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fredericgrolleau.com


"N'avons-nous de devoirs qu'envers autrui ?"

Publié le 23 Janvier 2019, 17:23pm

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

"N'avons-nous de devoirs qu'envers autrui ?"

Introduction : « Avoir des devoirs » est une expression courante qui implique la présence d’un sujet à l’égard duquel nous sommes engagés. Il est fréquent de penser que nos obligations ont pour destinataire autrui, notre semblable. Cette idée commune est sensée. La vie sociale implique des relations qui ne peuvent fonctionner qu’à la condition d’être organisées par des lois et intériorisées par chacun sous la forme de devoirs. Être honnête, être respectueux, sont des valeurs reconnues pour justes. Est-ce là la totalité de nos devoirs ? Nous parlons aussi de devoirs envers Dieu, l’État, et parfois même les animaux et la nature. Y a-t-il un caractère commun à ces divers exemples ?

Enfin, le devoir semble avoir une valeur réflexive au sens où il s’adresse aussi à nous-mêmes. Ce point peut paraître curieux car il signifie que nous nous devons quelque chose. N’est-ce pas abusif et dangereux pour notre liberté ? Pouvons-nous cependant séparer autrui de ce que nous sommes, si autrui est l’« autre moi » ?

 

1. Aux sources du devoir

A. La dette

« Devoir » vient du verbe latin debere qui signifie « avoir une dette ». Dans ses études sur le droit ancien, Louis Gernet nous apprend que le devoir, debitum, désignait la satisfaction que le débiteur était tenu de fournir à son créancier. Avoir des devoirs serait donc être endetté, et faire son devoir, honorer sa dette. Lorsque je suis redevable à quelqu’un, il dispose ainsi d’un droit sur moi, et je suis son obligé. L’obligation est la marque d’une dépendance reconnue. Je suis tenu de faire quelque chose envers une autre personne, étant donné une situation antérieure. Gernet indique aussi que c’est le premier sens de l’engagement. Si l’époque moderne nous a habitué à le concevoir, avec Sartre, comme l’action d’une liberté qui décide souverainement d’orienter son existence, il faut savoir qu’à l’origine, ce terme désignait l’état de celui qui doit acquitter le prix de sa dette. Il arrivait même que l’on fût réduit à l’esclavage faute de n’avoir pu payer ce que l’on devait. On engageait jusqu’à sa liberté.

B. Obligation et contrainte

Ce passage par les sources archaïques du devoir peut d’abord expliquer que l’opinion confonde si souvent l’obligation et la contrainte. Le cas de l’esclavage est assez parlant. Il importe cependant de faire des distinctions conceptuelles. La contrainte désigne l’action d’une force non reconnue par notre volonté. Rousseau, dans le Contrat social, l’illustre par l’exemple d’un brigand me menaçant de son pistolet. Si je lui cède en lui donnant mon argent, les mobiles de mon acte seront la crainte et la prudence. Ce ne sera donc pas un devoir. Rousseau distingue ainsi nettement deux façons d’obéir. L’obligation est une manière d’obéir fondée sur le sentiment que la chose doit être faite parce qu’elle est juste. Je me sens « en conscience » tenu d’accomplir ce qui est demandé. Nous retrouvons l’idée d’un dû à acquitter. Par exemple, aller voir un parent âgé et devenu désagréable est un devoir. Nous savons que nous lui devons cette visite compte tenu de ce qu’il a fait pour nous autrefois. Que cela ne nous plaise pas n’est pas une raison suffisante pour assimiler cette obligation à la menace d’un malfaiteur ou d’un plus fort qui nous intimide. Le devoir n’a pas pour fondement l’agréable mais le bien.

Ces points sont fondamentaux car ils expliquent pourquoi on parle de devoirs civiques ou religieux. Un croyant pense tenir sa vie de Dieu. Il est donc juste qu’il l’honore et obéisse à ses commandements. Un citoyen est le membre d’un État qui lui assure des droits. Il doit donc respecter ses lois. [Transition] Nous avons distingué la contrainte de l’obligation, mais pourquoi donner une place particulière à autrui ?

 

2. Quel visage pour autrui ?

A. L’associé

Il est temps de préciser la figure d’autrui. Nous avons dit qu’il s’agit du semblable. Cette figure unit les déterminations du même et de l’autre. Autrui désigne l’altérité (alter signifie « autre ») mais sur le fond d’une communauté, voire d’une identité. Il est un sujet pensant comme moi. Nous n’employons pas le mot « autrui » pour désigner un animal et les croyants n’utilisent pas non plus ce terme pour parler de Dieu car ce serait lui faire perdre sa transcendance. Le sujet tient pour évident que nous avons des devoirs envers autrui. Quelle en est la raison ? En tant que semblable, autrui peut être vu d’au moins deux façons. Il est celui avec qui je coopère au sein d’un groupe. Autrui est le socius, l’associé, le partenaire rencontré à travers le tissu des relations dont l’ensemble forme la société civile. Dans ce cas, il est juste que mes relations avec lui incluent des devoirs. Ces obligations sont d’ordre juridique. Pensons par exemple au domaine des contrats qui règlent les échanges. Le contrat n’est pas une contrainte car il a pour point de départ la volonté de celui qui s’engage. Nous devons effectuer certaines opérations, et autrui s’engage, de son côté, à en accomplir. Cette réciprocité librement consentie et dont les clauses sont clairement définies est une expression de la justice. Le droit positif, c’est-à-dire en vigueur dans une société donnée, prescrit ce qui est à faire tout en garantissant à chacun la protection de sa liberté. Le sens commun appréhende cette vérité en disant que les devoirs ne vont pas sans les droits. Avoir des devoirs envers autrui ne signifie pas être son esclave.

B. Le prochain

Le droit est une dimension importante puisqu’il organise la vie sociale mais il ne suffit pas à traiter complètement notre point. Autrui m’engage aussi pour des raisons proprement morales. Cet engagement met en jeu plusieurs statuts. D’un point de vue religieux, l’alter ego peut avoir le visage du prochain, dont Paul Ricœur a montré qu’il n’est pas le « suivant » mais celui dont je dois me faire proche lorsque je le vois en danger ou en souffrance.

Tel est le sens de la parabole du Bon Samaritain. Ce dernier secourt sans hésiter l’inconnu qui gît dans le fossé après avoir été agressé. Sa bonté fait honte au prêtre et au lévite qui l’avaient précédé. Ces deux hommes sont restés prisonniers de leur charge sociale quand le Samaritain a su voir son semblable dans l’individu molesté. Tout autre est donc virtuellement mon prochain. La morale chrétienne fait ainsi de la charité un devoir inconditionné. Nos morales rationnelles en portent la trace en parlant d’une obligation d’assistance ou d’intervention. Autrui n’est pas seulement une personne abstraite que je rencontre à travers le prisme des relations socioprofessionnelles, mais un être de chair et de sang, une présence qui m’oblige. L’intérêt de cette référence est de lier la morale à l’idée d’universalité. Le droit est celui d’une société particulière, même s’il est possible de trouver des points communs. La morale du devoir entend légiférer au nom de valeurs universelles. On retrouve ce thème chez Hegel, lorsqu’il déclare, dans sa Propédeutique philosophique, que le premier des devoirs envers autrui est « la véracité de la parole et de la conduite. » Cette affirmation n’est pas nouvelle. Ne pas mentir, ne pas faire de fausses promesses ou de faux témoignages font partie des commandements les plus anciens. Promettre sans tenir, c’est abuser de la bonne foi de l’autre et léser la confiance qui doit exister entre des semblables. Le menteur se sert des mots comme le faux-monnayeur de pièces falsifiées. C’est un acte grave. Pensons à l’importance du serment. Jurer est un acte solennel. Gernet rappelle que ce moment était entouré autrefois par des rituels imposants, comme des sacrifices d’animaux, afin de garantir la droiture de celui qui s’engageait. La parole est au principe des échanges, des contrats, elle est le propre de l’homme en tant qu’il est cet « animal capable de promettre » selon le mot de Nietzsche. Il est clair que sa puissance nous oblige envers autrui.

 

[Transition] Le droit et la morale montrent que nous avons des devoirs envers notre semblable. Mais avons-nous d’autres devoirs ?

 

3. L’idée d’humanité

A. Le cas des êtres naturels

Il n’est pas difficile d’énumérer des cas de figure qui paraissent répondre à la question. Prenons par exemple le cas aujourd’hui si discuté de notre rapport aux animaux. Certains leur attribuent des droits, ce qui nous donne des devoirs envers eux. L’animal n’est cependant pas une personne. N’ayant pas de volonté par laquelle il peut se déterminer librement, il est légitime de l’acheter et de le vendre. Nous pouvons lui imposer nos buts sans commettre d’injustice. La justification de la thèse qui lui reconnaît des droits se situe donc à un autre niveau : celui de la sensibilité. Rousseau le dit déjà dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Nous avons en commun avec les bêtes la capacité de souffrir. Il faut donc se retenir de les faire souffrir inutilement. Remarquons toutefois que la relation est déséquilibrée. Les animaux ne peuvent revendiquer des droits dont ils n’ont pas l’idée. Ils n’ont pas non plus de devoirs envers nous. C’est donc nous qui nous limitons en vertu d’un sens moral que Rousseau nomme la pitié. Dans son ouvrage Le Principe Responsabilité, Hans Jonas défend la thèse selon laquelle « pouvoir oblige » afin d’inciter les hommes d’aujourd’hui à ne rien faire qui puisse compromettre l’existence décente des générations futures. La nature doit être préservée de façon à ce que nos successeurs lointains puissent y vivre humainement. Ce thème renverse le sens traditionnel de la responsabilité. Celui-ci concerne habituellement l’action faite. Or ici, il nous faut songer aux conséquences possibles de nos actes sur des personnes que nous ne connaîtrons jamais. Nous devons penser à nos successeurs sans rien attendre d’eux en retour. Ainsi, il apparaît que ce devoir de préservation par la limitation de notre puissance technologique a pour raison d’être l’attention à l’égard d’autrui. La nature n’est pas un sujet de droit, elle est concernée dans la mesure où elle constitue notre biotope.

B. Autrui et soi : le lien à l’universel

L’analyse de Jonas montre bien que l’idée d’humanité est le fondement du devoir. Nous voyons par là que l’idée de devoir implique une présence de l’universel. La religion chrétienne l’indique par le thème du prochain. Kant le souligne en se fondant sur une loi de la raison affirmant que l’attitude morale consiste à se demander si la maxime, ou règle particulière de sa propre action, peut devenir le principe d’une loi pour tous. Il faut élever sa pensée au-delà de son intérêt particulier et s’efforcer de se mettre à la place de tout autre. Nous voyons ainsi que les devoirs envers autrui impliquent des obligations envers soi. C’est en ce sens que Hegel déclare que le premier devoir envers soi est de se former, de travailler à perfectionner sa raison, de façon à pouvoir saisir ce qui importe véritablement. L’homme borné ou grossier ne voit que son intérêt quand l’individu cultivé est capable de considérer ce qui se présente sous plusieurs points de vue et, dans cette variation, de dégager l’essentiel. Le lien nécessaire entre soi et autrui est manifeste dans le second impératif de la morale kantienne : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité dans ta personne comme dans la personne d’autrui, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen. » Ce commandement interdit de reléguer autrui au rang d’un simple instrument de nos désirs. Il exige que nous le respections même quand nous lui demandons un service. Mais notons que Kant commence par inviter chacun à ne pas se traiter soi-même comme une chose. Ce point est essentiel car il montre que sans respect de soi, les relations aux autres sont forcément perverties. Un être qui méprise sa qualité de sujet pensant doté de volonté et de responsabilité aura envers autrui une attitude vicieuse, pleine de fausse humilité et de désir de domination. Dostoïevski a tracé dans les Frères Karamazov, le portrait d’un père effrayant, malin et débauché, incapable de rectitude morale. L’estime raisonnable de soi est la condition de justes rapports aux autres, y compris dans les relations intimes.

 

Conclusion : Ce sujet nous a amené à éclaircir la notion de devoir et à reconnaître son lien fondamental à celle d’autrui. Son traitement culmine dans la notion d’humanité, qu’elle soit pensée religieusement (le prochain), ou qu’elle émane d’une loi de la raison. Il n’est toutefois pas légitime de considérer que nous n’avons d’obligations qu’envers nos semblables dans le cadre de relations morales ou juridiques. Les devoirs envers autrui sont inséparables des devoirs envers soi. La reconnaissance mutuelle n’est possible que si chacun se reconnaît aussi comme une personne.

 

monkey d. alex, 2017

 

source : http://monkey-d-alex.ek.la/n-avons-nous-de-devoirs-qu-envers-autrui-bac-l-2006-c29246762

 

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