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fredericgrolleau.com


Tintin et l'inconscient freudien dans "Les Cigares du Pharaon" (2)

Publié le 1 Décembre 2018, 21:54pm

Tintin et l'inconscient freudien dans "Les Cigares du Pharaon" (2)

Synopsis :

Alors qu'il est en croisière sur un paquebot, toujours accompagné de son fidèle chien Milou, Tintin fait la connaissance du lunatique Philémon Cyclone. Egyptologue, celui-ci propose à Tintin de l'aider à rechercher le tombeau du pharaon Khi-Oskh.
Une fois à terre, Tintin est arrêté par deux détectives, Dupond et Dupont, qui découvrent sur lui un paquet rempli de cocaïne. Contre toute attente, Tintin s'échappe et rejoint l’égyptologue.
Un fois le tombeau ouvert, Tintin perd la trace du professeur Cyclone, avant d'être lui-même victime d'un gaz soporifique. Avant de tomber dans un profond sommeil, il découvre une étrange boîte de cigares dans le tombeau...

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Considérons le cauchemar, concentré en quatre cases (CDP, 9-II-2 et 32 et III-1 et 2) d’une grande originalité et d’une beauté graphique magnifiée, par delà la version primitive, par la colorisation des "Cigares du Pharaon", vingt ans plus tard. Il n’a pas manqué de susciter des interprétations psychanalytiques d’espèce freudiennes, telle celle de Jean-Marie Apostolidès pour qui il symbolise, à partir d’une connotation sexuelle fondamentale, le "châtiment" d’un "conflit œdipien" avec le "Père" en une "régression" au stade oral - ce "Tintin redevenu bébé, hurlant d’angoisse dans un sarcophage-berceau" -. Aussi, l’exposé analytique d’un "roman familial". En son article "Tintin ou la nostalgie d’un amour perdu", Bernard Spée, considérant le schéma théorique de l’article "Vers une métapsychologie de la création" de Didier Anzieu, distingue en ce "film" cauchemardesque un lien biographique, expression d’un impossible amour de jeunesse de Hergé, signifié par métaphore en le personnage de Milou (surnom de Marie-Louise van Cutsem, la jeune fille aimée) et en celui de Philémon Siclone, expression paternelle négative (le père de Marie-Louise, mettant fin à l’idylle amoureuse ET le père d’Hergé, méconnaissant les essais de son fils qualifiés alors "d’enfantillages" ... d’où résulte cette "chute exceptionnelle du héros dans un état d’enfance sans équivalent dans la suite des aventures de Tintin"). Aussi, les démêlés qui l’opposent alors à l’abbé Wallez, son "père artistique", soutenu par sa secrétaire, Germaine Kieckens, qu’il épousera cependant le 20 juillet 1932, quelques mois avant le début de la parution du futur album dans "Le Petit Vingtième" …

Ce cauchemar suscité par les effets d’un puissant narcotique (*), premier du genre dans l’œuvre d’Hergé, est prétexte à des "dérives" oniriques qui, plutôt que de la "suspendre", participent à l’action. Loin de signifier la traduction d’un quelconque "inconscient", il relie un passé récent (le professeur Siclone, Rastapopoulos, les Dupondt) à une situation lourde de menaces que pressent Milou en CDP, 7-I-3 (la disparition du professeur … l’entrée dans le tombeau de Kih Oskh … l’enfermement … la progression … la découverte des savants momifiés) et au péril de mort que signifient les trois sarcophages encore vides, assurant de la sorte la progression du récit, le tout, vécu à l’état conscient. 

(*) dans "Tintin en Amérique" le héros est assommé par deux complices d’Al Capone (TEA, 5-II-2) puis promis au trépas par l’administration supposée d’un gaz mortel - le "O.X2Z" - (TEA, 12-III et IV-1) … En fait, c’est le "soporifique Z 4" qui lui est administré par erreur (TEA, 13-II-2) ce qui lui permet de redresser la situation. 

Plutôt que de décrypter cet "inconscient" (contradiction FONDAMENTALE de la psychanalyse, laquelle prétend "soigner" en plaçant le conscient, c’est-à-dire la partie de l’homme pouvant se déterminer par la volonté et la grâce - toute guérison suppose un acquiescement et une volonté supérieure -, sous la domination de l’inconscient, INVERSION au pire degré !), il convient de considérer ces quatre cases comme s’inscrivant dans le syncrétisme associant le graphisme d’Hergé avec l’art et la mythologie de l’ancienne Egypte en l’utilisation d’anachronismes et de contradictions : 

1° ainsi de la coloration verte, symbole de régénération dans la religion égyptienne, des volutes du narcotique, paradoxalement associées à la suggestion obsédante des cigares "Flor Fina", vecteurs de dégénérescence de la volonté par la drogue qu'ils contiennent … ; 
2 ainsi de la présence d’Anubis, le dieu à tête de chacal ou de chien sauvage (probablement inspiré aux Égyptiens par le comportement de ces canidés toujours en quête de charogne, d’où son rôle dans les cérémonies funèbres, les momifications et les embaumements), servant de "porte-manteau" aux effets de Siclone avant de se "métamorphoser" en le "chien" Milou au cours de la phase hallucinatoire … ; 
3° ainsi de la suggestion du Pharaon Kih Oskh se muant en professeur Siclone … ; 
4° ainsi de celle des Dupondt et de Rastapopoulos (*), résurgences cauchemardesques d’un passé récent vécu à l’état de veille … 

Quant à la phase "sarcophage-berceau" coïncidant avec la mutation du Pharaon en un Siclone omnipotent (lors que Tintin, inconscient, est descendu vers la mer), elle me paraît analogique avec le récit biblique de Moïse sauvé des eaux … lors qu’il aurait dû être mis à mort par ordre du Pharaon Ramsès II (et non Séthy comme présenté dans le célèbre film "Les Dix Commandements"), elle signifie non point le surgissement onirique d’un prétendu "stade oral" en forme de châtiment d’un conflit œdipien (!) mais préfigure tout en "l’expliquant" la scène à venir, celle de Tintin dérivant en mer Rouge dans son sarcophage, à la suite d’une erreur des exécuteurs qui étaient missionnés à sa mort … 

(*) faut-il "voir" dans cette "présence" une piste à destination du lecteur, suggérant la dimension diabolique du personnage ? Tintin, qui aurait été bien avisé de s’en méfier (leur première rencontre coïncide avec une menace à peine voilée - "Vous regretterez un jour de vous être mis en travers de mon chemin" - CDP, 4-II-2 -), le retrouvera dans la suite du récit, en sera longtemps la dupe … jusqu’aux dernières pages du "Lotus bleu" …
 

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