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fredericgrolleau.com


Aristote, "Métaphysique" - l'étonnement ( avec 19 questions préparatoires)

Publié le 26 Mars 2019, 08:50am

Catégories : #philo (méthodologie)

Aristote, "Métaphysique" - l'étonnement ( avec 19 questions préparatoires)

" C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Or apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin. "

Aristote, (4° s. av. J-C) Métaphysique, A, 2, 982 b 10, trad. J.Tricot, Vrin.

 

Questions

     

1) Que fait Aristote dans les deux premières phrases ?
2) Définissez l'étonnement.
3) Qui sont les " premiers penseurs " auxquels l'auteur fait allusion ?
4) Qu'est-ce qu'une " spéculation " dans ce texte? 
5) Qu'indiquent les connecteurs logiques de la deuxième phrase ?
6) Quelles peuvent être " les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit " ?
7) Comment s'enchaînent les deux phrases suivantes ?
8) Commentez " reconnaître sa propre ignorance ".
9) En quoi peut-il paraître surprenant que " l'amour des mythes " puisse être présenté comme " amour de la Sagesse " ? En quoi néanmoins ce jugement est-il justifiable ? Ce faisant, définissez le mythe et la Sagesse.
10) Commentez " ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance " : est-ce un bien ou un mal ?
11) Qu'est-ce qu'une " fin utilitaire " ?
12) Quel est le rôle de la phrase suivante (" Et ce qui s'est passé en réalité… ") ? Quelle est la nature de l'argument ?
13) Que faut-il entendre par " nécessités de la vie " ? Que sont les " choses qui intéressent son bien-être et son agrément " ? Grâce à quoi ces né)essités et ces choses avaient-elles reçu satisfaction ? Que désigne " une discipline de ce genre " ?
14) Quelle est la fonction logique de la phrase suivante ? Quel sens donner à " manifestement " ? Que désigne " notre recherche " ? Que signifie " aucun intérêt étranger " (aidez-vous peut-être de la dernière phrase pour répondre à cette question) ?
15) Quel est le sens du mot " fin " ici ? 
16) Que signifie " être à soi-même sa propre fin " ?
17) Que désigne " cette science " dans la dernière phrase ? En quoi ou en quel sens peut-elle être considérée comme une science ?
18) En quoi est-elle " à elle-même sa propre fin " ? Rapprochez cette explication de l'adjectif " libérale ".
19) Quel est l'intérêt de ce texte ? Pourquoi Aristote a-t-il pu vouloir l'écrire ?

Réponses

1) Aristote commence par affirmer que l'étonnement est l'origine mais aussi le moteur permanent de la philosophie. Dans la seconde phrase en particulier il décrit les étapes de l'investigation et de la réflexion philosophiques.

2) L'étonnement est un sentiment de surprise devant une chose ou un événement qu'on ne s'explique pas ou qui contredit une explication admise. On retrouve le verbe " tonner " dans " étonner ", étymologie qui semble souligner la violence de ce sentiment.

3) Les premiers penseurs auxquels Aristote fait allusion sont sans doute les premiers philosophes, donc les philosophes présocratiques comme Thalès, Parménide ou Pythagore.

4) Une spéculation est une réflexion hypothétique (et non une manœuvre financière).

5) Les connecteurs logiques de la seconde phrase indique une progression chronologique : " Au début ", " puis ", " enfin ", qui correspond aussi à un éloignement des objets de réflexion et à un approfondissement de la réflexion : un éloignement spatial (" les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ", " la Lune ", le " Soleil ", puis les " Etoiles " en général mais aussi un éloignement dans le temps puisque finalement il s'agit de s'interroger sur la " genèse de l'Univers ", c'est-à-dire sa formation, problème qui, s'il était résolu, permettrait de répondre à la question de l'origine de toute chose, à celle de savoir si l'existence de la réalité répond à une finalité, à un but ou s'il est le résultat d'un mécanisme arbitraire et aveugle.

6) Sans doute s'agit-il des questions relatives aux angoisses les plus présentes dans la vie de l'homme, question sur sa condition : d'où venons-nous ? pourquoi vivons-nous et souffrons-nous ? la mort est-elle une fin dénuée de sens ou est-elle une étape ?

7) Il s'agit d'un raisonnement de type déductif :
on part d'un cas particulier : la philosophie a pour moteur l'étonnement
" Or ", en règle générale, " s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance "
" donc ", conclusion sur le cas particulier de la philosophie, les philosophes cherchent à sortir de l'ignorance.
On peut même dire qu'il s'agit d'un syllogisme, c'est-à-dire d'un raisonnement déductif dans lequel, deux propositions étant posées comme prémisses, on en tire une conclusion nécessaire.

8) " Reconnaître sa propre ignorance ", c'est constater un vide à combler, ici par le savoir qu'il faut rechercher, attitude caractéristique de la philosophie, amour du savoir et non possession du savoir.
Cette attitude se trouve déjà dans la démarche de Socrate qui affirme : " tout ce que je sais c'est que je ne sais rien ", modestie qui sert de principe à la recherche de la vérité mais aussi à l'ironie typiquement socratique dans le dialogue qui cherche à faire prendre conscience à son interlocuteur qu'il devrait chercher la vérité plutôt que de croire en l'illusion qu'il la possède assurément.
Cette attitude se retrouve aussi dans la démarche cartésienne : au début de ses Méditations Métaphysiques, Descartes met en doute toutes les connaissances et tous les modes de connaissance par lesquels nous croyons posséder sûrement des certitudes.
Une telle reconnaissance de son ignorance n'est pas chose facile car, sous le regard des autres, elle peut blesser mon amour-propre alors que, sous un regard bienveillant, elle est la condition indispensable (sine qua non) à la mise en route vers la vérité.

9) Que " l'amour des mythes " puisse être présenté comme " amour de la sagesse " est surprenant car le philosophe se targue de tenir un discours rationnel. Or le mythe est récit animé de protagonistes imaginaires commettant des actions surnaturelles. Donc il semble bien exister une contradiction entre le µ???? et le ?????, entre le mythe et la raison donc la philosophie.
Toutefois le mythe répondait déjà avant l'apparition de la philosophie à la même curiosité des hommes, aux mêmes angoisses. La différence réside dans la qualité de la réponse : un récit imaginaire et non un discours rationnel et argumenté mais aussi dans le fait que les réponses dans le mythe sont données sans que les questions ne soient posées et examinées. Celui qui aime les mythes éprouve donc la même curiosité que le philosophe mais trouve immédiatement une réponse.
Par ailleurs la réponse mythique elle-même doit faire l'objet d'une investigation philosophique car le mythe détermine le sens que des hommes donnent à la réalité et que le caractère " merveilleux ", c'est-à-dire extraordinaire et difficile à comprendre, des mythes ne peut manquer de susciter la curiosité de celui qui s'interroge, se demande ce qu'est le monde, quel est son but, quelle est son origine et comment il fonctionne.
Remarquons enfin que le philosophe ne répugne pas à l'évocation mythologique comme moyen didactique, en particulier Platon.

10) Le philosophe poursuit le savoir pour combler son ignorance, pour satisfaire sa curiosité : il poursuit le savoir pour savoir. La philosophie n'a donc pas de finalité utilitaire : elle n'est pas faite pour être utile même si elle peut se révéler fort efficace.
Ainsi l'on raconte que si Thalès était un jour tombé dans un puits à force de contempler le ciel, il démontra que son savoir n'était pas une contemplation inefficace si l'on décidait de mettre la philosophie à des fins utilitaires. Thalès, prévoyant une mauvaise saison, acheta toutes les réserves de blé de sorte qu'il put les revendre à profit, démontrant ainsi que le savoir philosophique désintéressé peut néanmoins se révéler redoutable et efficace.

On peut reprocher à la philosophie alors de déployer toute son énergie à des buts inutiles mais c'est oublier qu'à ne faire que ce qui est utile on perd le plaisir de découvrir, d'agir de manière désintéressée, on perd de sa liberté. Mais même sur le strict plan de l'utilité, se restreindre à n'étudier que des moyens d'être plus efficaces ne permet guère d'envisager des solutions révolutionnaires ou radicalement innovantes. Ce n'est pas en cherchant à rendre les bougies plus éclairantes que l'on a découvert l'électricité, ni même en cherchant un moyen de s'éclairer. La recherche fondamentale n'est pas d'abord utile et elle ne vise pas à l'être même si la plupart des améliorations de nos modes de vie sont issus de cette recherche d'abord désintéressée.

11) " Utilitaire " n'est pas seulement " utile " mais conçu pour être utile, dans le but ou la fin d'être utile. La fin utilitaire est donc le but d'être utile.

12) " Ce qui s'est passé en réalité " introduit une preuve sous la forme d'un constat historique observable, moyen de vérifier la pertinence de l'idée générale selon laquelle la philosophie n'est pas réalisée d'abord dans le but d'être utile à quelque fin que ce soit.

13) Par " nécessités de la vie ", il faut comprendre ce dont on ne peut se dispenser pour vivre : nourriture, abri, reproduction. Cela correspond au sens littéral du mot " nécessaire " : ce qui ne peut pas ne pas être.
Les " choses qui intéressent son bien-être et son agrément " sont les biens qui permettent à l'homme de se procurer un plaisir au-delà de la simple satisfaction des besoins vitaux et nécessaires évoqués à travers l'expression " les nécessités de la vie " ; il ne s'agit donc pas seulement de boire ou de manger pour survivre mais de bien boire et bien manger pour éprouver de l'agrément, non pas seulement être (ce qui néanmoins procure une satisfaction) mais bien être.
Ces nécessités avaient reçu satisfaction grâce aux techniques les plus rudimentaires de la chasse et de la cueillette mais aussi aux techniques plus sophistiquées de l'élevage, de l'agriculture, de la métallurgie et de la construction. Or ces savoirs techniques tournés vers une fin utilitaire existaient bien avant la philosophie. Une " discipline " de ce genre désigne donc la philosophie.

14) Cette phrase introduit une conclusion (" Je conclus que… ").
" Manifestement " indique ici que la conclusion, préparée par l'argumentation d'Aristote, est évidente. Ce qui est manifeste se voit (évidence vient de video qui, en latin, signifie " je vois "). 
" Notre recherche " désigne ici la philosophie.
" Aucun intérêt étranger " signifie que la philosophie ne cherche pas d'intérêt extérieur à la philosophie et à ce qui la constitue : le savoir critique.

15) " Fin " veut simplement dire but et non terme.

16) " Etre à soi-même sa propre fin " signifie que l'on est son propre but, que l'on ne sert pas d'autre but (ni maître) que soi.

17) " Cette science " désigne la philosophie. Dans l'Antiquité, la philosophie désigne la totalité du savoir. La f???s?f?a est amour (f???) du savoir (s?f?a). Selon Aristote " le philosophe est celui qui possède la totalité du savoir ". Les stoïciens (comme les épicuriens) par exemple considèrent que la philosophie regroupe la logique (ou théorie de la connaissance), la physique (ou étude de la nature) et la morale au point que cette unité est comparable à celle d'un œuf. Par science, il ne faut donc pas entendre science au sens moderne du terme (qui suppose quantification du donné, mathématisation du réel et méthode expérimentale), ce qui serait anachronique. Science désigne ici savoir rationnel à opposer à la mythologie par exemple.

18) La philosophie est à elle-même sa propre fin dans la mesure où elle n'a pas de fonction utilitaire : elle n'est pas pratiquée dans le but d'une utilité déterminée par avance et qu'elle servirait. La philosophie est " libérale " au sens où elle n'est la servante d'aucune autre science ou technique. Son seul mobile est la curiosité.

19) Aristote a pu vouloir écrire ce texte pour répondre à tous ceux qui reprocheraient à la philosophie qu'elle n'a pas d'utilité. La philosophie, justement parce qu'elle n'est l'esclave d'aucune utilité, peut partir à la recherche du savoir le plus large possible, elle est libre et c'est ce qui fait ici sa valeur.

source :

http://degaulle.lyc.ac-amiens.fr/matieres/philosophie/guyon/corriges/aristoteetonnement.htm 

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