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fredericgrolleau.com


"La culture est-elle une seconde nature ?"

Publié le 2 Mars 2019, 12:44pm

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

"La culture est-elle une seconde nature ?"

L’enjeu est la caractérisation de l’homme, et la difficulté est l’origine de cette caractérisation : l’homme est-il un être essentiellement culturel même dans sa manière d’être naturel ou bien faut-il distinguer le naturel et le culturel pour commencer à définir l’homme ?

I) La nature est une seconde culture
a. L’homme n’est pas un empire dans un empire.
Le culturel n’est pas seulement un ensemble d’oeuvres rejoignant une sphère du savoir privilégiant les arts et les lettres afin de favoriser l’ampleur de vue, l’intuition critique, l’affinement du goût etc. Il s’agit aussi d’une manière d’être, de penser et d’agir touchant tout individu au sein d’une société et non simplement le lettré. D’où viennent ces manières d’agir et les règles de conduites culturelles?

À la différence des lois de la nature qui sont partout et toujours les mêmes, les règles de conduites sont des normes particulières et relatives à des groupes d’hommes vivants dans des sociétés particulières. Il s’agit de normes de régulation. Ces règles, contrairement aux lois de la nature, ne sont pas spontanées mais sont construites. Si l’homme est soumis sans équivoque aux lois physiques, biologiques et organiques, il semble produire lui-même ces règles de conduites.

D’où tire-t-il ses règles de conduite? Dans la préface à la troisième partie de de l’Éthique, Spinoza affirme que l’homme n’est pas un empire dans un empire et qu’en ce sens, les règles qu’il produit ne s’écarte en aucune manière de la nature à laquelle il participe intégralement, de même que son comportement ne se réalise pas hors des conditions de la nature. En ce sens, la culture est une seconde nature en ce qu’elle ne s’écarte d’aucune manière du règne de la nature. Il n’y aurait pas d’un côté le règne de l’homme dans la sphère culturel et celui de la nature. Tout ce que fait l’homme est naturelle car sa réalité ne dépasse pas la nature. L’homme cultive sa nature plus qu’il ne détermine des conditions culturelle de réalisation de son existence.

b. L’homme cultive sa nature.
Dire que l’homme cultive sa nature ne participe pas pour autant d’une spontanéité « magique ». Parler en terme de culture de la nature de l’homme c’est certes être directement en rapport avec sa nature car elle n’est pas excédée, mais en tant que les règles qui conduisent cette culture sont construites, elles ne sont pas spontanées mais finissent par le devenir. La référence du sujet est en réalité pascalienne.
Dans ses Pensées, Pascal écrit : « Les pères craignent que l’amour naturel des enfants ne s’efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Mais qu’est-ce que nature? Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature ».

Exprimant d’abord d’abord la difficulté de distinguer le naturel, c’est-à-dire ce qui est instinctif ou devenu sentiment, et le culture, c’est-à-dire le construit, ce texte met l’accent sur le fait que la culture soit devenue naturelle à force d’assimilation du langage, des normes sociales etc. Nous pouvons prendre un exemple trivial et demander à un européen pourquoi il mange avec une fourchette ou à un japonais pourquoi il emploie des baguettes, et tous deux répondront sans doute que ceci est tout à fait naturel. Pourtant ces règles ne vont pas de soi, la preuve la manière de manger d’un européen n’est pas la même que celle d’un japonais, mais elles le sont devenues pour chacun d’entre eux.
Si une règle au départ paraît inassimilable, en ce qu’elle est construite, va contre le penchant naturel de l’homme, elle finit par être tout à fait naturel et assimilé, si bien que si l’on contraint un européen à se nourrir à la manière d’un japonais, l’usage des baguette finira par lui être familier, autant que l’usage de la fourchette, qui au départ était son usage naturel...

Le culturel est si mêlé au naturel que celui-ci devient naturel pour l’homme et en l’homme. D’ailleurs, si le culturel ne pouvait être naturel, prendre les attributs du naturel, aucune assimilation du culturel, de règles sociales n’auraient été possible. Ainsi, dire que la culture est une seconde nature, c’est en réalité rendre possible le culturel et sa pérennité. Pour un homme, la situation debout, la marche n’étaient pas naturelles. Un enfant apprend à se déplacer et à marcher, s’il devait réfléchir à chacun des mouvements qu’il a à effectuer il ne pourrait sans doute pas atteindre la dextérité de cette manière de se déplacer, pourtant pas évidente au départ.

 Transition :
En fait, dire que la nature est une seconde culture ce n’est pas abonder dans le sens de Spinoza, mais dans le sens de Pascal. En effet, lorsque Spinoza affirme que l’homme n’est pas un empire dans un empire, c’est pour signifier que tout en l’homme est toujours déjà naturel, et donc recouvre le culturel par le naturel, en ce sens que rien n’est fondamentalement artificiel. Pascal affirme qu’en réalité tout est culturel dans la manière d’être de l’homme, et c’est le culturel qui devient naturel. Interroger l’idée que la culture serait une seconde nature revient alors à mettre en jeu l’origine de l’homme, est-il culturel ou naturel ? Si la culture devient naturel alors l’homme devient en fait naturel, mais par les moyens de la culture.
Néanmoins ce devenir naturel de la production humaine rend indistinct ce qui fait l’homme, comme si l’homme dans la culture devenait ce qu’il était déjà. On ne discerne pas ainsi ce qui est authentiquement naturel ou culturel en l’homme, et ce qui fait sa spécificité. Peut-on distinguer nature et culture pour définir ce qui fait l’homme ?


II) L’enjeu de la distinction entre le naturel et le culturel
a. Affirmer que l’homme est culturellement naturel, c’est affirmer qu’il devient naturel à force de culture et d'assimilation, c’est en effet rendre possible la culture en l’homme, mais aux prix de la spécificité de la culture en réalité, car la distinction entre culture et nature assure la tentative de définir l’homme. L’enjeu de cette distinction n’est pas tant de rendre irréductible en l’homme ce qui est naturel et ce qui est culturel, mais de cerner l’origine de l’homme, et même, d’articuler l’une et l’autre de ces réalités.
Si la culture est une seconde nature, tout ce que produit l’homme est immédiatement culturel de sorte que sa nature devient devient culturelle. Il est certes difficile de cerner ce qu’il y a de culturel ou de naturel en l’homme dans un cas donner, mais cette distinction ne devient-elle pas crucial et décisive lorsqu’elle implique de définir l’homme et clarifier ce qu’il peut devenir?

Dans le Discours sur les origines et les fondements les inégalités parmi les hommes, Rousseau estime que pour découvrir ce qui fonde les inégalités dans les sociétés humaines, il est nécessaire de chercher ce qu’est l’homme. Rousseau met très nettement en lumière la difficulté de chercher le « fonds » de la constitution humaine, tant le progrès de la culture, ce qu’il nomme perfectibilité, rend difficile l’accès à un tel fonds. La perfectibilité est cette progression culturelle indéfinie. Pour Rousseau, elle est autant source de connaissance que d’erreur, de vertu que de vice.
L’équivocité de cette capacité de perfectionnement spécifique à l’homme écarte de plus en plus l’homme de sa nature, qui pour Rousseau est la force du corps et les qualités de l’esprit ou de l’âme, et engrange une surenchère de culture et d’artifice dans les sociétés et empêche la clarté de ce qui fait la nature humaine, alors que la connaissance de celle-ci est sans doute ce qu’il y a de plus utile et déterminant pour la compréhension de ce qu’est l’homme, comment il peut devenir libre et autonome justement par l’éducation de ces qualités et forces naturelles de sa constitution aussi bien physique que morale, et non par le biais de ce que Rousseau estime comme une surenchère de la culture.

Ainsi, affirmer que la culture est une seconde nature peut interférer dans l’effort authentique de la découverte de l’homme à partir d’une élucidation claire de ces capacités naturelles et originelles.

b. Si l’on estime que la culture est une seconde nature, nous pouvons effectivement considérer que cela peut résoudre le problème d’un naturalisme outrée à partir duquel on suppose que l’homme cherche son modèle dans une nature qu’il ne ferait qu’imiter. Mais c’est justement en distinguant les origines des inégalités naturelles des inégalités sociales que Rousseau affirme que l’on ne peut légitimer les inégalités sociales en les fondants sur les inégalités naturelles. Car l’éducation et une culture authentique peuvent effacer et réduire les inégalité et permettre à tout homme d’acquérir l’autonomie et la liberté.
Cette distinction du naturel et du culturel fait entrer l’homme dans le possible. Si nous prenons la situation des femmes comme exemple dans les sociétés, et encore aujourd’hui, on estime que puisque les femmes ont une masse musculaire moindre par rapport à l’homme, et par ce simple fait, elles seraient assignées à telles ou telles tâches dans la société. Certains allant jusqu’à affirmer que le cerveau des femmes étant naturellement moins enclin à la pratiques des mathématiques et sciences en générale, il fallait les destiner à ce qui convient le mieux à leur constitution. Si tout finissait par être naturellement culturelles, on ne distinguerait plus ce qui est possible pour l’homme à un niveau culturel, car on ne pourrait plus rendre opératoire ce qui est naturel et ce qui est culturel, ce qui est ou devient spontané, et ce qui peut être constitué en fonction des fins que l’homme lui-même pourrait déterminer.


Transition :
La distinction du naturel et du culturel en l’homme est en fait une véritable difficulté dont l’enjeu est la définition de l’homme, ce qu’il est et ce qu’il peut devenir dans sa spécificité. Cela ne veut pas dire que l’homme est d’abord conduit par des instincts naturels et qu’il acquiert ensuite, comme par magie, un statut culturel l’écartant radicalement de la nature. Précisément, la difficulté de démêler en l’homme ce qu’il y a de naturel et ce qu’il y a de culturel a un sens culturel et lui permet de comprendre sa position dans la nature et ce qu’il peut déterminer lui-même sans pour cela lutter contre la nature ou une nature.
Néanmoins, est-ce que cette difficulté ne participe justement pas à ce qui peut définir l’homme ? Que la culture devienne naturel ou que celle-ci permette de clarifier de qui est possible pour l’homme à partir de la distinction avec la nature, n’est-ce pas postuler dans les deux cas que l’homme est ce qu’il est par ce qui lui est possible d’être ?  
    
III) L’homme est un être inclassable
a. Dans les deux cas, est exprimée une difficulté à définir l’homme. Est-ce que cette difficulté doit être désamorcer ou est-elle en elle-même signifiante? En effet, lorsque Pascal affirme que la culture est une seconde nature, c’est aussi pour confirmer que la première nature est culture, autrement dit, qu’il est difficile d’être naturel et que le naturel est en fait une construction culturel. Lorsque Rousseau s’efforce de reconnaître le naturel en amont du culturel, ce qui lui apparaît comme culturel est comme une superposition de l’artificiel sur ce qui fait l’authenticité de l’homme.

Sans abonder dans un naturalisme stricte et effectif, l’état originel et primitif de l’homme est en réalité chez Rousseau une hypothèse opératoire, « car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notion justes pour bien juger de notre état présent » écrit-il dans son Discours. Toujours est-il que dans les deux cas, il s’agit de reconnaître une nature humaine pour comprendre comment celle-ci se réalise et s’actualise.
Chercher la nature de l’homme à même la difficulté du naturel ou du culturel, c’est postuler une nature fixe de l’homme, et à ce titre, la nature signifie aussi une essence de l’homme ou un ensemble de caractère propre à l’être humain en général permettant d’en donner une définition.

b. Sartre estime, dans L’existentialisme est un humanisme, que l’homme n’a aucune nature à réaliser, ni naturellement, ni culturellement. La nature d’un objet précède son existence. Par exemple, un outil est d’abord conçu, imaginé , puis produit en vertu de cette conception. L’homme n’étant pas un simple objet ne peut se définir comme un objet. Il n’y a pas de nature humaine, même si celle-ci aurait une vocation culturelle ensuite, car l’homme n’est jamais que ce qu’il fait. La distinction du culturel et du naturel et la difficulté qu’elle représente dans la définition de l’homme n’est pas désamorcée, mais écartée du champ d’analyse de la réalité humaine qui devient condition et non nature.
Pour Sartre, l’homme est essentiellement existence, un être existant, défini par ce qu’il fait. L’homme n’est ni essentiellement culturel, ni ne possède une nature qu’il pourrait cultiver.

c. Pour tempérer ces analyses existentialistes, nous pouvons néanmoins reconnaître qu’il existe en l’homme une part de nature, si l’homme est ce qu’il fait, il ne part pas pour autant de nulle part, l’homme a un corps, et à ce titre est au moins soumis aux lois physiques de la nature. En réalité, la difficulté de définir l’homme est pour Merleau-Ponty ce qui fait le génie de l’homme, car il exprime de manière équivoque ce qu’il est, et le sens biologique de son existence. Tout est naturel et tout est fabriqué en lui.
La distinction stricte de l’expression organique et de l’expression du spirituel est un faux problème pour Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception. Dans une ligne existentialiste servant le féminisme, Simone De Beauvoir affirmait que l’on ne naissait pas femme, mais qu’on le devenait, Merleau-Ponty aurait sans doute dit qu’on l’on naissait certes homme ou femme, mais que l’on détournait le sens biologique de cette simple réalité biologique, précisément parce que l’homme, l’humanité est inclassable, non catégorisable, et que cette équivocité pourrait servir à définir l’homme, et non le définir strictement.


Conclusion
Si chercher à définir l’homme à l’aune d’une culture qui serait une seconde nature, ou à partir d’une distinction opératoire du naturel et du culturel, est le résultat d’un problème qui pose autant de difficulté car le naturel est si étroitement lié au culturel en l’homme, c’est que cette difficulté est en elle-même signifiante. Chercher à recouvrir l’un par l’autre, ou les distinguer ne désamorce pas moins cette difficulté, car à chaque fois est produit comme un défaut de polarisation.
En effet, soit l’homme est un être culturel, soit le naturel amorce le culturel. Lorsque Diogène pensait qu’il fallait vivre comme un animal pour des raisons éthiques et s’efforcer d’être en accord avec la nature, un tel effort ne répondait pas à une spontanéité naturelle, mais participait de la représentation culturelle et construite que Diogène de Sinope se faisait de l’accord avec la nature.

Seul l’animal peut vivre comme un animal, non pas parce qu’il serait plus en accord avec la nature que l’homme, ou parce qu’il est déterminé à vivre comme un animal, mais précisément parce que le sens de l’existence de l’animal n’est pour lui ni culturel ni naturel, la question ne se pose pas.
Dès lors que l’homme lui est confronté à cette difficulté, le sens même de cette difficulté devient l’enjeu spécifique de ce qu’il peut être dans la mesure où il est inclassable.

 

source : http://philo.manieriste.overblog.com/2014/02/la-culture-est-elle-une-seconde-nature.html

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