur des personnages clefs. Si parler est interdit, en revanche on peut s’observer, se dévisager et s’espionner. Sont mis en valeur le pâle Bérenger, et Venantius le moine noir. Le jeune Adso ne perçoit pas les enjeux de la scène, il est aveugle à ce moment de son initiation.

Scène suivante : les moines désobéissent Nous surprenons un « fou solitaire » qui lit en cachette dans le scriptorium et redoute le bruit d’une simple souris. Bérenger se flagelle car il se sent coupable, mais nous ne découvrirons que plus tard de quoi (sa relation homosexuelle avec Adelme d’Otrante, le premier mort). 3ème désobéisseur : Guillaume de Baskerville qui veille et qui porte la flamme d’une curieuse façon : elle semble sortir de sa main. Son moinillon fait un mauvais rêve qui parle du diable, il parviendra à le calmer.
Le visage brièvement illuminé d’Adso doit là encore être interprété de façon métaphorique.

La scène se termine par un contre-jour et une contre-plongée de la bibliothèque force imposante, et écrasante. L’atmosphère n’est pas au rire, mais à la menace, l’ordre bénédictin fonctionne sur la peur et la crainte. Le rire a une force trop subversive pour y être admis.

Visite et enquête au scriptorium : deux visions de l’homme s’affrontent La visite de Guillaume est d’Adso au frère bibliothécaire Malachie est immédiatement perçue comme une menace, ainsi que le regard inquiet de ce dernier sur les autres moines présents le révèlent. Guillaume de Baskerville est le moine, au nom si fortement référencé (Sherlock Holmes, Le Chien des Baskerville), qui valorise le doute. C'est un ancien inquisiteur qui a perdu la capacité de faire à coup sûr la différence entre la « foi mystique (et orthodoxe) et la foi altérée des hérétiques ». Il met en cause, donc, une forme de totalitarisme, celle des bûchers (extrait de l’encyclopédie Universalis).
Si le plan général du départ est rapidement resserré sur les 3 personnages puis sur des gros plans, les autres moines sont à l’écoute de cette conversation. La même configuration se retrouvera juste après : mais Malachie sera remplacé par Jorge et un rapide coup d’oeil circulaire de G de B confirmera que cet échange est très suivi par les moines présents. - « des yeux de verre dans des cercles » : le détail des lunettes a son importance, G de B en sera privé par ses ennemis ce qui le stoppera momentanément son enquête. C’est une métonymie de son travail d’enquêteur, de la clairvoyance et de la lucidité par opposition à l’aveuglement (cécité du moine meurtrier). C’est aussi l’occasion d’une plaisanterie, rare en ces lieux. Plaisanterie qui ne provoque pas le rire alors que le plan sur les yeux grossis du moine est amusant, là encore la menace l’emporte.

- L’irrévérence et les images de comédie : « un âne enseignant les écritures aux évêques » « le pape en renard et messire l’abbé en singe » « il avait un vrai don pour l’irrévérence » un sourire naît sur le visage d’Adso, mais tous les deux sont surveillés de près par Malachie et dissimuleront leurs visages. La tradition anthropomorphique est ancienne, mais les étudiants connaîtront sans aucun doute La Fontaine qui avait lui aussi un goût certain pour l’irrévérence.
Le cri de Bérenger, peu viril, détourne l’attention et son attitude peureuse va provoquer des rires en série. Aussitôt la canne de Jorge, le même qui scandait les paroles dans le réfectoire, s’abat sur un pot et sa parole retentit : « un moine ne doit pas rire. Seul le fou “se laisse aller à rire”. Il apparaît dans la poussière soulevée par le pot cassé et son contenu dispersé et la vision n’est pas sans évoquer une sortie de l’enfer. « j’ai entendu rire et j’ai rappelé un des principes de notre ordre ».

Ce n’est pas tout à fait exact, car le devise des bénédictins est ora et labora. L’oisiveté est donc proscrite Jorge assimile le rire à de l’oisiveté. Une joute oratoire s’engage alors entre G de B franciscain et Jorge bénédictin. Notons que leurs vêtements mêmes sont en opposition les frères noirs contre les moines gris. Saint François ne répugnait pas à rire versus « le rire est un souffle diabolique, il déforme les linéaments du visage et fait ressembler l’homme au singe ». G de B : Mais le singe ne rit pas, le rire est le propre de l’homme « Jorge : « .. comme le péché » (la pensée est d’Aristote et Rabelais l'a formulée : « Mieux est de ris que de larmes escripre, pour ce que rire est le propre de l'homme. ») « Le Christ n’a jamais ri ! » Christ riait-il?

Écoutons les thèses qui s'affrontent, à propos de cette interrogation, à travers les discours de deux des protagonistes centraux du roman : d'une part, un moine sévère, adepte d'un savoir figé, de l'autre un moine « éclairé », Guillaume de Baskerville, disciple des théologiens anglais Roger Bacon et Guillaume d'Ockham :
« L'esprit n'est serein que lorsqu'il contemple la vérité et se plaît au bien accompli, et ne se rit de la vérité ni du bien. Voilà pourquoi Christ ne riait pas. Le rire est source de doute. — Mais parfois il est juste de douter. — Je n'en vois pas la raison. Quand on doute, il faut s'adresser à une autorité, aux paroles d'un père ou d'un docteur, et toute raison de douter cesse. » (extrait de l’encyclopédie Universalis)  Pourtant Aristote a consacré son second tome de la Poétique à … il en fait un instrument de vérité ».

Jorge sait tout le danger de cet ouvrage et l’on comprend assez rapidement que c’est lui qui cache cet exemplaire unique. «… parce que la providence ne tolère pas que l’on glorifie des futilités » L’échange se termine sèchement par un coup de canne (métaphore de la violence du vieillard, lance de Dieu qui punit par le fer tous les dissidents). Il refuse le combat oratoire car il se sait ? sent ? faible. Jorge détourne la conversation sur le deuil et reprend la main de la conversation en élevant la voix. G de B est obligé de faire preuve d’humilité, mais Jorge connaît son ennemi.

La bibliothèque interdite, le livre qui tue : un nouveau combat de l’ombre contre la lumière
Dans ces scènes, plusieurs paroles sont à mettre en valeur. G de B reconstitue les étapes qui ont conduit les différents moines à la mort et soulève le problème que tout est lié à un livre « qui tue ou pour lequel on tue ». Jorge : « votre orgueil vous aveugle ». « Les trames obscures du malin ».
Abbon prend peur et préfère calmer les ardeurs de G de B sur le point d’élucider les meurtres. Il préférera brûler un début de preuve, scène qui préfigure le futur autodafé et les supplices sur le bûcher. Une nouvelle menace se profile : la venue de l’inquisiteur Bernardo Gui qui résout tous les problèmes dans le feu purificateur.

Remarquez que le frère franciscain (ordre symbole de la tolérance est lui associé à la pluie : le sol est luisant). Les franciscains sont très inquiets et se sentent menacés, ils veulent eux aussi que G d B arrête ses investigations ; Kant, un philosophe allemand, propose une définition des Lumières et formule leur but : « Sapere aude. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ».
G de B est bien est artisan des lumières contre Jorge qui ne peut souffrir la portée subversive du rire. Les scènes le montrent isolé puis dans un rapport de force inversé avec le frère Vénérable, il le domine par le Verbe, l’argumentation, le savoir et l’ingéniosité. Celui qui détestait les livres périra par les livres et G. de B. désespéré devant l’autodafé ne parviendra in fine qu’à sauver quelques ouvrages, attachés… à son âne ! Pendant que d’autres moins scrupuleux dépouilleront le monastère.

Conclusion µ
Le rire pour quoi faire ?

Pour le Dictionnaire Larousse, le verbe rire signifie : "marquer un sentiment de gaieté par un mouvement des lèvres, de la bouche, et souvent avec bruit : rire aux éclats". Le rire jaillit comme une décharge à la fois corporelle et émotionnelle. Défini comme le propre de l'homme, il apparaît aussi comme un apanage divin : les "ris", dans le monde antique, désignent les divinités qui président à la gaieté. Les fêtes au Moyen Age, comme celle du Mardi-Gras qui met en scène l'intronisation bouffonne puis la destruction du roi du carnaval, pérennisent les rites païens de la mort et de la résurrection symboliques. Il s'agit d'un rire qui possède une fonction magique.

Comique et religion gardent des relations de contrariété. Le rire tourne en dérision, désacralise et, en même temps, orchestre la dynamique des opposés : le haut et le bas, le sacré et le profane, le sérieux et le plaisant. Pour exorciser le malheur et réduire l'angoisse, dans les époques troublées où tout se désagrège, les valeurs se mélangent et même se renversent. Mais le rire et le sacré restent indissociables.

Dans plusieurs de ses écrits, en particulier dans sa Contribution à l'étude de la psychologie du Fripon, Jung évoque la présence du renversement des valeurs et de l'ordre hiérarchique aussi bien chez les Indiens que chez les Latins ou chez les membres du clergé dans l'église médiévale. Il donne en exemple la fête des ânes où le prêtre et les assistants se permettaient de braire à certains moments de la messe, et montre que ce rite établissait une relation symbolique entre l'âne et le Christ, entre le fripon et le sauveur. Jung rappelle encore le rôle subversif des bouffons au Moyen Age qui peuvent dire la vérité au roi à condition de faire rire. Comme l'humour, le rire cherche à dégonfler les choses considérées comme respectables. Mais il ne s'agit pas seulement de rabaisser ce qui est supérieur dans la hiérarchie sociale, il s'agit aussi de nettoyer ce qui se passe dans la vie intérieure.

 

source : 
http://zezipare.free.fr/public/IMAGES/BTS/Rire/LE_RIRE_DANS_LE_NOM_DE_LA_ROSE_analyse_filmique.pdf

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