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fredericgrolleau.com


 Aristote, L'étonnement ("Métaphysique", A2) - intro + analyse phrase par phrase

Publié le 26 Mars 2019, 09:09am

Catégories : #philo (méthodologie)

 Aristote, L'étonnement ("Métaphysique", A2) - intro + analyse phrase par phrase

introduction

[Thème/ amorce].  L’homme est un animal curieux qui éprouve  le besoin de  connaître et de comprendre  le monde dans lequel il vit. [Problème] Mais qu'est-ce que connaître ? Dans ce texte Aristote s'interroge sur la définition de la philosophie.  [Thèse] Il reprend la définition platonicienne : la connaissance est étonnement et amour de la sagesse. Elle vise essentiellement  une contemplation désintéressée du monde [Plan du texte] Dans une première partie du texte (phrases 1 à 3) Aristote définit l'étonnement comme étant  l'origine  de la connaissance.  Dans une deuxième  partie, il définit ensuite la philosophie  comme étant par essence contemplative,  désintéressée  et « libérale » (phrases 4 à 7). [Discussion]  Après avoir développé la thèse et l'argumentation de l'auteur nous examinerons si cette conception du savoir est encore aujourd'hui d'actualité.

rédiger l'introduction
méthode de l'explication de texte

Méthode -  Pour se faciliter le travail et se donner un cadre de travail rigoureux qui ne fasse pas l'impasse sur les passages difficiles, on peut recopier le texte phrase par phrase, pour ensuite l’expliquer. Attention cependant à ne pas "saussissonner" le texte. Chaque phrase n'a de sens que par rapport à l'ensemble du texte.

 

Phrase 1 : C’est, en effet, l’étonnement qui poussa comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques.

Dans la première phrase Aristote affirme que la  philosophie naît de « l’étonnement [1] ». Le mot philosophie doit être pris dans le sens très large de connaissance. A l’époque d’Aristote la philosophie englobe les sciences et ce que l'on appelle aujourd'hui la philosophie. Les philosophes sont physiciens, mathématiciens, astronomes. Les scientifiques sont aussi philosophes. Il n’existe pas encore de spécialisation entre les différents champs du savoir. Le point commun qui relie toutes ces disciplines, c'est qu'elles fondent leurs discours sur l'usage de la raison [2].

Comment définir l’étonnement ? L'étonnement c'est d'abord  l'émotion  que l'on  ressent face à ce qui nous semble inexpliqué,  incompréhensible,  face à ce que l'on ne peut pas  intégrer dans notre système de représentations. [première définition de l'étonnement]

Si l'incompréhensible nous trouble, il ne nous effraie pas. La peur nous pétrifierait, elle serait un obstacle à la pensée. Au contraire l'étonnement synonyme de surprise, d’émerveillement ou d'admiration,  a  un sens profondément positif. Il est la force ( le désir) qui nous pousse  à admirer [3] le monde, à aller au devant de l’inconnu ou de l’inexpliqué. [4]

Dans cette première phrase Aristote nous renvoie  à l'origine [5] de la philosophie. Une origine qu'il conçoit sur deux plans différents :

- Sur le plan individuel la philosophie naît d'un trouble, d'un "étonnement" qui nous donne à penser.

- Sur le plan collectif, la philosophie  apparaît au VI° siècle avant Jésus-Christ, lorsque les "premiers penseurs", les Physiciens, s'émerveillant du spectacle de la nature, cherchèrent pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, à expliquer et à comprendre ce qu'ils observaient à partir de la seule  raison [2].

L’étonnement ne va pas de soi.  En effet l’animal ne s’étonne pas. L’animal est dans une relation d’immédiateté et de continuité avec son milieu, on pourrait dire que "rien ne l’étonne". La nouveauté ou l'inconnu aurait plutôt pour effet de l'effrayer et de le faire fuir. L'animal ne s’émerveille pas du spectacle de la nature. Au contraire  l’homme s’émerveille car il possède la capacité de penser,  de s’abstraire hors du monde, de mettre à distance le monde pour se le représenter [6]. L’étonnement est ainsi  le propre de l'homme. Il suppose la capacité de penser [7].

A ses débuts,  la pensée se manifeste sous la forme de « spéculations philosophiques ». En latin  le verbe  « speculari », d'où vient le mot "spéculation", désigne à l’origine l’observation de phénomènes naturels et plus particulièrement l’observation des astres. Les spéculations philosophiques sont donc des théories explicatives des phénomènes naturels construites à partir de  l’observation [8].

Phrase 2 : Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l’Univers.

Après avoir posé l’origine ou la source de la connaissance, Aristote en décrit la genèse [9]. Les premières connaissances sont liées à la satisfaction des besoins. C’est dans la vie quotidienne, et dans la confrontation avec la nature - une nature souvent inhospitalière -que l’homme rencontre les premières "difficultés" à surmonter.

Contrairement à l’animal,  l’homme ne peut s’appuyer sur un quelconque instinct pour satisfaire ses besoins ou résoudre les difficultés qui se présentent à lui. Il ne peut  compter que sur ses propres forces, c'est-à-dire sur sa raison, car il ne possède aucune autre capacité qui lui permette de s'adapter au milieu dans lequel il vit.  Non seulement la raison lui permet de comprendre [10] le milieu dans lequel il évolue, elle lui permet également  de fabriquer des outils et de mettre au point des techniques utiles à sa survie.  La raison s'exprime donc d'abord dans un usage pratique, elle est d'abord instrumentale. On la retrouve dans tous  les arts et tous les savoir- faire indispensables à la survie de l’humanité.

Ainsi Aristote enracine la connaissance dans l’expérience sensible du monde.  Mais travailler [11] la nature, fabriquer, ce n'est pas encore véritablement penser. Dans les activités qui ont pour but  la satisfaction des besoins, l'homme reste sur le plan de la nature. Rien ne le distingue fondamentalement de l'animal. C'est pour cela qu'une  vie proprement humaine, c'est une vie qui se réalise au-delà de la nécessité biologique, c'est une vie qui n'est plus tournée vers la satisfaction des besoins, c'est une vie qui trouve son sens dans autre chose qu'il s'agit maintenant de déterminer. Nous entrevoyons ici que ce qui définit la pensée ce n'est pas simplement le moyen qu'elle met en oeuvre, la raison, mais c'est principalement le but qu'elle poursuit.

Même si l’homme est capable de mettre son ingéniosité au service de sa survie, la pensée humaine ne se déploie véritablement que dans des domaines dans lesquels l’homme n’obtient pas de bénéfice immédiat comme l’astronomie qui se préoccupe "des phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l’Univers", qui sont sont des problèmes « plus importants » que les difficultés quotidiennes auxquelles les hommes doivent faire face pour subvenir à leurs besoins. Pourquoi  ces problèmes sont-ils « plus importants » ? Parce qu’ils témoignent de la valeur de la pensée humaine qui se donne comme objectif premier, la recherche de la vérité.

Dans la physique aristotélicienne  les astres, la Lune, le Soleil, se caractérisent par leur immutabilité c'est-à-dire par   leur absence de changement. Cette permanence est la caractéristique de l’être tel que le définissait Parménide. Les astres sont par définition de toute éternité, ils représentent la perfection puisque rien ne peut les altérer.  La connaissance des astres  (qui est qualifiée de métaphysique [12]) nous permet d’accéder à ce qui est vrai, parfait, de toute éternité. Non seulement elle élève l’homme au-delà de la condition animale, mais elle permet à  l’homme  de tendre vers la divinité.

Phrase 3 : Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière, amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux).

Aristote affine dans cette phrase le sens du mot étonnement : « s’étonner c’est reconnaître sa propre ignorance ».[Deuxième définition de l'étonnement] Il fait ici explicitement référence à la  la définition platonicienne de la connaissance (Cf. Le Banquet de Platon). Connaître ce n’est pas accumuler des connaissances, ce n’est pas être « savant » (sophos). Mais connaître c’est d’abord savoir que l’on ne sait pas pour rechercher la vérité, pour être « philosophe » (philosophos). L’étonnement est donc la découverte  de son ignorance. Il est la première étape dans la recherche de la vérité. Il correspond à ce moment de doute et d’incertitude qui caractérise le scepticisme.

Bien sûr il ne s’agit pas d’en rester là, cette première étape doit être dépassée. Ce qu’enseignent Platon puis Aristote, puis tous les philosophes qui se sont interrogés sur la genèse de la connaissance après eux, c’est que la connaissance ne consiste pas dans l’accumulation de résultats mais dans un processus dynamique dans lequel les hommes s’interrogent, dans lequel ils passent de l’ignorance au savoir, et construisent des représentations du réel sans que le savoir qui en résulte ne se fige dans des doctrines dogmatiques.

Cette définition dynamique du savoir nous permet de comprendre l'affirmation égnigmatique d'Aristote «  c’est pourquoi même l’amour des mythes est en quelque sorte l’amour de la sagesse ». De prime abord nous sommes ici face à un paradoxe. En effet Aristote joue avec les mots, "philosophie"  signifiant étymologiquement « l’amour (philo)  de la science et de la sagesse  (sophia) ». En quoi l'amour des mythes peut-il être "philosophie" alors que  nous savons que la philosophie s’est construite historiquement contre le mythe, contre la poésie (cf. Le Banquet de Platon), contre la croyance et l’autorité de la tradition. Que peut donc bien vouloir dire Aristote ?

Le philosophe est celui qui désire la sagesse car il sait qu’il ne sait pas. Se  sachant ignorant, il peut alors s’étonner du monde. De même, l’homme s’émerveille en construisant ou en écoutant des récits fabuleux ou des mythes sur le monde. Il s’étonne, se questionne sur le monde,  de ce fait, come le philosophe il  reconnaît qu’il ne sait pas.  Cependant il faut relativiser le propos d'Aristote,  car bien que le mythe soit le signe d'un questionnement sur le monde , il  ne peut fonder  une spéculation philosophique ou une connaissance du monde. Fondé sur la croyance et non sur l'usage de la raison,  il ne saurait en aucun cas constituer une réponse satisfaisante  aux interrogations de l'humanité. Il est donc un questionnement qui laisse le problème entier.

Phrase 4 : Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire.

Par  conséquent si les premiers penseurs se sont livrés aux spéculations philosophiques,  ce n’est pas en vue d’une utilisation pratique de la connaissance ("non pour une fin utilitaire"), c’est parce que leur  nature profonde les y poussait. La philosophie  jaillit d'une  aspiration, d'un désir de  vérité qui est  le propre de l’homme. L’homme ne peut  véritablement réaliser son humanité que dans la connaissance. "Echapper à l'ignorance", c'est entrer dans l'humanité.

Phrase 5 : Et ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre.

Pour appuyer sa thèse, Aristote se réfère à l’histoire de l’humanité. Les sciences et la philosophie, sont apparues en même temps que la Cité grecque, à une période historique où la civilisation grecque avait atteint un niveau de développement garantissant au groupe une indépendance économique pour ce qui concerne  la satisfaction des besoins matériels  (qu’ils soient nécessaires ou qu’ils ne concernent que l’agrément) et une autonomie politique permettant aux hommes de prendre en main leur destin collectif. Les hommes libérés de la nécessité,  pouvaient  avoir désormais comme projet collectif, non plus le vivre ou le survivre, mais le « vivre- bien » et  le bonheur grâce à la connaissance  et à l’action politique.[13]

Phrase 6 : Je conclus que, manifestement, nous n’avons en vue dans notre recherche aucun intérêt étranger.

La connaissance, détachée de la sphère de la satisfaction des besoins, est essentiellement désintéressée. Elle ne vise aucun intérêt extérieur à elle-même, elle est par définition inutile.  La science  est donc  à elle-même sa propre fin : Si les hommes recherchent la vérité sur le monde c’est seulement pour le plaisir de contempler cette vérité. La science a une dimension profondément contemplative chez les Grecs.

Phrase 7 : Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa propre fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin.

 

Ainsi pour Aristote la philosophie  est par définition une discipline « libérale », cette libéralité de la philosophie fonde son caractère architectonique.

Comme Aristote l’a montré précédemment la philosophie n’est pas subordonnée à la satisfaction des besoins,  sa valeur ne dépend pas d'une utilité ou d'une  efficacité. Elle est d'ailleurs essentiellement "inutile" puisqu'elle est par définition "désintéressée". Mais dire qu'elle est inutile ne veut pas dire qu'elle est sens valeur. Au contraire la philosophie possède la plus haute valeur sur l'échelle des activités humaines.

La philosophie a pour objet la connaissance de ce qui est, que ce soit sur le plan de la physique ou sur le plan de la métaphysique. Son objet est  le réel dans sa totalité, réel qu'elle saisit sous la forme d'une théoria [14]. Pour cela la philosophie  englobe l'ensemble des savoirs  qui ne portent eux que sur des champs bien délimités du réel. Mais même si elle s'appuie sur les résultats des sciences particulières, la philosophie ne dépend d'aucune autre discipline qui lui donnerait son objet,  ses règles ou ses méthodes. Au contraire faisant le lien entre les différents champs du savoir,  s'interrogeant sur les conditions de possibilité du savoir, la philosophie donne du sens et une finalité à l'ensemble de l'édifice des sciences.

 

[1] Etonnement : le mot a à l’origine le sens d’ébranlement  suite à un choc.

[2] Le mot "raison" vient du latin ratio qui désigne le rapport entre deux quantités. la raison est donc la faculté de construire des rapports ou des relations entre les phénomènes observés. A cette époque les sciences de la nature sont fondamentalement empiristes.

[3] Admiration, du latin admiratio qui désigne l’étonnement.

[4] On peut citer en écho à ce texte d’Aristote, le magnifique texte de Kant qui conclut la Critique de la raison pratique : «  Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au dessus-de moi et la loi morale en moi… ». La pensée prend sa source dans une émotion esthétique.

[5] l'origine est une notion qui fait partie des Repères du programme de terminale. Elle désigne le point de départ historique ou chronologique. Elle se distingue du fondement qui désigne le principe ou la raison explicative  d'une chose.

[6] Pour décrire la pensée humaine, Bernard Stiegler utilise la métaphore du poisson volant. L'homme est comme un poisson volant capable de s'extraire provisoirement de son milieu naturel pour le penser. Ainsi la pensée redouble le réel, elle est re-présentation du monde (Clément Rosset).

[7] La pensée est ici la capacité de se représenter le monde. Lorsqu'il pense l'homme saisit le monde comme un objet de pensée extérieur à lui,  et en même temps,  il se connait lui-même comme le sujet de sa pensée.

[8] La définition de l'expression "spéculations philosophiques" nous place donc bien dans la thématique de la connaissance ou de la science.

[9] la genèse est le processus de formation de la pensée scientifique.

[10] la compréhension recouvre ici l'idée d'appropriation de la nature. Comprendre c'est étymologiquement "prendre avec".

[11] Le travail désigne la relation primordiale de l'homme à la nature. C'est l'acte par lequel l'homme transforme les choses de la nature pour en faire des biens utiles à son existence. L'une des caractéristiques du travail humain est l'utilisation systématique de techniques, d'outil ou de machines, qui en décuplent l'efficacité.

[12] La métaphysique : étymologiquement qui est au-delà (méta) de la nature (physis) - étudie les objets du monde qui n'appartiennent pas au monde sublunaire (étymologiquement "sous la lune"), monde caractérisé par le changement. Dans la nature les êtres naissent, croissent, s'altèrent, disparaissent. Ils ne sont pas de toute éternité.

[13] Lire sur ce point le commentaire du texte d'Aristote " L'homme est un animal politique".

[14] le mot grec theoria désigne le spectacle, ce qui se donne à voir. La nature est pour les grecs un cosmos, un ensemble fini dans lequel chaque élément participe pleinement de l'éclat de l'ensemble. Cosmos en grec signifie la parure.

source : https://alinelouangvannasy.wixsite.com/philo/ltonnement---corrig 

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